mercredi 23 décembre 2015

Seul contre tous, Daech peut-il gagner?

Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de Daech
« Nous éradiquerons le terrorisme ». C’est ce qu’a promis François Hollande le 16 novembre dernier, après les attentats de Paris. François Fillon avait beau le prévenir dans son dernier succès : Faire, notre président, ainsi que ses homologues, retombent dans l’erreur traditionnelle de parler au lieu d’agir. L’Etat Islamique ne ressemble à aucun de nos anciens ennemis et aucune de nos stratégies ne paraît fonctionner. Bombardé militairement, asphyxié économiquement, il semble pourtant continuer à avancer et à s’étendre. Analyse d’une puissance inédite et mystérieuse qu’il ne faut pas sous-estimer.


Un atout précieux : l’inconscience.

L’Etat Islamique est né le 13 octobre 2006 lors du Conseil consultatif des moudjahidines en Irak. Il est donc encore jeune et peut paraître inexpérimenté face à de vieilles nations comme la France et le Royaume-Uni. Paradoxalement, ce manque d’expérience lui réussit. L’inconscient qui lutte contre le raisonnable aura toujours beaucoup de chances de gagner. Pourquoi? D’abord parce que pour Daech, la fin justifie les moyens. Ses méthodes de guerre nous dépassent et l’héroïsme funeste de ses combattants contraste avec notre goût pour la vie. Grâce à son inconscience, l’Etat Islamique est capable de tuer 130 personnes sans scrupules, puisque ce n’est qu’un moyen pour atteindre son objectif final : étendre l’Oumma à toutes les régions visées. Vif, efficace et rapide, Daech est constamment en avance sur les lentes puissances réfléchies que nous sommes. La mentalité et l’idéologie de cette organisation sont en décalage complet avec la sensibilité des Occidentaux. L’Etat Islamique l’a rapidement compris : il se sert des failles de ses ennemis pour asseoir sa puissance.


A l’inverse de la coalition, Daech agit plus vite qu’il ne réfléchit. Ses hommes sont mobiles, entraînés et nombreux : on estime aujourd’hui que sa jeune armée se compose de plus de 25 000 combattants. Daech, contrairement à la France, a de quoi financer son effort de guerre et renouvelle sans arrêt ses ressources grâce au pétrole, 31% de son revenu et à son impôt révolutionnaire - paiement contre protection - qui lui rapporte plus de 300 millions par an.

Le virus Daech est donc dû à son irresponsabilité : il est très actif et inépuisable. Lui faire la guerre semble donc être un combat de longue durée. De la même façon, inconsciemment, Daech a donné jour à un totalitarisme moderne nouveau, comme l’exprime Bruno Retailleau, président de l’UMP au Sénat : « Daech, c’est l’islamo-fascisme, le troisième totalitarisme mondial» déclare-t-il sur Europe-1, le 20 novembre. L’Etat Islamique fascine et attire : le jeune Syrien de 14 ans nommé Khaled qui s’engagea dans l’organisation en est la preuve. Ce fascisme rend la guerre contre Daech très asymétrique : il n’y a pas de réponse à la barbarie.


Daech peut-il gagner la guerre?

Quels que soient les moyens mis en oeuvre dans la lutte contre l’organisation terroriste, ils seront toujours devancés par les manières radicales et violentes des djihadistes. Contre les bombardements, Daech utilise la foule comme bouclier humain. Face à l’asphyxie économique, préférée aujourd’hui aux combats terrestres, les récentes études du Groupe d’Action Financière et du Congrès Américain nous prouvent que son financement local fait d’impôts, de trafics et de vols, est difficilement contrôlable. L’Etat Islamique réussit ce qu’il entreprend lorsque nous ne nous y opposons pas suffisamment. En une semaine et au prix de 462 morts, Palmyre, citée vieille de plus de 2 000 ans et dont le riche patrimoine est inscrit à l’UNESCO, est tombée dans les mains des djihadistes. Aucun respect, ni pour la vie humaine, ni pour son histoire : voilà ce qui facilite la lutte de ces terroristes.

