lundi 28 décembre 2015

Que penser des "prévisions improbables" de Saxo Bank pour 2016 ? (2/2)

La météorite Trump pulvérise le paysage politique américain
Cliquez ici pour lire la première partie

5. Hillary Clinton devient la présidente des États-Unis, et les Démocrates reprennent le Congrès  Très probable

L'événement est cette fois politique, mais il pourrait avoir des conséquences particulièrement importantes. Depuis 2008 et John McCain, les Républicains n'ont présenté que des candidats repoussoirs, très populaires dans une certaine frange de l'Amérique, mais handicapés par leur profil peu consensuel. 2016 ne devrait pas faire exception: le trublion Trump séduit particulièrement l'électorat le plus à droite, celui du Midwest conservateur américain. Ses électeurs se retrouvent dans ses déclarations racistes, ou insultantes (comme interdire l'entrée des Etats-Unis à tout individu musulman), qui assouvissent des pulsions xénophobes primaires; cependant, s'il est en passe de remporter la primaire républicaine, il est conspué par l'électorat démocrate, et risque d'effrayer la masse des "sans-parti", ceux qui oscillent et font basculer l'élection.


Dans la foulée, les Démocrates regagneront certainement la Chambre des Représentants, perdue début 2015 au profit des Républicains. Ceux-ci ont lié les mains du président Obama, conduisant le pays au statu quo fiscal, ainsi que sur la question du sort des sans-papiers. Si le pays s'en sort actuellement sans trop de difficultés, l'incapacité des deux camps à agir peut devenir dangereuse, comme l'a montré la suppression du shall dans les récents accords de Paris sur le climat, impliquant, selon l'administration Obama, une obligation contraignant le texte à passer devant le Congrès. Il se trouve que la majorité républicaine est climatosceptique (Jeb Bush a même déclaré: "Si j'étais président, je ne serais pas allé à la COP 21 à Paris"), et aurait sans doute refusé l'accord. Saxo Bank parie sur une politique fiscale efficace de la part des Démocrates, bénéfique pour la croissance américaine.

Pour le 6., cf. la première partie

7. Le cours de l'argent s'envole de 33% Probable, dans une moindre mesure

L'analyse de Saxo Bank est extrêmement intéressante. Le cours de l'argent est traditionnellement indexé sur celui de l'or, mais la situation pourrait bien changer cette année. Seul un tiers de l'argent extrait l'est dans une mine qui y est consacrée: plus précisément, l'argent est souvent extrait comme produit secondaire du nettoyage du cuivre et du zinc. Or, ces deux minerais sont à leur minimum depuis six ans, et les marchés anticipent une restriction de la production des firmes extractrices, pour faire remonter les cours et leurs marges. La production devrait donc diminuer.

Un autre élément s'ajoute; après la COP 21, Saxo Bank s'attend à une recrudescence des investissements dans les énergies "propres", où le minerai argent joue un rôle majeur, dans la composition des électrodes de panneaux solaires en particulier. Cependant, les tensions dans les pays miniers, en Centrafrique par exemple, pourraient bien s'amortir et limiter une éventuelle hausse.

8. Après la crise des subprimes, celle des corporate bonds  Peu probable

Le raisonnement de l'économiste de Saxo Bank, Simon Fasdal, est le suivant: depuis la crise de 2008, les grandes entreprises se sont énormément endettées, profitant des taux bas accordés par la Fed et les grandes banques centrales. Mais, dès le début de la reprise aux Etats-Unis, même si elle n'était pas complètement établie, la Fed aurait dû cesser son programme de quantitative easing. Son bilan atteint maintenant les 4500 milliards de dollars, et sa capacité de manœuvre s'en trouve restreinte. Pour Simon Fasdal, "la bulle est simplement trop grosse pour exploser". Celui-ci s'attend à une prise de conscience de la Fed courant 2016, et à une forte hausse des taux d'intérêts, pour éviter la formation d'une bulle financière, synonyme d'une confiance trop grande dans les grands groupes mondiaux. Conséquemment, un vent de panique parmi les fonds de pension (les fameux hedge funds américains), les fonds de capital-risque, et les compagnies d'assurance conduirait à la vente en masse de titres obligataires. La bulle serait trop grosse pour exploser, celle-ci a besoin de la maladresse de la Fed.
Toutefois, le scénario ne tient pas tout à fait. La bulle est certes réelle, mais son ampleur n'est pas si importante. Par ailleurs, la Fed serait-elle inconsciente, au point d'augmenter brutalement ses taux directeurs ? Janet Yellen connaît sans doute déjà le problème, et, si la politique de la Fed est sans doute décalée dans le temps, par rapport à la conjoncture économique, celle-ci est plus prudente qu'audacieuse. (Je conseille de lire l'article, sur ce sujet, de Patrick Artus pour Challenges ici ) Il ne faut surtout pas retarder les hausses de taux directeurs, mais les appliquer régulièrement, sans coup de semonce dévastateur. La bulle doit se dégonfler seule.

