lundi 30 novembre 2015

Repenser les alliances


Mardi dernier, un Sukhoï SU-24 russe a été abattu par des avions de chasse F16 turcs. Alors que les tensions entre la Russie et la Turquie sont exacerbées, que l'avion en question se soit trouvé ou non sur le territoire turc (oui pour Erdogan, non pour Poutine), cet ultime incident est une preuve supplémentaire, s'il en faut, que la France doit repenser ses alliances diplomatiques. Il ne s'agit évidemment pas de remettre en cause des partenariats indispensables, comme avec les Etats-Unis, mais bien de sélectionner plus attentivement les puissances alliées au Proche et Moyen-Orient. En quête permanente de contrats d'armements, la France s'est acoquinée avec le Qatar, l'Arabie Saoudite, la Turquie, etc. au point d'oublier la vraie nature de ces nations. C'est bien connu, la diplomatie est l'art de ne fâcher personne, mais le numéro d'équilibriste auquel se livrent la France et une bonne partie des Nations Unies est particulièrement ardu, et réduit ainsi la marge de manœuvre et l'indépendance de la nation vis-à-vis des conflits à gérer (on pense bien sûr à Daech). De Sarkozy à Hollande, la realpolitik a régné sans partage dans le choix des alliances: les conséquences risquent d'être désastreuses, du point de vue des valeurs et principes humanistes, comme de celui de l'efficience. Les effets secondaires pervers de notre politique, loin de faire primer les intérêts stratégiques des pays, comme la realpolitik le devrait, bloque notre capacité d'action, par peur d'écorcher tel ou tel allié. Nos accointances délétères doivent cesser. Revue en détail.


La Turquie

La première alliance à rompre est évidemment celle passée avec la Turquie. La duplicité du régime islamo-conservateur en place (charmant terme désignant un régime islamiste radical, c'est-à-dire promoteur de la charia, dictatorial, et moyenâgeux), est si criante que les diplomates de l'OTAN doivent être bien aveugles, pour faire comme si de rien n'était. Erdogan cumule les énormes défauts d'être un ennemi des valeurs humanistes, un bourreau des Kurdes, et un complice plus ou moins caché de l'Etat Islamique. Les méthodes mises en place aux dernières élections, comme par exemple les intimidations, la présence de chars d'assaut devant les bureaux de votes (véridique) n'ont rien à envier aux totalitarismes. Le président turc ose postuler pour l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne, quand les agissements du régime en place sont à l'opposé des valeurs démocratiques européennes, et pis encore, quand ce même régime évolue vers la dictature à marche forcée, comme le montre la préparation d'une nouvelle Constitution accordant des pouvoirs démesurés à Recep Tayyip Erdogan, qui se voit déjà nouveau sultan des Omeyyades, à la croisée de l'islam radical et de l'Occident.
Le double jeu d'Erdogan vis-à-vis des Kurdes est terrible: comment ne pas s'étrangler de tant d'hypocrisie quand le président turc paraît presque ému lors de la minute de silence du G20 il y a quelques jours ? Dans le même temps, la frontière turco-syrienne est volontairement très perméable, l'armée syrienne bombarde les Kurdes pour les empêcher de se constituer en Kurdistan, et les milliers de barils produits par Daech sont vendus à des hommes d'affaires turcs. C'est une erreur de dire qu'Erdogan ferme les yeux sur les trafics de Daech en Turquie: il les encourage et fait gonfler l'Etat Islamique, pour anéantir les Kurdes.
L'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne est évidemment la dernière des bêtises: l'Europe doit être suffisamment forte pour accueillir les 2,2 millions de réfugiés syriens. Le Liban, dont le population est à peine de deux millions d'habitants, recueille à lui seul 1,5 millions de réfugiés (syriens et autres).
Faire alliance avec la Turquie, ce n'est pas traiter avec le diable, mais avec l'ennemi.

L'Arabie Saoudite et le Qatar

La situation est ici plus ambigüe: il est certain que ces deux pays ont longtemps fermé les yeux, voire encouragé des pratiques de soutien aux djihadistes, soutenant des associations pseudo-humanitaires et sunnites, qui avaient des liens avérés avec le djihadisme. Néanmoins, la situation a évolué lorsque ces deux pays ont compris que l'État Islamique représentait un danger pour la stabilité du Moyen-Orient, d'autant plus que les Saoudiens sont une part importante des rangs de l'État Islamique.
Pourtant, ce n'est pas l'unique raison de casser nos liens diplomatiques, et ceci est particulièrement vrai pour l'Arabie Saoudite: le régime saoudien, monarchie absolue évidemment, condense tout ce que l'Occident devrait haïr: la haine de la démocratie, un état islamique (c'est-à-dire que la Constitution sur laquelle s'appuie le pays est fondée sur une base religieuse sunnite), l'abominable irrespect des droits de l'homme, une vision déplorable de la femme, une dictature, etc. En une phrase, l'Arabie Saoudite est une grosse machine obscurantiste et archaïque sous un fin voile de modernité. Les pétrodollars gonflent artificiellement la compatibilité occidentale de l'Arabie Saoudite et du Qatar, mais nous ne devons pas oublier la vraie nature de nos "alliés": le "problème islamique" n'est pas seulement en rapport avec le djihadisme mais aussi avec l'obscurantisme qui gangrène le monde musulman et nourrit Daech.