La guerre de l’invisible et de l’imprévisible.

La réussite de Daech se trouve dans cette stratégie nouvelle : rester invisible et imprévisible. L’invisible terrorise. Ne se faire repérer qu’une fois un attentat commis : les djihadistes y parviennent la plupart du temps. Là encore, nous sommes en retard. Les fameuses fiches S sont inefficaces puisqu’elles ne nous permettent que de réagir. La balle est sans cesse dans le camp des terroristes qui orientent librement le jeu fatal que nous subissons, aujourd’hui plus que jamais. Les hommes de Daech agissent dans l’ombre comme une meute de loups solitaires. Nous attendons une armée, des cavaliers et un chef comme le voulaient nos méthodes de guerre classiques, nous avons des attentats isolés et difficilement liés entre eux. David Van Reybrouck, historien et écrivain ayant notamment reçu en 2012 le prix Médicis, l’évoque dans une lettre ouverte au président après son discours du samedi 14 novembre :
« Des pays et des groupes peuvent avoir des armées ; s’ils n’arrivent pas à en former, ils peuvent opter pour le terrorisme, c’est-à-dire pour des actions ponctuelles dont l’impact psychologique est maximal, au lieu d’un déploiement structurel de forces militaires avec des ambitions géopolitiques. »

La guerre contre le terrorisme est impossible, mais la guerre contre l’Etat Islamique à l’origine du terrorisme peut être gagnée. Dominique de Villepin refusait déjà toute « guerre contre le terrorisme » en septembre 2014.
« L'échec est annoncé parce que le terrorisme est une main invisible, mutante, changeante, opportuniste. On ne se bat pas contre une main invisible avec les armes de la guerre. Il faut être capable d'employer la force de l'esprit, la ruse, les moyens de la paix pour désolidariser des forces qui s'agglutinent autour de ces foces terroristes", déclare l'ex-ministre des Affaires étrangères.


Un des atouts principaux de Daech, c’est la surprise. Les attentats sont imprévisibles à l’échelle nationale, les terroristes ont le monopole de la guerre. Nous serons toujours en retard puisque c’est lui qui agit directement sur notre territoire. Alors que les Français retombent dans un sommeil naïf, les terroristes frappent discrètement, en dehors de la capitale qui se mobilise trop à leur goût et là où seules les populations locales sont touchées. François Molins, procureur de la République de Paris, le confirmait au micro de France Info :
"On n'est plus confronté à des cellules mais à des individus isolés sous forme de radicalisation qui vont agir en se fondant dans la population."

Daech doit répondre à deux objectifs, différents mais liés : frapper, choquer et terroriser les occidentaux qu’ils considèrent comme responsables de l’extinction progressive de l’Islam et, au même moment, poursuivre sa conquête à travers le monde arabe. Al Baghdadi, son nouveau calife, manie habilement terreur et surprise contre une coalition divisée et dans un Moyen-Orient chaotique.



Un contexte favorable : entre la division occidentale et le chaos arabe.

Pour remplir sa mission prophétique, l’Etat Islamique peut aujourd’hui profiter de l’hésitation occidentale qui se ne donne pas les moyens d’ « éradiquer le terrorisme ». La lutte contre Daech demande un investissement total. Tant que la coalition s’obstinera à n’y intervenir que modérément, elle n’obtiendra aucun résultat. Malheureusement, il semble qu’elle ne soit pas en mesure de s’entendre tant la rivalité entre ses membres règne. La rencontre entre François Hollande et son homologue américain fut très superficielle car les deux hommes n’ont pas beaucoup d’affinité. Hollande n'est pas près d'oublier le lâchage d'Obama le 31 août 2013, alors que les pilotes des chasseurs bombardiers français allaient bombarder les objectifs stratégiques de l'armée de Bachar el-Assad. De son côté, Obama en voudra, jusqu'à la fin de son mandat, à la diplomatie française d'avoir ralenti la conclusion de l'accord sur le nucléaire avec les Iraniens, dont il espérait recueillir les dividendes économiques bien avant son départ de la Maison-Blanche. De telles disparités entre les deux hommes ne permettent pas d’établir un intérêt commun entre les deux nations. De même, la rivalité historique qui existe entre les Etats-Unis et la Russie bloque tout accord sur un Moyen-Orient aussi convoité (pour plus d’informations, nous vous recommandons d’aller lire notre article : « Le Moyen-Orient, terrain de jeu des Grands »). Devant cette mésentente entre les pays pourtant les plus puissants, l’Etat Islamique frappe sans retour et avance facilement dans un monde arabe en plein désarroi.

