mardi 22 décembre 2015

La nouvelle bipolarisation française

Après les élections départementales, et encore plus avec les régionales, les observateurs du paysage politique français ont insisté sur la fin du bipartisme : désormais nous sommes entrés dans l’ère du “tripartisme”.

La formule fait écho pour beaucoup de Français à l’après-guerre, où communistes du PCF, socialistes de la SFIO et démocrates-chrétiens du MRP gouvernèrent ensemble jusqu’en 1947 et l’exclusion des communistes.
Aujourd’hui, l’usage du terme tripartisme désigne une toute autre réalité ; les trois partis majoritaires que sont le Front national, le Parti socialiste et les Républicains ne semblent nullement disposés à gouverner ensemble. Chaque parti s’oppose aux deux autres. Quoique.

Malgré le refus de Nicolas Sarkozy de fusionner les listes LR et PS dans l’entre-deux-tours, cette option n’avait pas été écartée par Manuel Valls. Mais face à la position de LR, le PS s’est piteusement retiré en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en PACA. En fait, c’est ce retrait qui met véritablement à mal la thèse du tripartisme : le PS est prêt à agir en faveur de LR pour faire barrage au FN.


Cette attitude très critiquable a le mérite d’appuyer une thèse que je partage : loin d’être entrée dans une ère de tripartisme, la politique est de nouveau bipolarisée. Seulement, les pôles ont changé. Désormais, le clivage est celui Front national contre front républicain. Front contre front.


Le front républicain a beau être discrédité et critiqué de toute part, on ne peut nier son efficacité. Alors que Marion Maréchal-Le Pen et Marine Le Pen étaient arrivées très largement en tête au premier tour, elles ont été battues à cause du retrait de la liste socialiste. Cette victoire, ni le PS ni LR ne peuvent la revendiquer, tant la fin de campagne a été pénible.

D’une part, nous eûmes le PS et son chef Manuel Valls abandonnant totalement le champ du débat politique et préférant hystériser la campagne. Le chef du gouvernement invoquait bêtement le thème de la guerre civile en cas de victoire du Front national, tandis que Bartolone se permettait un dérapage raciste totalement incontrôlé qui lui coûta fort heureusement son élection.


D’autre part, la drague des électeurs socialistes par Xavier Bertrand et Christian Estrosi fit peine à voir, surtout quand on connaît les positions idéologiques de droite extrême d’Estrosi avant le premier tour. A ce propos, notons que les seuls dont l’attitude fut un minimum respectable, furent les vrais sympathisants de la gauche, qui, en accord avec leurs idées, se refusèrent à dérouler le tapis rouge devant un candidat détestable qu’ils détestent, à l’instar de Gabriel Arnoux, qui explique "Pourquoi il n'ira pas voter Estrosi" dans une tribune pour Libé.



Comme l’explique Jean-Yves Le Gallou dans un article pour Polémia, “Depuis 30 ans le même schéma se reproduit quasi à l’identique : séisme FN au premier tour, mobilisation « républicaine » et médiatique entre les deux tours, absence ou échec du FN au deuxième tour. Et soirée électorale où UMP et PS font mine de s’affronter et promettent de nouveaux projets. Lassant…”

Source : Médias-Presses-Infos

En réalité, ce qui a changé, c’est que l’UMPS dénoncé par Marine Le Pen n’a cessé de s’affirmer, malgré les protestations de Sarkozy, lequel a légitimité son retour en politique… par sa capacité à faire barrage au FN! Comment interpréter autrement la rencontre entre Valls et Raffarin, lequel affirme son souhait d'ouvrir un travail collaboratif entre l'opposition parlementaire et l'exécutif qui permettrait d'endiguer les progressions du chômage et du FN en même temps ?

