mercredi 9 décembre 2015

Les crèches de Noël n'ont pas leur place dans les mairies

Robert Ménard devant sa crèche de Béziers
C'est maintenant une tradition depuis une dizaine d'années, à l'approche de Noël, les crèches fleurissent dans les mairies d'extrême droite, et même parfois de droite républicaine. La résurgence de ce phénomène est assez curieux, puisqu'il n'est que récent (à quelques exceptions près), et ne relève donc pas d'une quelconque tradition. Malgré l'adoption quasi unanime de la loi de 1905 dans le coeur des Français depuis un siècle, on assiste ces dernières années à une contestation ou tout du moins à une "reformulation" de ces principes fondateurs. C'est le signal assez inquiétant de la fin de la laïcité à la française, "anticléricale" selon ses contempteurs, "intransigeante" selon ses partisans (dont je fais partie). Le porte-étendard de ce mouvement est bien entendu Robert Ménard, le maire de Béziers apparenté au Front National, personnage très (trop ?) médiatique par rapport à sa fonction. Comme les trois quarts des actions de ce charmant homme, l'installation d'une crèche à Béziers a pour unique but de faire polémique, et de de faire titrer au Figaro l'année dernière: Ces crèches que l'on veut enlever. Celui-ci nous a donc promis cette année "une très belle et très grande crèche à l'entrée de la mairie".


1. Quelle laïcité ?

C'est le coeur du débat: entre Marine Le Pen et Marianne, la vision de la laïcité à la française diffère grandement. C'est d'abord l'occasion de réaffirmer la spécificité française sur ce point: dans le monde, il n'existe qu'un seul exemple d'application de lois aussi strictes, reléguant l'institution religieuse en dehors de la sphère politique. Que ce soit en Occident ou en Orient, tous les Etats, sauf la France, sont fondés sur une ou plusieurs religions, ou alors ils ont passé un concordat avec celles-ci: notre spécificité provient des Lumières, et nous devons la brandir avec fierté.
Alors, quelle est la définition standard de la laïcité ? Selon le Larousse, c'est la "conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l'Église et de l'État et qui exclut les Églises de l'exercice de tout pouvoir politique ou administratif". La conséquence immédiate de cette définition est que les signes religieux doivent être bannis des mairies, et des écoles, car ce sont les symboles de l'exercice du pouvoir politique de l'Etat sur les citoyens (qui exercent un contrôle rétroactif par le vote). C'est là toute l'incohérence de la droite dure: la laïcité n'est par définition pas ciblée sur une religion mais s'applique à toutes sans distinctions, et sans considérations de majorité ou de minorités.

On ne peut pas refuser les prières de rues, interdire le port du voile intégral, et transiger sur la présence de crèches dans les mairies. L'argument qu'on entend le plus souvent de la part de Ménard et consorts, c'est que les crèches sont un symbole "culturel et non cultuel". Si le sapin est bien devenu une tradition française areligieuse, tout comme le jour férié du 25 décembre, la crèche a gardé bien plus qu'une connotation chrétienne. C'est tout de même faire preuve de beaucoup de mauvaise foi, que de prétendre que la représentation explicite de la fête de la Nativité et de l'Épiphanie, est un symbole culturel non religieux. Méfions-nous des réactions religieuses identitaires, c'est-à-dire qui ne se fondent pas sur une réelle sensibilité religieuse, mais sur un communautarisme instinctif, trop prompt à dénoncer la "christianophobie" (réflexe malheureux qui existe aussi chez les musulmans, les juifs, etc. )
Comment ne pas s'étouffer lorsque Marine Le Pen proclame, dimanche dernier, que le FN défendra les valeurs de la France: "Liberté, Egalité, Fraternité et Laïcité", alors même que de nombreux maires frontistes ont décidé d'installer des crèches de Noël, par pur goût de la provocation ?
Il y a ainsi une vraie incohérence au sein de la droite dure, sauf à considérer que la laïcité est illégitime, ce dont nous allons traiter maintenant.