Au coeur du Moyen-Orient, Daech sème la terreur, brouille la situation et rend les alliances très complexes, à son avantage. Il tente de rassembler les 60% sunnites de la région dans la lutte contre le chiisme. Grâce à ce contexte si difficilement compréhensible, Daech s’étend sans que l’on puisse savoir vraiment où. Dans le conflit syrien, depuis 2011, l’organisation lutte aux côtés des rebelles que la Russie s’applique à éliminer. En Lybie, plus de trois ans après la mort de Kadhafi, le chaos sévit. Pour Jean-François Daguzan, directeur adjoint à la fondation pour la recherche stratégique, la Libye est aujourd’hui « un volcan potentiel de crises et de conflits » dans toute la région. « La déstabilisation de l’ensemble libyen laisse des zones de non-droit pour tous les gens désireux d’en découdre avec l’Occident et les Etats limitrophes » précise-t-il.



Le califat idéal de Daech

« Nous allons déraciner l’état des Juifs et vous, le Fatah, et tous les laïcs, n’êtes rien et vous serez envahis par nos multitudes rampantes » dit un djihadiste masqué dans une vidéo adressée aux « tyrans du Hamas », accusés de coopérer avec l’Iran et le Hezbollah chiites. Il semblerait donc que Daech désire prendre également part au vieux conflit israëlo-palestinien en provoquant, par la même occasion, la colère des Américains voués à rester immobiles.

Au Yémen encore, le 20 mars 2015, trois attentats suicides ont fait 142 morts. Le pays, au bord de la guerre civile entre les Houthis, alliés de l’Irak chiite, qui contrôlent le Nord depuis septembre et les forces alliées au président Abd Rabbo Mansour Hadi, proche de l’Arabie Saoudite sunnite, qui dominent le Sud, est une cible vulnérable dont l’organisation est en train de s’emparer. Au milieu de ce désordre, Daech se trouve progressivement des alliés. Accordés pour lutter contre le sunnisme, l’armée résistante syrienne, le front Al-Nosra et les mouvements de guérilla kurdes PKK et YPG se sont mis à ses côtés. Il se pourrait également que l’imposante Arabie Saoudite, le riche Qatar et la puissante Turquie s’entendent avec lui au sujet de Bachar el-Assad. Ces alliances confortent l’Etat Islamique sur ses positions et facilite sa conquête dangereuse du Moyen-Orient.



Agir avant le prochain printemps arabe.

Celui de 2011 avait été marquant, il est possible que celui-là soit fatal. L’Etat Islamique est trop sous-estimé et il est souvent mal compris. Le terme de « guerre contre le terrorisme », présent dans les phrases de tous nos dirigeants le lendemain des attentats, est inapproprié et réducteur. « La guerre contre le terrorisme ne peut être gagnée » comme le répète Dominique de Villepin, car il n’est pas possible de lutter contre un ennemi qu’on ne voit pas et qu’on ne connait pas. Appuyons nous sur ce que nous savons : ces terroristes sont envoyés par l’Etat Islamique. Il faut revenir, comme toujours, au début de l’histoire pour comprendre la fin.

5 commentaires:

  1. Excellent article sur la lutte contre l'Etat Islamique. A mon sens, pour lutter efficacement contre le terrorisme, il faut préalablement détruire Daech; comme l'a dit un général américain (dont je ne me rappelle pas le nom) dans Le Point, "seule une dictature peut exclure totalement le risque terroriste".

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  2. Mais attendez l'EI existe depuis 2004

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  3. Cette guerre n a pas de limite, c est vous qui etes limité!!

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