samedi 21 novembre 2015

Pourquoi il faut rééditer Mein Kampf


"Devoir de mémoire": cette simple alliance de mot signifie tout pour un pays. Le propre de l'homme, c'est le souvenir. Mais celui d'une civilisation, c'est la mémoire. Le 30 avril 1945, Hitler se suicidait dans son bunker de Berlin. Le 30 avril dernier, son livre Mein Kampf, écrit alors qu'il croupissait dans les prisons de la République de Weimar après le coup d'Etat raté de la brasserie de Munich, est passé dans le domaine public, 70 ans après la mort de son auteur. La maison Fayard prépare une nouvelle édition critique de cette oeuvre antisémite, raciste, et annonciatrice de la "solution finale". Tandis que les rééditions critiques d'ouvrages antisémites pullulent, à l'instar des Décombres de Lucien Rebatet, la sphère intellectuelle se déchire sur le bien-fondé de cette publication. Pourtant, si l'Occident veut en finir avec l'antisémitisme latent, pluri-millénaire, il faut nettoyer la plaie à l'alcool.



Jean-Luc Mélenchon, particulièrement, s'est ému de la parution de Mein Kampf début 2016, dans un pamphlet intitulé: Pas Mein Kampf quand il y a déjà Le Pen ! C'est une erreur à double titre (à mon sens en tout cas):

1. La comparaison avec Marine Le Pen n'est pas de très bon goût: malgré tout le mal qu'on peut dire à propos de Mme Le Pen, il reste difficile d'en faire un personnage de la stature monstrueuse d'Hitler. Plus qu'un dangereux dictateur en puissance, c'est un démagogue de la première heure, sans colonne vertébrale idéologique si ce n'est le leitmotiv de la prochaine élection.

2. C'est ici qu'on touche le fond du sujet: Doit-on appliquer les lois concernant "l'incitation à la haine raciale" dans le cas de Mein Kampf ? Le livre d'Hitler ne constitue pas uniquement un flot d'idées destructrices, c'est aussi et surtout un document historique, qui fut offert sous la dictature nazie aux couples lors de leur mariage. Il est évident que le choix d'une édition critique s'impose: pour rétablir le contexte historique, et pour contrebalancer la logorrhée hitlérienne, qui a séduit des millions de gens en Europe. N'importe quelle personne relativement déterminée peut trouver facilement le texte de Mein Kampf ainsi que l'hymne nazi sur Internet: alors pourquoi vouloir cacher ces éléments, alors qu'on peut fournir une édition argumentée de qualité ?

La diffusion des idées extrêmes ne s'est JAMAIS faite par l'intellect, donc a fortiori par la littérature. Le nazisme fut un phénomène de masse, et la quasi-totalité des Allemands ne connaissaient Mein Kampf que par les bribes qui circulaient de bouche à oreille, ou par les discours du "Führer". Prenons d'autres exemples: le socialisme s'est développé des années après Proudhon, le communisme cinquante ans après Marx et Engels. L'extrémisme, c'est la bêtise: comment penser que cette réédition de Mein Kampf relancera une quelconque mouvance nazie en France ? Les quelques stupides néo-nazis français le demeureront, et cela ne changera strictement rien pour les gens "normaux".

Mein Kampf est un document historique et psychologique très partiellement exploité: le discours selon lequel Hitler aurait caché ses intentions jusqu'à organiser la solution finale est une jambe de bois intellectuelle. Il faut avoir conscience que le texte du "Führer" peut fasciner, mais c'est justement ce pouvoir quasi hypnotique qui est intéressant, d'un point de vue humain: comment un crime d'un tel ampleur, qui n'était pas certainement ignoré par l'Europe, a-t-il pu être commis par une nation, avec l'assentiment de nombreux beaux esprits, de Pétain à Heidegger en passant par Rebatet ? L'ignominie du régime nazi était pourtant criante: l'oeuvre fondatrice Mein Kampf, les monstrueux congrès de Nuremberg, les pogroms, la Nuit de Cristal, etc.

Paul Valéry déclarait en 1919 : "Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles". Augurant la tragique suite du XXème siècle, l'écrivain n'imaginait peut-être pas la résonance de son aphorisme, dont la triste vérité culmina lors du totalitarisme nazi. C'est la réponse à cette énigme que nous livrera peut-être Mein Kampf, que nous ne devons pas oublier mais disséquer.

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