lundi 21 décembre 2015

Erdogan l'équilibriste

En 2007 s'engageait une série de négociations entre l'UE et la Turquie pour étudier la candidature de celle-ci, qui n'a abouti à rien. Depuis,  ces négociations sont au point mort et un rapprochement entre l'UE et la Turquie semble être une utopie sinon une pure folie lorsque l'on voit le virage à 180 degrés qu'a pris ce pays. Il y a 10 ans la Turquie était érigée en modèle des démocraties du monde arabo-musulman: libérale, flamboyante économiquement, classe moyenne prospère... Aujourd'hui, le président Erdogan, au pouvoir depuis 2003, s'est tourné vers un régime autoritaire, conservateur et mène une politique (étrangère et intérieure) obscure et dangereuse. A force de jouer avec le feu, il pourrait bien finir par se brûler.


Bien que récemment conforté par les élections législatives du 2 novembre ( 316 sièges obtenues soit 49,3 % des voix) le président Erdogan semble de plus en plus isolé au sommet de l'État turc.
Lâché par ses compagnons historiques de l'AKP, qu'il a fondé en 2001, dépités par sa nouvelle politique, il doit aussi faire face à de nombreuses contestations populaires (les évènements de la place Taskim en 2013, et plus récemment la grève général du secteur automobile en mai 2015)


Tous les manifestants lui reprochent sa politique conservatrice et la limitation des libertés individuelles que son régime orchestre depuis 2010, alors qu'Erdogan semblait porter un espoir de démocratisation lorsqu'il arriva au pouvoir en 2003.
Mais alors pourquoi ce changement radical de politique, alors que l'avenir de la Turquie semblait si radieux ?
Tout d'abord, la Turquie, et Erdogan d'autant plus, ont été vexés, vexés par les conditions drastiques, mais pourtant logiques imposées par l'UE lors des négociations. Vexée aussi par la communauté internationale, qui n'a pas compris son rôle stratégique au Moyen-Orient. 
Ajoutez à cela un Président à l'ambition démesurée qui a peu à peu sombré dans la folie et la paranoïa, en témoigne son palais ultra-sécurisé, d'une grandeur digne de Soliman. 
Vous comprenez pourquoi une partie de la population turque, désireuse de retrouver sa gloire passée, approuve les mesures d'Erdogan quitte à se priver d'une partie de leur libertés individuelles mais aussi de leur croissance économique. 

Sur la scène internationale, la Turquie semble aussi se mettre en danger par un jeu d'alliance pour le moins douteux. Déjà critiqué pour son autoritarisme, un rapport de l'UE publié en 2015 parle de "graves reculs" des libertés, le président Erdogan doit aussi faire face aux reproches sur ses relations troubles avec l'Etat Islamique. 
En effet, le groupe terroriste semble être un allié parfait pour lutter contre les Kurdes, une minorité ethnique présente aussi en Syrie et en Irak qui souhaite créer un État indépendant. Comme le dit l'adage "les ennemis de mes ennemis sont mes amis", Daech est donc l'allié parfait pour lutter contre les Kurdes, notamment les Pershmergas, les combattants du Kurdistan irakien. Ainsi, l'Etat turc semble fermer les yeux voire encourager les actions de l'EI sur son territoire. Il utilise aussi le prétexte des frappes contre le groupe terroriste pour lancer des raids aériens contre les positions kurdes. Enfin, la Turquie semble être le principal acheteur du pétrole de Daech, sa source de revenus majeure (2,6 milliards de dollars environ), qui est acheté à un prix bien inférieur à celui du marché à l'EI. 
Dans le même temps, Erdogan nie toute relation avec le groupe terroriste, et fait même officiellement partie de la coalition qui lutte contre eux. 

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Des femmes kurdes combattant contre Daech

Mais ce double jeu cynique n'est pas sans conséquence, et les effets néfastes n'ont pas tardé à se faire sentir; les attentats d'Ankara, dont l'auteur semble vraisemblablement être Daech, ont coûté la vie de 102 innocents. 
De plus, ces tractations avec Daech ont exacerbé les tensions avec les puissances occidentales, notamment l'UE. Mais c'est surtout avec la Russie que les frictions se sont accentuées. Elles ont même connu un point culminant le 24 novembre dernier lorsque l'armée turque a abattu un Sukhoï russe. S'en sont suivies des dénonciations mutuelles, mais aussi des sanctions économiques qui vont pénaliser les deux pays, pourtant liés par de nombreux accords commerciaux.

Finalement,  aussi bien sur le plan intérieur qu'extérieur, Recep Tayyip Erdogan marche sur un fil. Ce numéro d'équilibriste pourrait bien s'achever face aux contestations de plus en plus vives mais aussi aux problèmes économiques qui rongent la Turquie. Le débat sur l'adhésion de la Turquie à l'Europe, déjà tendu et chaotique il y a quelques années, apparaît maintenant théorique même si de nouvelles négociations sont en cours.

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