La Russie, la Syrie, et l'Iran

Le dilemme se complique encore: on ne peut pas user ici d'anathèmes comme avec les "alliés" précédemment évoqués. Mais, dans la guerre idéologique que nous menons pour les valeurs occidentales (en particulier les libertés fondamentales), la Russie est un soutien de circonstance. Ne fermons pas les yeux sur l'attitude agressive et conquérante de Vladimir Poutine en Europe de l'Est; le régime russe a bien ses défauts: peu de liberté d'expression, de manifestation, beaucoup de corruption, un nationalisme exacerbé, etc. Cependant, la Russie, grâce à ses liens privilégiés avec les États chiites de la région (surtout la Syrie et l'Iran), a des atouts de poids dans la guerre contre l'État Islamique. On peut regretter que Poutine ait choisi de bombarder en Syrie majoritairement aux endroits où les rebelles, plus ou moins modérés, se battent contre le régime Assad. De même que la question de Daech relègue au second plan l'éventuelle et utopique transition démocratique en Syrie, la virulence de l'EI doit inciter l'armée russe à bombarder en priorité l'Etat Islamique. A ceci près, il faut nous entendre avec Poutine.

Il est toutefois impossible d'évoquer nos relations avec la Russie sans traiter des liens avec l'Iran et le régime Assad: le principe d'accord tacite et temporaire doit primer, surtout vis-à-vis d'Al-Assad. Qui a vu ne serait ce qu'une seule des 45000 photos prises par "César", l'ex-photographe des prisons du régime Assad, ne peut humainement vouloir une alliance avec le dictateur syrien: on y voit des corps torturés, dans des états abominables, des personnes brisées, battues au fer, marquées de sévices tous plus horribles les uns que les autres. Il y a environ un an, les photos furent en partie projetées au ministère des Affaires Etrangères, dont les dignitaires sont repartis éprouvés, comme le rapporte la journaliste Garance Le Caisne. (Elle a écrit un livre sur l'histoire de ces photos, et L'Obs en a fait sa couverture début octobre.) Que tous ceux qui réclament cette alliance regardent ces photos, qui montrent que le régime Assad ne vaut parfois pas mieux que Daech, en tout cas pour ce qui relève des méthodes employées. Enfin, les migrants qui fuient la Syrie racontent tous les massacres du régime syrien, qui est la cause de 80% des morts civiles.
La question est en fait chronologique: d'abord éliminer Daech puis régler le sort de Bachar Al-Assad.
Quant à l'Iran, les récentes inflexions à propos du nucléaire militaire ont rendu ce pays fréquentable et même indispensable dans le bal des puissances orientales. Il ne faut tout de même pas oublier que l'Iran lorgne sur l'Irak, affaibli par Daech, et pourrait tenter de récupérer le sud de ce pays, à dominante chiite. En résumé, il faut traiter avec la Russie et son allié iranien, mais se méfier d'Al-Assad, le tenant en respect le temps de régler la question de l'État Islamique.

Les États-Unis et l'UE

S'ils restent d'indéfectibles alliés, il faut dire que, tandis que Bush se marquait par sa politique étrangère "à l'emporte-pièce", celle d'Obama manque singulièrement d'allant. On reste coi en écoutant les hallucinantes réactions de sympathie avec la Turquie lors de l'affaire du Sukhoï abattu: Les réminiscences de la guerre froide sont-elles si vives ? Obama applique une realpolitik molle, consistant à ne se fâcher avec personne mais à bombarder beaucoup; les Etats-Unis sont cependant beaucoup plus efficaces que nous dans leurs bombardements, puisqu'il s'embarrassent moins de précautions, avec pour exemple type la destruction de l'hôpital de MSF en Afghanistan. Nous devons collaborer avec les États-Unis sur les fronts communs, particulièrement syrien et irakien, en sachant être plus audacieux et relativement indépendants.
L'Union Européenne est malheureusement encore plus frileuse que les États-Unis, par manque surtout d'une politique extérieure unie. La chef de la diplomatie européenne, Frederica Mogherini, ne pèse pas lourd dans les négociations internationales, et même moins que les représentants des pays membres. Faute d'une force de frappe effective, l'UE est condamnée à rester fictive sur le plan international. La "solution" actuelle, qui consiste à laisser l'union en retrait sur les sujets régaliens, n'a pas d'avenir à long terme. L'Europe sera intégrale ou ne sera pas.

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