9. Les récoltes sont exécrablement mauvaises à cause d'El Niño Probable

Production agricole par pays, en 2007 et en US$
Selon les météorologues, 2016 sera sans doute l'année la plus chaude jamais enregistrée, du fait du réchauffement climatique, et du phénomène El Niño, qui désigne une inversion du courant marin du Pacifique Sud-Est (normalement du Sud vers le Nord), causant un réchauffement climatique temporaire, mais mondial, et des phénomènes extrêmes, tels que des cyclones, des tempêtes, une montée du niveau de la mer, etc.
Les conséquences pourraient être désastreuses, en Amérique du Sud et dans les Caraïbes (territoires particulièrement touchés par les tempêtes tropicales), en Inde, et en Indonésie/Papouasie-Nouvelle-Guinée. S'il faut s'attendre à des hausses des prix alimentaires, la difficulté est d'en savoir l'ampleur. Saxo Bank table sur une hausse de 40% du Bloomberg Index, qui agrège les différents prix alimentaires. Mais le climat est imprévisible.

10. Les inégalités mettent à mal le marché du luxe  Très peu probable

Comme l'a montré l'économiste français Thomas Piketty (voir par exemple L'éloge du pikettysme d'Elie Collin), les inégalités, depuis la fin des Trente Glorieuses, ont énormément augmenté dans les pays développés; pour exemple, aux Etats-Unis, le centile le plus riche de la population possède plus de la moitié du patrimoine de la population américaine. Selon l'analyste de Saxo Bank Christopher Dembik, cette montée des inégalités, ainsi que l'émergence de partis populistes tels que le FN en France, Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, etc. devraient provoquer une prise de conscience dans les sociétés. La France garantirait, toujours selon cet économiste, un revenu minimum à tous ses citoyens (étant donné l'état des finances publiques, ce n'est pas demain la veille), et déciderait de limiter des hauts salaires (ce qui équivaudrait à un suicide économique). Le marché du luxe en pâtirait, à travers un sursaut éthique des consommateurs des produits de luxe. Cependant, rien n'est moins sûr.
La consommation de produits de luxe est avant tout un phénomène individuel. C'est peut-être malheureux, mais on n'a jamais observé une diminution de la consommation de luxe dont l'origine serait morale, par empathie sociale. Au contraire, c'est au Moyen-Âge, à la Renaissance, et à la Belle Epoque, alors que les inégalités étaient infiniment supérieures à celles que nous connaissons, que les riches ont vécu avec le plus grand faste, que les cathédrales, Chambord, Chenonceau, la Tour Eiffel, ont été construits. Pourquoi observerait-on une brutale décroissance des ventes dans le secteur du luxe, alors que l'accroissement des inégalités est un phénomène graduel et continu ? Les partis populistes ne datent pas d'hier. Au contraire, l'émergence d'une classe moyenne supérieure avide de paillettes parmi les pays en développement devrait continuer d'alimenter le secteur du luxe.

Voici un petit aperçu de 2016. Dans ces périodes troubles de l'histoire, il est particulièrement ardu de vouloir prévoir quelque événement. Sans doute, au moins l'une des opinions exprimées ici seront invalidées dans le courant de l'année. Il ne faut pas perdre de vue que les prédictions de Saxo Bank sont avant tout des incitations pour leurs clients, de telle sorte qu'ils "tradent".

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