Ce système UMPS est d'autant plus fourbe qu'il n'est pas assumé par les deux partis, ce que regrette Elie Bataille dans son article pour le Carnet politique : Droite et gauche ont-elles encore un sens ?, qui propose "d'assumer l'UMPS". Il écrit :
"Le FN profite à plein de notre fonctionnement démocratique : La convergence d’opinion des deux partis traditionnels se transforme dans le jargon populiste en « système UMPS ». Ainsi, Nicolas Sarkozy a choisi le nom « Les Républicains » en gardant à l’esprit que le choix d’un acronyme ne pouvait qu’aider Marine Le Pen. 
Et pourtant, à quelques lubies près, comme celles des frondeurs du PS ou encore la pêche aux votes frontistes, pour l’instant en échec (cf. 2012), cette convergence d’opinion est une réalité."

Nous sommes donc entrés dans une nouvelle bipolarisation du monde politique, qui transcende le clivage gauche/droite historique, au profit d’un clivage tout aussi historique : conservatisme/libéralisme.

En ce sens, je rejoins une des thèses exprimées par l’essayiste Paul-François Paoli. Dans son remarquable essai publié en 2014 Malaise de l’Occident. Vers une révolution conservatrice ?, il consacre un chapitre à ce clivage qui me semble le plus pertinent pour étudier le champ politique français.

Mon explication va chercher à distinguer les deux, ce qui est devenu complexe tant les repères idéologiques ont été brouillés. Les Républicains, qui se réclament du gaullisme, sont pourtant européistes, libéraux et mondialistes. Le PS est entré depuis Mitterrand dans la social-démocratie, qui n’a guère à voir avec le socialisme de Jean Jaurès.



Jaurès reconnaîtrait-il la gauche de Valls ? Rien n'est moins sur


Bref, les deux tendances historiques françaises dont l’opposition fondait le clivage gauche/droite se sont ralliés à la même idéologie mondialiste, libérale et européiste - en d’autres termes, les trois composantes de la ruine de la France. La campagne pour le référundum de 2005 illustre remarquablement bien cette nouvelle réalité que certains ténors politiques semblent désormais assumer : l’UMP et le PS ont fait campagne ensemble pour que la Constitution européenne soit acceptée par le peuple français. Mais ce dernier a tenu bon et le Non, avec 55%, l’a emporté largement. La souveraineté de la France semblait sauvée! Mais c’était sans compter Nicolas Sarkozy qui, fraîchement élu, dédaigna la volonté du peuple français, et ratifia tout de même le traité. La Construction européenne pouvait repartir de plus belle dans son oeuvre destructrice, niant aussi bien les particularités de chaque nation que l’histoire et les racines judéo-chrétiennes de la France.

Comment les 55% de Français qui votèrent non ne furent-ils pas blessés dans leur for intérieur par ce déni de démocratie ? Selon moi, la fracture qui existe entre le peuple français et les politiques peut être daté de ce 13 décembre 2007, lorsque le Traité de Lisbonne fut signé par les élites politiques et financières de l’Europe, contre la volonté des peuples.



Mais revenons au clivage conservatisme/libéralisme, qui, vous l’avez compris, oppose aujourd’hui le Front national au Front républicain.

Alors qu’un lexique de sciences politiques définirait le conservatisme comme “les attitudes et sensibilités prenant la défense des conventions sociales, des valeurs traditionnelles et, souvent, de la religion”, je préfère la définition proposée par Paoli, plus philosophique :
“à l’opposé du progressisme, la vision conservatrice suggère que l’homme est d’abord une créature avant d’être un sujet, et qu’il ne peut accéder, par ses seules forces, à sa propre dignité.” 
De cette définition découle les trois caractéristiques fondatrices du conservatisme : défense de la religion, légitimité de l’intervention d’un État fort et irréductibilité de la famille. ces trois institutions étant des moyens historiquement efficaces pour accéder au Bien. Car, continue Paoli, l’homme laissé à lui-même a une tendance forte au Mal, et, comme l’a si bien dit Paul Valéry : “Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie”.

Si l’on poursuit ce raisonnement, l’hédonisme, le consumérisme, l’ultra-individualisme et tous les autres caractéristiques de notre société occidentale qui nous mène au malheur, sont les conséquences du libéralisme. Lequel postule que la liberté individuelle doit primer sur les exigences de de la vie collective. Individu contre communauté, tel est le clivage qui structure aujourd’hui la politique française.

