mercredi 11 novembre 2015

Le Moyen-Orient: terrain de jeu des Grands.


                    Le 30 septembre, la Russie s’engage officiellement dans le conflit syrien, rendant une nouvelle fois la situation plus complexe et difficilement compréhensible. Cette intervention met en lumière le motif qui anime les relations internationales de ces dernières années: nous sommes d’éternels solitaires, fascinés par la puissance, au service de nos intérêts, souvent contraires, toujours cachés, et terrorisés par notre avenir. Aujourd’hui, les grandes figures inévitables d’Occident, d’Amérique et de Russie placent leurs pions sur le terrain de jeu arabe qui, si fragmenté et divisé, devient facile à manipuler.

Les Etats-Unis ont un tour d’avance

Longtemps la présence des Etats-Unis au Moyen-Orient fut une preuve de  l’unilatéralisme de son action à travers le monde et de sa volonté impérialiste incessante. Quand la définition française du Moyen-Orient distingue ce dernier du Proche-Orient, les Américains entendent pour leur part l’ensemble des pays arabes du continent asiatique: l’Arabie Saoudite, le Yemen, l’Oman, les mini Etats du Golfe Persique, l’Irak, la Syrie, le Liban et la Jordanie; Israël et les territoires palestiniens: la Cisjordanie et Gaza; et les trois pays les plus influents de la région: l’Iran, la Turquie et l’Egypte. L’implantation américaine sur le sol arabe date des années 1924-1926, implantation que l’on doit principalement à la soif de pétrole qui naît dans l’entre-deux guerres. Les Etats-Unis firent signer le pacte de Bagdad le 24 février 1955 par un grand nombre de pays orientaux,  poursuivant la constitution du « grand Moyen-Orient américain ». Depuis, cette arrivée subite ne cessa d’être contestée. Ce sentiment d’exploitation illégitime du territoire et des populations par la suprématie américaine sera toujours compensé par l’apport culturel, économique et social qui résulta de l’arrivée de la civilisation occidentale. On nota par la suite que les principales interventions militaires américaines depuis 1990 se déroulent au Moyen-Orient: Koweït en 1991, Afghanistan en 2001, Irak en 2003 et Syrie en 2014. Mais, depuis l’entrée dans le XXIème siècle, les Grands veulent moins le pétrole pour la ressource énergétique qu’il représente que pour le point de pression qu’il peut devenir. La guerre du pétrole est une nouvelle guerre froide qui s’ignore.





Les Etats-Unis ont été les premiers dans beaucoup de domaines ces dernières décennies: ce furent les premiers à comprendre que tout se jouerait au Moyen-Orient et à réagir. Au nom de la lutte contre le terrorisme et du démantèlement d’un arsenal d’armes de destruction massive qui s’avéra inexistant, George W.Bush lançait le 29 janvier 2002 la croisade contre l’ « axe du Mal ». Les traditionnels conflits mondiaux avaient l’habitude d’opposer des puissances officielles et déterminées, qui mettaient tous les moyens nécessaires au service de leur fin, idéologique le plus souvent. Ce schéma militaire désormais désuet a laissé place à de nouvelles stratégies plus discrètes, moins explicites, mais tout aussi intéressées.  Sous couvert de défendre la paix internationale, les Etats-Unis s’installèrent les premiers, au Koweit et en Arabie Saoudite pour exploiter les gisements de pétrole, puis dans l’aboutissement de l’opération « tempête du désert » où ils confortèrent leur présence massive avec près de 400 000 soldats en Israël, au Liban, et un peu plus tard en Irak et en Syrie. En offrant aux pays orientaux une nouvelle source de richesses, les Etats-Unis s’assurent une « entente cordiale » avec les pays arabes. Mais leurs projets commerciaux avec des pétromonarchies encore instables demeurent risqués et pourraient s’avérer dangereux. Animés par la volonté de maîtriser ce qui ne leur appartient pas, les Etats-Unis ont commencé la partie avant tout le monde, partie dans laquelle entrent progressivement de nouveaux concurrents.

En France, les dés sont jetés

La France est un joueur incontournable dans la grande partie qui commença au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Traditionnelle alliée des Etats-Unis depuis, les pions français luttent contre l’aimant américain. Au Moyen-Orient, la décolonisation aura remis les pays à égalité. C’est pour cela qu’aujourd’hui, les Français sont aussi bien placés que les Américains. Seulement leurs pions sont lents et, une fois arrivés à destination, deviennent immobiles. Ses dernières politiques étrangères  étant peu concluantes, la France a perdu toute crédibilité à l’international. Elle prend du recul à travers des frappes aériennes, se rassure par de longs discours, attend de voir comment évolue la situation. Elle avait pourtant été décisive lors de conflits en Irak ou au Liban, mais aujourd’hui, voulant respecter les règles du jeu jusqu’au bout, préfère maintenir l’ordre mondial plutôt que ses intérêts personnels. Son accès au pétrole, plus faible que celui des Grands, lui permet cependant de rester au courant des décisions diplomatiques, sans pour autant en être à l’origine. Néanmoins, en se libérant d’une amitié américaine trop contraignante, la France pourrait devenir un acteur majeur du conflit, en prenant conscience de sa gravité et de l’intervention nécessaire qui s’impose.

