mardi 1 décembre 2015

Éloge du Pikettysme



En 2013, paraissait Le Capital au XXIème, livre-phare du jeune économiste français Thomas Piketty. En France, ce livre ne fut reçu que modestement en comparaison du triomphe qu'il connut aux États-Unis! Ou plutôt, du débat qu'il suscita.


D'une part, les libéraux accusèrent le livre d'être marxiste (une insulte étrange venant d'un pays qui n'a jamais connu le socialisme). D'autre part, un nouveau courant de pensée économique vint au monde : le Pikettysme
Son porte étendard était le célèbre Paul Krugman, Nobel en 2008, qui dans ses éditoriaux dans le New York Times, défendit de toutes ses forces l'étude du Français. Mais que disait cette étude pour qu'elle fasse couler tant d'encre ?


Le Capital au XXIème siècle est une étude très approfondie (900 pages) des inégalités dans le monde. Concrètement, Piketty, à travers l'étude de différents pays à différentes époques, parvient à une loi économique, point de départ du débat qui suivit :
Selon Piketty, les revenus du capital croissent plus vite que la croissance et donc que les revenus moyens liés au travail. Ainsi, les inégalités sont vouées à se creuser entre ceux qui disposent du revenu du capital (actions, patrimoine,...) et ceux qui ne disposent pas de capital et ne perçoivent que des revenus du travail (salaires). Le graphique suivant illustre cette prédominance historique du taux de rendement du capital sur le taux de croissance.
 


En ce sens, Piketty s’oppose littéralement aux thèses de Kuznets qui, pour sa part, mettait en évidence que les inégalités, après s’être creusées, diminuaient, comme l’établie la courbe suivante :




Le travail de Piketty mène avant tout à un constat objectif

Pour valider cette hypothèse, il étudia les inégalités aux États-Unis entre 1913 et 1948 : alors que les 10% les plus riches gagnaient près de 50% du revenu national dans les années 1920, ce taux passait à 30 % dans les années 1940. L’économiste en conclut naturellement dans la lignée de Solow que la croissance était un phénomène qui allait se répandre et profiter à toute la population. Force est de constater que cette thèse est erronée, car, comme l’explique Piketty, les années 1980 ont vu les inégalités s'accroître considérablement, du fait des politiques libérales mises en place par Reagan et Thatcher.



La crainte du retour des héritiers

En fait, ce que craint, à juste titre, Piketty, c’est de voir le retour des rentiers. Car la règle d’or qui stipule que les intérêts du capital doivent être égaux à la croissance économique, ne serait plus respectée.

On rentrerait alors dans une société où il vaudrait mieux hériter que travailler d’arrache-pied pour gagner de l’argent : ce serait le retour de la société du XVIIIè. A ce propos, Piketty illustre son propos par une délicieuse et bienvenue référence au Père Goriot de Balzac, dont je vous invite à retrouver l'essentiel sur ce lien : Balzac, vu par Piketty.
Autant dire que cette prophétie met grandement en mal la “méritocratie”, caractère essentiel de notre société actuelle. De fait, la richesse ne serait plus basée sur le mérite, mais sur l’hérédité (ou sur le mariage).

Un constat finalement assez marxiste puisqu'il met en évidence une contradiction au sein même du système capitaliste et prédit ainsi les dysfonctionnements à venir. 

Le pikettysme, un nouveau marxisme ?
Néanmoins, contrairement à l'illustre économiste allemand du XIXème siècle, Piketty ne prône pas une sortie du système capitaliste, seulement une profonde réforme du système. Mais alors, que propose-t-il ?