Le progressisme se base en effet sur une croyance selon laquelle le Progrès, basé sur la rationalité des individus, est le moyen d’accéder au bonheur. Or, en plus de mener l’homme au malheur et à la déchéance, il met même en danger la vie humaine, comme en témoigne les campagnes de promotion de l’euthanasie, de l’avortement, de la GPA/PMA et du transhumanisme. Au nom du droit à disposer de son corps, les libéraux promeuvent la destruction de l’homme traditionnel, au profit d’un sur-homme, pleinement libre, mais pas forcément heureux.




Après avoir fait rêvé des générations entières, à commencer par celle de Mai-68, le libéralisme ne fait plus rêver grand monde. Ainsi, la Manif pour Tous témoigne tout à fait de l’ardeur actuel des jeunes d’aujourd’hui, capables de se mobiliser contre des idées présentées comme progressistes, censées améliorer le bien-être des individus. Le problème est que les politiques, dans leur grande majorité, n’ont tout simplement pas compris le dégoût actuel pour un débat d’idées bien trop pauvres, très loin de se préoccuper du bien commun. Les innombrables “gue-guerres” entre politiques, ainsi que l’avènement de politiques plus people que réellement au service du peuple et de l’Etat , préoccupés uniquement par leurs carrières et totalement égocentriques, les a dégoûté du système libéral en place depuis Mai-68.

Or le conservatisme est aujourd’hui attaqué de toute part. Un grand penseur tel que Charles Maurras a ainsi été jeté aux oubliettes, accusé de “fascime”, voire de “nazisme”, pour la simple raison qu’il prônait les valeurs conservatrices de Nation. La bien-pensance intellectuelle et politique française héritée de Mai-68 a pleinement participé à discréditer le conservatisme et, par le même coup, à stigmatiser la minorité que forme les électeurs conservateurs. Etrange quand on sait que le Parti socialiste ne cesse de nous rabâcher qu’il est le parti des minorités… Apparemment pas des minorités intellectuels.

Aujourd'hui, alors que l'UMPS chante les bienfaits du libéralisme, le FN a su parfaitement rassembler les électeurs mécontents du système, sans cesse stigmatisés. Car le Front national est effectivement le seul parti conservateur de l’échiquier politique français - fier du drapeau français, de la Marseillaise et défenseur de la tradition et des crèches de Noël dans les mairies.

D’ailleurs, le FN est, selon moi, incarné par deux personnages, qui fédèrent autour d'eux deux courants de pensée puissants et profonds.


Le premier est celui de Marion Maréchal-Le Pen, nièce de Marine Le Pen, relativement proche de son grand-père, Jean-Marie. Fervente catholique, la plus jeune députée de France est très proche de la Manif pour Tous, ce qui a considérablement joué en sa faveur dans le choix de votes des catholiques français. 

De fait, selon un sondage IFOP pour Pélerin, 32 % des catholiques pratiquants auraient voté Front national, soit un bond de 6% par rapport aux départementales. Ses positions anti-avortements, sa dextérité dans le débat politique malgré son jeune âge, ont sûrement attiré les électeurs catholiques, sûrement les plus conservateurs de notre société. 
Ainsi, de manière plus générale, les courants souverainistes, intellectuellement proche de Villiers, Zemmour et Buisson, les trois mousquetaires conservateurs à succès, semblent trouver en Marion Maréchal-Le Pen une réelle alternative au système. Leurs analyses offertes dans Le Suicide français pour le premier et dans Le Moment est venu de dire ce que j'ai vu pour le second, sont tout droit sorties des courants néo-réactionnaires conservateurs. Sa prise de distance avec certaines idées de sa tante a participé à fédérer les électeurs conservateurs, le problème étant celle-ci semble de plus en plus être sous l’influence de Florian Philippot, le deuxième personnage fédérateur du Front national.