Les occidentaux passent leur tour

Les puissances occidentales, et notamment l’Angleterre et l’Allemagne, suivaient déjà, de près ou de loin, les activités américaines, impliquées dans l’OTAN ou dans des coalitions diverses et variées. Mais, aussi étonnant que cela puisse paraitre, l’unilatéralisme américain parlait déjà au sein de ces organisations internationales. C’est probablement lors de la guerre du Golfe que les Occidentaux comprirent qu’ils devaient intervenir dans le débat mondial s’ils ne voulaient pas en être définitivement écartés. Ils y participaient sans s’y intéresser. La tendance a évolué: aujourd’hui, ils s’y intéressent, mais n’y participent pas plus. Quand les Etats-Unis trichent, les Occidentaux passent leur tour. Et lorsque le moment est venu de choisir leur camp, ces derniers se rangent au côté des plus forts, bien que, dans cette guerre invisible, il semble que la raison du plus fort ne soit pas  toujours la meilleure.

                    Néanmoins, les pays occidentaux ont en leur possession d’importantes sources pétrolières au Moyen-Orient qui leur permettent de prendre part à la gouvernance internationale. Ne connaissant pas la réputation incontestable et respectée des Etats-Unis, l’Occident a, encore aujourd’hui, du mal à jouer ses quelques cartes de façon judicieuse et n’exerce qu’une pression symbolique sur les pays orientaux. Ses interventions marquantes au Liban, en Irak et en Syrie eurent pour fonction de rétablir l’ordre mais ne lui profitèrent pas, si bien que ses pions, nomades et inconstants, entraient en jeu pour mieux en sortir. Pourtant, ce sont sans doute les pions les mieux placés puisqu’ils ont rappelé que, dans la situation de conflits internes aussi complexes entre sunnisme et chiisme, islamisme radical et islamisme modéré, démocratie et dictature, les puissances extérieures ne peuvent se permettre d’intervenir selon leurs intérêts personnels, mais plutôt au nom de l’intérêt de tous. Le plus dur reste à trouver cet intérêt commun.

La Russie cache son jeu


Cette intervention officielle et active de la Russie dans la partie ne facilite pas les choses, mais elle a le mérite de les éclaircir. Dans la bataille primitive du pétrole, les Russes ont leur mot à dire. Géographiquement les mieux placés, au-dessus du Nord-Caucase, ils ont un accès direct au précieux Moyen-Orient. Pour autant, ils opéraient jusque là silencieusement en redevenant, grâce à Vladimir Poutine, une grande puissance: ils sont aujourd’hui le deuxième plus grand producteur de pétrole mondial après l’Arabie Saoudite. Cette carte du pétrole en cache une bien plus grave: celle de la rivalité historique avec les Etats-Unis qui se révèle toujours d’actualité. C’est là que la partie prend un tournant malsain. En 2004, la Russie apprend l’existence du programme d’installation d’un bouclier anti-missile américain. Quatre ans plus tard, après s’y être opposés une première fois, la Chine et la Russie réaffirment ensemble leur opposition au projet qui « empêche les efforts internationaux pour le contrôle des armements » et menace la stabilité régionale. Sous prétexte de surveiller les « Etats voyous » comme l’Iran et la Corée du Nord, les Etats-Unis relancent dangereusement la course aux armements achevée en 1990, à laquelle une nouveau joueur veut cette fois participer: la Chine. Encore peu impliquée, il faudra cependant en tenir compte car ce puissant joueur risque d’aligner ses pions à ceux de Vladimir Poutine. 
 
                        Pour effacer la suprématie américaine, les Russes cherchent à conquérir pacifiquement le territoire arabe au nom du pétrole. Leur objectif: fragiliser la puissance états-unienne en ôtant au reste du monde le sentiment grandissant d’une dépendance vouée aux Etats-Unis. Pour cela, la Russie a réussi à se former une puissance pétrolière nouvelle et imposante. Menacée par l’avancée sunnite, Moscou choisit de défendre l’Iran et l’Irak chiites, s’opposant une nouvelle fois aux décisions américaines et occidentales de lutte contre le chiisme.


 
                        Ainsi, le 30 septembre, lors des frappes russes en Syrie, le doute est né. Les pions avancés par la Russie ne sont pas là où on les attendait. Mais les effets de l’intervention militaire américaine semblent s’essouffler et l’arrivée des Russes dans le conflit pourrait résoudre le problème. Les Russes se sont bien placés et ils essaient dorénavant de conforter le régime allié de Bachar Al-Assad pour, indirectement, assurer la conservation de leur puissance et de leurs pions sur le terrain de jeu américano-russe. Les deux pays se mènent une guerre pacifique et symbolique, une revanche peut-être, à travers un Moyen-Orient en plein désarroi.


La partie n’est pas encore perdue


Il est encore temps de redresser le tir. Les pions américains sont trop nombreux, les pions russes trop dangereux. Les deux pays devront, à l’avenir, refouler leur haine respective s’ils ne veulent pas que des Etats innocents et encore en construction aient à le payer pour eux. Car si les deux principaux joueurs sont les Etats-Unis et la Russie, le terrain de jeu, lui, est le Moyen-Orient et sa situation chaotique appelle une intervention commune immédiate. L’enjeu est de trouver un intérêt commun que le troisième joueur, la France, devrait pouvoir mener. Nous n’aurons pas abordé la situation interne du Moyen-Orient, car les Grands n’y apportent que peu d’importance. Pourtant, le principal problème à résoudre s’y trouve: la montée de l’islamisme radical, anti-occidental et conquérant. Il serait temps que nous cessions de jouer avec le feu et que nous prenions conscience de l’ampleur que prend cette simple partie entre amis, du moins entre connaissances. Un jour, nous nous brûlerons, et ce jour là, il n’y aura pas de seconde chance.

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