mercredi 11 février 2015

Google, géant trop puissant ?

  Alors qu'une motion vient d'être votée au Parlement européen en faveur d'un démantèlement de Google, celui-ci s'impose de plus en plus au coeur de nos vies. Chaque jour, nous utilisons ses services, du moteur de recherche à Youtube, de Google Maps à l'article que vous lisez (oui, Blogger est une filiale de Google!). Malgré une part de marché en léger recul au second semestre 2014, le géant de Mountain View s'est construit depuis sa création en 1998 un véritable monopole, particulièrement en Europe, où 90% des recherches sont effectuées sur Google. Visionnaires, Sergueï Brin et Larry Page avaient compris qu'Internet allait bientôt recenser des milliards de pages web, et qu'un outil bien conçu pour y naviguer serait indispensable. Leur algorithme, aussi jalousement gardée que la recette - pourtant bien connue - du Coca-Cola, n'a cessé de se complexifier, au cours de nombreuses et secrètes mises à jour.




Des zettaoctets de données sur nous

  Omniprésente, la multinationale ne manque cependant pas de faire réagir: celle-ci devient plus puissante que des Etats, mais sans la transparence. L'échec de la motion, certes à valeur symbolique, du Parlement européen, théoriquement la principale institution du plus grand pôle économique de la planète, montre bien le pouvoir qu'a maintenant Google. Et c'est là le paradoxe de la NSA: bien que cette dernière puisse réclamer des données à la firme de Mountain View (le fameux big data), il n'est toutefois pas évident de dire quelle institution domine l'autre. Si l'une a le pouvoir législatif des Etats-Unis derrière elle, l'autre a le pouvoir de la masse, celle des pétas et zettaoctets (en attendant d'autres préfixes...) de données privées, sur nos goûts, nos habitudes et notre identité.
  Il ne s'agit pas de s'inventer un scénario catastrophe où Google élaborerait des profils détaillés avec nos noms, nos adresses, etc. qu'elle pourrait vendre à d'autres entreprises pour un prix dérisoire; il faut bien prendre conscience que ce scénario est réalisable techniquement. Est-ce vraiment prudent de laisser cette potentielle mine d'or à une société à laquelle nous n'arrivons même pas à faire payer des impôts? Non, sous cet angle de vue en tout cas. Votre point de vue changera sans doute après avoir utilisé Google Maps, infiniment plus pratique que le français Mappy. 
Part de marché de Google en France: une position très dominante

  La relation qu'entretient la multinationale avec les Etats et les citoyens se base sur la confiance: tout va bien tant qu'elle reste dans un certain cadre légal. C'est pour l'instant ce qui se passe, et comme tout utilisateur de Google, je souhaite que cette situation perdure. Si Google, pour une raison ou une autre, décidait de sortir de ce cadre légal, alors les Etats démocratiques seraient bien démunis. Pour éviter de rester avec cette épée de Damoclès - bien accrochée, il est vrai - suspendue au-dessus de notre tête, des mesures de transparence s'imposent. Si certains se plaindront du caractère ciblé et exceptionnel de telles mesures, celles-ci se justifient par une situation tout aussi exceptionnelle. On remarquera d'ailleurs que les lois anti-trust n'ont jamais été appliquées contre Google: il est maintenant trop tard et un démantèlement de Google paraît irréalisable et pas forcément souhaitable.

  Assise sur une montagne de cash de 58 milliards de dollars, la stratégie économique de la firme de Mountain View est de plus assez trouble: depuis quelques années, elle engloutit des quantités astronomiques d'argent dans des programmes d'investissements tous azimuts, à travers sa section R&D, baptisée Google X, dirigée par Sergueï Brin. Celle-ci, plus ou moins secrète, rassemble des projets hétéroclites d'ingénierie médicale, de lunettes Google Glass (bien que récemment retirées de la vente, éventuellement pour une nouvelle version ?), ou encore le projet le plus prometteur à ce jour, les Google Cars.
  Cela interroge sur le business model de la société, pour l'instant axé sur des services de qualité, accompagnés de publicités. Comme le veut la culture de la Silicon Valley, celle-ci est assez floue sur ses projets de développement. Cette question est étroitement lié aux deux fondateurs de Google, Page et Brin: ils s'affirment utopistes, et promettent de changer le monde, non seulement en proposant un accès universel à Internet et en luttant contre les maladies, ce qui est louable, mais aussi en atteignant une société idéale, où l'Homme ne travaillerait presque plus, remplacé par la machine (si possible conçue par Google).

  Il est permis d'avoir des doutes sur ces bonnes paroles. On ne peut évidemment pas être certain que celles-ci reposent sur un cynisme à toute épreuve ou sur un réel idéal transhumaniste, mais l'étendue des pouvoirs de l'entreprise lance ce constat sans appel: Google est trop puissant.
  Néanmoins, le démantèlement souhaité par les députés européens apparaît comme impossible: c'est irréaliste. Il ne reste plus qu'une seule solution pour contrebalancer la puissance du groupe: favoriser l'émergence de fleurons du high-tech européens. C'est maintenant le rôle des instances du Vieux Continent de créer les conditions économiques pour le développement de ces start-up.
C'est là la leçon à tirer: l'affrontement frontal entre un géant d'Internet et une démocratie ne peut en rien résoudre le problème. Les mécanismes du marché doivent intervenir et créer de la concurrence.

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