2. Pourquoi la laïcité ?

Longtemps l'apanage de la droite vichyste, la lutte contre la laïcité s'est récemment renforcée, poussée par des intellectuels de droite et de gauche comme Emmanuel Todd, Pierre Manent, Edwy Plenel, Philippe de Villiers, Eric Zemmour, etc. Cependant, parmi ces mouvances, deux pensées se séparent: d'une part, la laïcité devrait être tempérée, car elle est utilisée contre les musulmans; d'autre part, la France serait un pays chrétien, qui accepte d'intégrer en son sein des communautés religieuses minoritaires.
Le principe même de la laïcité suppose de ne pas établir de distinction de traitement vis-à-vis des différentes mouvances religieuses; la place de l'islam dans la société française découle de ceci: l'islam doit s'adapter aux valeurs de la France, que ce soit sur le voile intégral ou sur l'insertion de signes religieux dans les lieux placés sous l'autorité de l'Etat (école, mairies). Par exemple, lorsque Rokhaya Diallo explique que nous devons transiger sur les lois soi-disant discriminatoires, qui, selon elle, nourriraient Al-Qaïda et l'islamisme radical. Nous ne devons pas transiger sur nos valeurs: les religions sont des idéologies "comme les autres", et, à ce titre, elles ne sont pas exemptées de critiques, et l'Etat doit les considérer également (à condition bien sûr qu'elles ne portent pas atteinte aux valeurs de la République). Mettre en avant une religion, ou les subventionner outre mesure, est à peu près aussi sensé qu'instituer une idéologie d'Etat, ce qui revient au totalitarisme.

Quant aux racines chrétiennes de la France, elles sont indéniables, car les racines se posent par définition sur un plan historique. Mais il y un pas, à ne pas franchir, pour affirmer que la France est un pays chrétien. Sur ce genre de sujets sensibles, il faut prendre garde aux mots employés: de même que dire que la France est un pays conservateur est une substantification d'un phénomène majoritaire, affirmer que la France est un pays chrétien est un abus de langage. Ce qui fait l'essence de la France, ce ne sont pas les valeurs qui rassemblent tous les citoyens, mais celles qui font l'idée de la France, telle que celle-ci est gravée dans la Constitution. Quand bien même tous les citoyens seraient chrétiens, la France ne le serait pas pour autant.

Le problème essentiel de la laïcité est la crispation immédiate qui en découle, comme pour tout ce qui touche au religieux. La sagesse est de ne pas s'identifier à sa propre religion, ni à une quelconque idéologie; l'inverse s'appelle l'intégrisme, c'est-à-dire faire un avec sa croyance. Sur ce plan, il n'est pas absurde de penser que la France est un modèle: ne le gâchons par excès identitaire.

2 commentaires:

  1. Cher Elie. Il faut d'abord, comme dans tous tes articles et notamment dans celui-ci, que tu maîtrises cette haine profonde que tu as pour le FN, car elle t'aveugle. Quoique tu dises, il faut que ce soit en contradiction totale avec ce parti, ce qui t'amène à dire n'importe quoi, et c'est regrettable sur des sujets si "sensibles" comme tu le dis. Tu utilises des concepts, des grands noms tout aussi vagues qu'imprécis: l'Etat, l'Eglise, la France. Soumets toi à la réalité, même si elle te déplaît! A aucun moment la laïcité demande de refuser sa culture et son histoire. Je préfère de loin la définition plus ouverte d'Albert Jacquard: " La laïcité est l'acceptation de toutes les opinions et de tous les comportements qui savent respecter l'autre. " Bien-sûr que la crèche a un sens religieux avant tout, mais dans l'esprit de ceux qui habitent cette "France" dont tu parles, la crèche c'est Noël. Ne retires pas aux Français le seul symbole où ils peuvent encore se retrouver.
    "Quand bien même tous les citoyens seraient chrétiens, la France ne le serait pas pour autant." Mais alors, je te le demande, qu'est ce que la France? Si la France et sa "constitution" s'opposent à ceux qui la peuplent, le mot "France" n'a plus de sens. La France reflète les Français. Et si les Français veulent une crèche dans leur mairie, sachant que cela ne présente aucune offense à qui que ce soit (mise à part à ta laïcité qui n'a pas son mot à dire lorsque ce sont les Français qui parlent), c'est que la France veut fêter Noël.

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  2. Ce que tu illustres dans cet article, c'est la laïcité poussée à l'extrême. J'ajouterai donc à ce qu'a dit Augustin que la laïcité comme tu la présentes a seulement contribué à affaiblir la religion catholique, et donc à créer un immense vide idéologique et spirituel. Or rares sont les gens qui comme toi admirent et aiment la République, ses symboles et ses valeurs. Si j'aime la République, jamais je ne la considérerais comme une religion, la République ne peut se substituer à la religion selon moi.
    En fait, le vide spirituel de notre France toujours plus nihiliste et relativiste a complètement échoué puisqu'elle a fait le lit d'une religion, une religion forte, qui méprise les faibles : l'islam.
    Loin de rétablir une certaine égalité entre les religions (ce que certains pourraient à la rigueur être un objectif louable), la laïcité extrême a fait indirectement monter l'islam - et on constate amèrement aujourd'hui où conduit cette expansion...

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