L’impôt progressif mondial, la seule solution ?
Laissons Thomas Piketty nous expliquer sa solution, qu’il a exposé ainsi dans une interview en 2013 pour Télérama :
“Je propose une idée simple : l’instauration d’un impôt progressif sur le capital, complémentaire de l’impôt progressif sur le revenu. il ressemblerait à l’impôt sur la fortune (ISF) : on paye par tranches en fonction de son patrimoine. Mais il serait beaucoup plus systématique et progressif”.
Joignant la théorie à la pratique, il poursuit en donnant un exemple concret :
“Entre 1 et 2 millions, vous payez 1% ; entre 2 et 10 millions, vous payez 2%.... et jusqu’à 5% ou 10% sur les patrimoines de plusieurs milliards”.

Ainsi, Piketty propose d’amputer les plus grosses fortunes d’un montant qui leur est insignifiant. Mais, alors que les libéraux l’exorcisent et crient au scandale, cette solution semble être à la fois juste et efficace.

Tout d’abord, cette mesure serait juste puisqu’elle permettrait de réduire les inégalités, de façon conséquente : les revenus de la taxation seraient redistribués sous forme de transferts sociaux aux ménages les plus pauvres. Économiquement parlant, ce serait une bonne chose pour la croissance, car les ménages les plus pauvres ont une meilleure propension à consommer que les plus riches, pour qui le risque de thésaurisation (d’épargne passive) est élevé. Ce n’est pas non plus injuste pour ceux qui possèdent le capital, puisqu’il leur resterait toujours une grande richesse.

Mais elle est aussi efficace, dans la mesure où, selon Piketty, elle éviterait une nouvelle guerre des classes entre les plus pauvres et les plus riches. En effet, l’économiste développe dans son livre l’idée que, si au XXème les inégalités n’ont pas toujours été croissantes, c’est à cause des grands bouleversements du siècle (les deux guerres mondiales et la crise de 1929 en particulier). Lors de ces périodes de crise, l’inflation galopante a détruit les rentes et a donc participé à la réduction des inégalités (bien que ce se soient fait par le bas, c’est-à-dire qu’il y a eu un appauvrissement général de toute la population). Ainsi, cette méthode, qu’il convient de qualifier désormais de pikettyste, permettrait de régler le problème des inégalités, pacifiquement (sans qu’une nouvelle lutte des classes se mette en place et que les inégalités d'aujourd'hui trouvent leur aboutissement dans le sang).

Une réponse qui ne peut être que mondiale
Le jeune prodige français a très vite admis que la solution ne peut être que mondiale. De fait, une politique nationale ne serait efficace que dans un pays, avec notamment le problème des paradis fiscaux qui permettraient encore aux fraudeurs de s’enrichir toujours plus. Demeure le fait que cette solution, et il le reconnaît dans son livre, est utopique - “une utopie utile” dit-il. Car si un pays comme la France qui a une forte culture de l’impôt a peu de chance de mettre en place la solution que préconise Piketty, c’est tout simplement impensable pour les pays à culture libérale.

Si cette mesure semble difficilement applicable pour le moment, Piketty, qui reconnaît que les mentalités ne sont pas encore prêtes, y croit : 
“Je reste optimiste : les Européens ne sont pas prêts à tout accepter. Chez eux, l’espoir de fonder la richesse sur le seul mérite reste fort. Ils se rendent compte que tous les jours du décalage manifeste entre ceux qui possèdent un capital et les autres; Or, en démocratie, donner un sens aux inégalités, c’est vital : elles ne sont acceptables que si elles sont justifiées” affirme-t-il. 


Source : nytimes.com
Pour celui qui conseillait Ségolène Royal en 2007, l’économique et le politique ne sont jamais très loin. 
Espérons donc que nos élites dirigeantes parviendront à s’émanciper des financiers immoraux et cupides de Wall Street, véritable oligarchie mondiale qui tirent les ficelles. Espérons qu’elles réussiront à résoudre ce problème historique. LE problème du XXIème siècle ?

1 commentaire:

  1. Comme Marx, le diagnostic de Picketty est pertinent, les réponses un peu moins. L'instauration d'un impôt progressif au niveau mondial, n'est pas possible sans gouvernance (soit des mesures coercitives pour faire appliquer cette mesure à tous les pays).

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