L'homme à qui le FN doit sa dédiabolisation est le bras-droit incontestable et incontesté du Front national. C'est aussi lui qui a rassemblé les électeurs de gauche déçus par l'offre du PS et ses alliés d'extrême-gauche. Que ce soit le départ à la retraite à 60 ans ou la hausse du SMIC, les mesures économiques prônées par le Front national sont le fait de Philippot. C'est grâce à lui que le FN a récupéré les voix anciennement communistes. Ainsi, François Meunier, ancien élu du Front de gauche, qui suite à la crise grecque, a rejoint le Front national, parti qu'il considère comme "le dernier à avoir une analyse marxiste de la société et encore un discours sur la lutte des classes". Et de fait, conformément à mon raisonnement ci-dessus, l'extrême-gauche s'est en grande majorité ralliée à l'idéologie libérale, ce qui a complètement brouillé les repères politiques des Français. 

En somme, le Front national ratisse largement à droite comme à gauche et la source ne semble pas se tarir.

Car il y a véritablement des "anomalies" dans le système politique actuel. A droite pour commencer, comment se fait-il qu'un Henri Guaino ou un Laurent Wauquiez soient encore membres des Républicains ? Chacun sait que la seule stratégie qui permettrait à LR de revenir au pouvoir en 2017 est de se tourner vers le centre, la défaite de Sarkozy en 2012 étant en partie liée à son incapacité à mobiliser le centre. 
Ainsi, si LR venait à prendre le virage centriste - ce qui est probable car Juppé est en position de force pour les primaires - et à se rapprocher des idées de Bayrou et Juppé , l'implosion sera inévitable. Un conservateur comme Wauquiez, qui faisait clairement campagne pour les Régionales sur les terres du FN avec des tracts "Bruxelles, Hollande immigration, ça suffit", n'accepterait pas de soutenir un progressiste comme Juppé. Ses électeurs non plus. Au FN la lourde tâche de rassembler ces différents courants conservateurs.

En somme, la montée du FN est la conséquence d’une incapacité croissante du système à leur faire aimer la République, à leur faire aimer la politique, que le général de Gaulle voyait comme un “art”. Les Français veulent autre chose. Nous voulons autre chose.

1 commentaire:

  1. Elie, je voudrais vous féliciter pour l’intérêt que vous portez aux idées et au débat intellectuel. En même temps, permettez-moi de faire quelques remarques critiques.

    Dans cet article, vous faites une double erreur conceptuelle assez commune de nos jours qui est 1° celle d'assimiler le mariage pour tous au libéralisme et 2° celle d'assimiler le libéralisme à tout ce qui ne va pas dans ce monde : le matérialisme, l'hédonisme, le relativisme etc.

    En fait, comme beaucoup, vous confondez libéral (ou libertarien) avec libertin ou avec libertaire. Vous semblez ignorer la distinction entre un libéralisme classique (qui est compatible avec une philosophie conservatrice) et la mouvance libertaire, qui est socialiste donc étatiste et ennemie de la propriété privée)

    Je vous suggère de lire cet article à propos du mariage et d’une vision éclairée de la liberté : http://www.institutcoppet.org/2015/11/02/on-peut-etre-libertarien-et-enracine-par-philippe-fabry

    Un libéralisme philosophique bien compris, tel qu’il a été défendu par les libéraux classiques français notamment (je renvoie à la lecture des œuvres republiées par l’Institut Coppet sur http://www.institutcoppet.org) est un libéralisme normatif qui n’est pas autre chose qu’une théorie de la justice (et donc du bien commun) fondée sur le droit de propriété. C’est une philosophie qui ne vise pas seulement l’utilité mais la justice comme norme morale rationnelle de l’organisation sociale.

    Et ce libéralisme bien compris débouche sur une philosophie politique qui limite le pouvoir de l’Etat pour redonner son dynamisme à la société civile et donc aux communautés (qui sont essentielles à l'épanouissement de chacun).

    Voici un autre article pour mieux comprendre le libéralisme :
    http://www.institutcoppet.org/2015/12/08/la-liberte-lordre-et-la-tradition-par-gerard-casey

    Et je me permets d’ajouter ma propre prose :
    http://www.institutcoppet.org/2015/11/01/reponse-a-charles-beigbeder-le-liberateur-enracine-par-damien-theillier
    http://www.institutcoppet.org/2015/07/02/sur-un-malentendu-au-sujet-du-liberalisme-reponse-a-guillaume-bernard

    RépondreSupprimer