lundi 21 décembre 2015

Un bien piètre paysage politique

 

  Après les régionales, la commedia dell'arte offerte par nos politiciens est pitoyable: alors que la droite pouvait sortir renforcée, comme à l'issue des municipales, la fête n'était pas au rendez-vous chez les pontes. Nicolas Sarkozy, au Parc des Princes après une allocution éclair, affichait une mine tirée. Marine Le Pen ne pavanait pas non plus, étant donné le succès (relatif, nous le verrons) du "front républicain" en PACA et dans la région Nord-Picardie. Le PS s'est pris une énième claque, passant de l'hégémonie (26 régions sur 27) à la minorité (5 sur 13). C'est peut-être La Croix qui résumait au mieux la situation, en titrant "La défaite pour tous" le 14 novembre. Cela a aussi été l'occasion pour les partis traditionnels d'étaler leurs divergences et leur faiblesse idéologique. La cerise sur le gâteau est arrivée ce vendredi: un sondage Ifop pour Atlantico donnerait, en termes d'intentions de vote pour 2017, Le Pen en tête à 27%, suivie de Hollande à 22% et Sarkozy à 21% et enfin Bayrou à 12%. Qui, il y a seulement quelques mois, aurait pu imaginer une telle situation ?

A droite, l'échec de la stratégie Sarkozy; à gauche, Hollande machiavélien

Cette semaine, Le Point a révélé le contenu d'une note stratégique, qui circulait rue de Solférino:
Il ne faut pas se donner l'objectif de dégonfler le FN, malheureusement haut. Nous devons mobiliser les abstentionnistes. C'est en parlant aux abstentionnistes que l'on peut toucher une frange de l'électorat frontiste. Ne rêvons pas, la vague de réfugiés et ses images vont accentuer la peur, les images de l'envahissement. Le chômage et la relégation feront le reste. (...) Les discours de proximité des Républicains avec le FN ouvrent la porte de leur électorat et légitiment l'offre frontiste. Il faut mobiliser les nôtres sur le risque frontiste en le caractérisant. C'est la hausse de la participation qui relativise la percée.
Tout est dit. Quel cynisme, et quelle vérité ! La première leçon du sondage ci-dessus est l'échec de la stratégie Sarkozy: celui-ci a fait campagne sur la droite "décomplexée", qui "assume", et pourtant, quel revers face à Le Pen, qui réalise un meilleur score contre Sarkozy que contre Juppé (ce qui est tout de même paradoxal). La leçon à retenir est que l'électorat du Front National ne peut plus être regagné par les coups de barre: c'est le score le plus constant, quel que soit le candidat de droite. Après l'échec des régionales, Sarkozy a pourtant fait le choix de continuer la "droitisation", en envoyant des signaux particulièrement forts, tels que le remplacement de Nathalie Kociusko-Morizet par Laurent Wauquiez (personnage détestable, je conseille de lire le portrait du Monde "Laurent Wauquiez, le bad boy de la droite"). C'est là que réside le problème: pas plus que la "droitisation" n'est la solution, Sarkozy n'est pas le bon candidat pour la droite. En cherchant à tout prix à récupérer une partie de l'électorat du FN, la droite dite "décomplexée" accorde au parti du Front National un "cachet idéologique", qui lui permet de pavoiser: "Je vous l'avais bien dit". Quel incroyable soufflet constitue ce dernier sondage !
Nicolas Sarkozy, qui voyait s'ouvrir pour lui un boulevard, a fait le choix de la course à l'échalote; par ses déclarations de mauvais goût comme la fameuse comparaison de la "fuite d'eau", celui-ci a abaissé le débat. Les Républicains auraient pu être le grand parti libéral-conservateur, ils se déchirent entre les modérés, et ceux qui aimeraient en faire une mauvaise copie du FN. En démocratie, il faut convaincre le peuple, et ne pas se laisser convaincre par celui-ci (sinon, c'est de la démagogie). Comme l'a dit Oscar Wilde, "l'opinion publique n'existe que là où il n'y a pas d'idées".

Le rôle de la gauche n'est pas meilleur. On peut regretter la faiblesse idéologique de François Hollande autant qu'admirer sa dextérité politicienne. En se donnant une posture olympienne face aux élections locales (alors qu'il scrutait et analysait bien évidemment les résultats), Hollande, tel Chirac en 1995, a réussi à faire retomber sur Valls le "bordel intérieur". En plus d'étouffer les velléités de concurrence à gauche, il fait le choix de maintenir le Front National haut, appliquant la formule de Machiavel "diviser pour régner". Il préfère éparpiller les voix de droite (ce que la droite sait très bien faire elle-même), plutôt qu'en gagner lui-même. Cette stratégie est déplorable.

L'extrême gauche et les écologistes: la débâcle des idées

Jetons encore un regard au tableau ci-dessus: le Front de gauche et EELV rassemble en moyenne 10-11% des voix. Le calcul de Hollande est assez simple: pour deux places seulement au deuxième tour en 2017, il y a trois candidats potentiels; le report des voix de gauche ne suffirait pas, et il faut rassembler ce camp pour éviter un 21 avril 2002. Cette stratégie, valable sur un plan politique, participe elle aussi de l'appauvrissement du débat. Il est clair que les communistes, inoffensifs depuis 40 ans, ont des valeurs tellement éloignées de la gauche modérée que toute idée d'alliance semblerait incongrue. Quant aux écologistes, le spectacle qu'ils offrent est pitoyable: déchirés par les luttes d'ego (beaucoup trop de barons pour 2,5% des voix), EELV est un parti sans aucune consistance idéologique, qui transforme l'écologie en une politique sans avenir, réactionnaire, passéiste et irréaliste. On ne peut d'ailleurs pas fonder un parti sur un seul champ d'action: le parti des "économistes" existe-t-il ?
Le Parti socialiste devrait fuir les écologistes, ceux-ci sont beaucoup plus dépendants des socialistes que l'inverse. La victoire de Jean-Yves Le Drian en Bretagne, sans accord avec les écologistes, qui montraient des prétentions démesurées pour une "peau de chagrin" électorale, en est un bon exemple.

Le Front national

Je ne médirai pas plus sur le Front national, je l'ai déjà assez fait dans mon réquisitoire contre le FN.
J'invite ceux que cela intéresse à lire l'interview par l'Obs des "nouveaux électeurs du FN": "Marine, qu'est-ce qu'on risque à l'essayer ?"

Il ne faut pas chercher bien loin la montée du Front national: ce sont l'inaction et les mauvaises paroles qui profitent à Marine Le Pen. Le populisme et les alliances de déraison gangrènent la France.
La "prostitution idéologique" doit cesser. Que nos deux partis deviennent enfin les deux faces raisonnées du capitalisme libéral, ouvert à l'Europe et à la mondialisation, porteurs d'une certaine idée heureuse et grande de la France, tels la SPD et la CDU d'Allemagne. Cela, et seulement cela, fera reculer le Front national. Arrêtons la politique des ego, créons celle des idées.

3 commentaires:

  1. Tres bien écrit, qui te semble alors crédible dans cette bouillie politique?

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    1. Le Valls d'antan me séduisait, mais son courage s'est fracassé contre l'usure du pouvoir. Bayrou, bien qu'esseulé et timide, me semble incarner une droiture morale et une certaine modération. Faute de mieux, je voterais Juppé si 2017 était aujourd'hui... Merci pour ce commentaire, en tout cas !

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  2. Super article qui résume bien le vide politique que connaît notre pays.

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