jeudi 28 janvier 2016

Education: un mal français


  C'est le grand embarras à l'Education Nationale : la nouvelle réforme du collège, dans les cartons depuis déjà plusieurs années, a été présentée dans ses grandes lignes il y a quelques mois, et les mesures se précisent. La ministre de l'Education Nationale a réussi à liguer contre sa réforme les intellectuels de tous bords, excepté Libération. Face au tollé qu'a provoqué cette réforme, on peut faire confiance à M. Hollande pour vider les mesures de leur substance, art dans lequel il est passé maître avec la loi Alur par exemple, tout en provoquant des réactions hostiles. Notre Président a ceci de surprenant: il est capable de se mettre à dos toute une corporation, quand bien même ses projets sont flasques, comme c'est le cas ici. Le Président a déjà démantelé la section de la réforme portant sur les classes bilangues, rendant le système encore plus absurde que la disparition pure et simple de ces classes (les académies décident elles-mêmes de l'existence des classes bilangues dans leur zone). La ministre a aussi reculé sur la dictée, demandant aux professeurs des écoles de réaliser "une dictée par jour". Najat Vallaud-Belkacem, bien que la droite tire à boulet rouge sur elle, ne fait que poursuivre les orientations de ses prédécesseurs.
  Sortons du mythe: jamais, en France, n'a été instaurée une correcte égalité des chances. D'années en années s'accumulent les études sur la prévalence de différentes classes sociales dans les filières, comme celle de Muriel Darmon: Classes préparatoires. La fabrication d'une jeunesse dominante. Nous sommes l'un des pays les plus avancés du monde, dont 57% du PIB transite par l'Etat, et pourtant, nous investissons dans l'éducation moins que les Etats-Unis, la Suède, la Finlande, le Mozambique, le Ghana, rapporté au PIB. Malgré notre taux d'imposition, le deuxième plus élevé du monde, notre système économique est souvent décrié, car il entérine la reproduction sociale, pour reprendre les concepts de Bourdieu. Les réformes économiques passent, mais les réformes éducatives se gravent et marquent la population.


La fin du paradigme égalitariste

Toutes les grandes orientations de l'Education Nationale (enfin, presque), ont été fondées sur un même leitmotiv: comme il y a des disparités importantes entre les élèves, il faut baisser les exigences pour que les plus faibles puissent s'adapter. Malheureusement, ce raisonnement s'est révélé invalide: selon les enquêtes Pisa, les disparités, à la fois de niveau et de classe sociale, sont encore plus fortes qu'il y a quelques années. L'explication est pourtant assez simple: la faculté de chaque personne de se dépasser dépend du niveau requis, et ce qui est vrai pour chacun l'est d'autant plus pour les enfants. Cette tendance à simplifier les programmes, à réduire les connaissances exigibles n'est pas nouvelle. A vouloir trop mettre en œuvre Montaigne ("une tête bien faite plutôt qu'une tête bien pleine"), on rend cet auteur inconnu des jeunes Français.
 Un grand nombre de dangers guettent l'école. Le premier d'entre eux est de faire croire aux élèves que l'école est utile, ce qu'ils ne croient pas une seconde. Tout le monde a remarqué que l'immense majorité des gens ne mettaient pas en pratique au quotidien ce qu'ils avaient étudié en mathématiques, en français, en histoire, en sciences physiques au-delà de la quatrième. L'école est une base, qui doit donner à chacun un petit bagage théorique, qui sera développé dans des filières générales, ou non. Je prendrai pour exemple ce ridicule exercice de mathématiques du bac de maths S 2015: il fallait utiliser utiliser une intégrale pour calculer la surface d'un skatepark, que la municipalité avait décidé de repeindre. Risible. L'école à la française est un doux rêve qu'il nous faut maintenir, une initiation aux humanités, à tout ce que le génie humain a pu produire d'incroyable. Cette vision orwellienne de l'école, presque totalitaire, où il s'agirait de préparer un enfant à sa vie de labeur, à lui donner les bases d'un métier et à le précipiter sur sa chaîne de production est bien piètre. L'unique chose qui compte, c'est que l'école développe la culture, les connaissances et l'intelligence. Quand il est touché par la grâce d'un apprentissage qui lui plaît, l'enfant peut manifester bien plus de réceptivité et d'attention qu'en face de l'abscons problème "dit du skatepark".
  Un rapide coup d’œil à l'histoire montre où se situe la lutte des classes éducative: les bourgeois se cultivent, lisent, calculent, philosophent, tandis qu'on inculque au prolétaire le fonctionnement de son outil de travail. Ce devrait être la fierté de l'école de briser ce constat.

Les travers du libéralisme éducatif

  J'aime souvent me définir politiquement comme libéral. Mais, il faut reconnaître que, en ce qui concerne l'école, le libéralisme a exercé une influence désastreuse sur les orientations éducatives françaises. Un certain courant de pensée, qu'il nous faut récuser, proclame que l'école doit préparer les jeunes au "choc de l'entreprise", à la "difficile mondialisation", pour leur "donner des armes dans leur vie future". Avant de réaliser ces quelques tâches, l'école doit donner les capacités intellectuelles. Ce n'est pas "l'école Bisounours" qui permettra aux jeunes de s'adapter à notre cruel monde, comme l'ambitionne le stage de troisième maintenant presque obligatoire: la vie est dure, stressante, sélective, il faut travailler. Ce n'est clairement pas à cela que prépare l'école aujourd'hui. La plupart des élèves connaissent leur premier examen jouant un rôle plus ou moins important quand ils passent le brevet (pas sûr qu'il mérite encore ce titre d'examen). Ceux qui réclament un système de notation différent en prenant exemple sur nos voisins européens se trompent: en Allemagne, où les notes s'échelonnent de 1 à 6 (1 est la meilleure, 6 la pire), il faut avoir une moyenne comprise en 1 et 1,2 au bac pour passer dans le supérieur. L'école n'est pas une antichambre de la vie active. Ce système de pensée conduit à l'utilitarisme, dénoncé plus haut.

Le crime contre les humanités

Puisque l'école m'a toujours ordonné de rédiger des transitions harmonieuses, attardons-nous un peu sur le libéralisme. Le célèbre maire de Londres (en Angleterre, l'enseignement du latin et du grec est encore moins répandu qu'en France, soit dit en passant), Boris Johnson, répondait en ces termes au Point qui lui demandait son opinion sur l'avenir du latin et du grec: 
Beaucoup de débats m’amusent, mais ça c’est une putain de tragédie!… C’est extraordinaire le latin, je n’ai fait que ça de 12 à 22 ans. “Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra?… quam diu etiam furor iste tuus nos eludet? quem ad finem sese effrenata iactabit audacia?" Le début des Catilinaires de Cicéron ! Et c’est si beau, si beau… Et cela me sert tous les jours ! C’est ma colonne vertébrale. Vous êtes fous de vous attaquer à ça. Dans votre pays, tout le monde pouvait avoir accès aux études classiques, et voilà c’est fini. C’est d’autant plus scandaleux que les enfants de la bourgeoisie continueront, eux, d’avoir accès au latin et au grec. Mais plus les autres. C’est complètement con.
Boris Johnson, de sa libre pensée qui le caractérise, vient de nous administrer une leçon. Ces langues anciennes sont le terreau de notre civilisation; aujourd'hui, 70% des mots de la langue française proviennent du latin, 20% du grec, et 10% d'autres langues comme l'arabe. Notre conception de la démocratie, nos manières de voir le monde, notre droit, notre justice, notre politique, notre goût des lettres, des "arts libéraux", des mathématiques et des sciences sont issus de Rome, d'Athènes et de Macédoine. C'est l'orgueil de l'homme moderne, celui du XXIème siècle, de croire qu'il a tout inventé. Erreur: les grands novateurs, tels que Sartre, n'ont jamais oublié leur culture classique. Paradoxalement, cette réforme serait peut-être moins dérangeante si elle supprimait clairement le latin et le grec. C'est encore pire; elle laisse les humanités agoniser, devenir l'apanage d'une élite intellectuelle, être détestées par le peuple comme le symbole de cette éducation différenciée. C'est une réforme cynique. Sans doute, les lettres classiques sont déjà très typées socialement; mais il faut inverser la tendance, au lieu de rabougrir le latin et le grec à un simple cours de civilisation. Dans quelques années, les lycéens capables de suivre un cursus de lettres classiques dans le supérieur seront rarissimes, et cela participe de l'appauvrissement de la culture française.

Les programmes, où comment confondre civisme et âneries

  Il y a deux tendances regrettables dans l'élaboration des programmes français: la volonté moralisatrice, et l'affaissement des exigences. Il ne faut pas confondre volonté morale et volonté moralisatrice: l'une est l'excès de l'autre. Au lieu de donner les savoirs qui émancipent, qui confèrent à l'individu sa liberté (liberté de penser, par exemple), l'école s'enferme dans une sorte de totalitarisme civique. On apprend, dans un bulletin officiel de mathématiques de TS, que "l’apprentissage des mathématiques cultive des compétences qui facilitent une formation tout au long de la vie et aident à mieux appréhender une société en évolution". On retrouve encore une fois cet utilitarisme qui fait oublier la simple jouissance de la connaissance et de la réflexion. Il s'agit également de la proposition d'instaurer des cours de "morale laïque", en écho à la morale religieuse, présente jusqu'au XXème siècle en France: plutôt que d'inculquer des valeurs d'Etat (au risque de tomber dans l'idéologie totalitaire ou dans la banalité), il faudrait initier les collégiens à la politique, au lieu de ce cours d'éducation civique, où l'on apprend la devise de la France et la couleur du drapeau français.
  L'autre orientation actuelle de l'école n'est pas moins inquiétante: c'est la reductio ad nihil des programmes. De ce point de vue, les filières scientifiques paient un lourd tribut: c'est choquant de réaliser que certaines notions de première ne sont maintenant plus abordées, si ce n'est en classes préparatoires. Minable. 

Le bac, l'ultime idole à briser

A briser, le mot est fort, étant donné que Lionel Jospin s'en est déjà chargé. Depuis qu'il a déclaré que 80% d'une classe d'âge devait obtenir le baccalauréat, l'exigence de l'épreuve n'a cessé de diminuer. Pour reprendre Corneille, "à vaincre sans péril on triomphe sans gloire". Notre société progresse-t-elle en se donnant l'illusion que les résultats s'améliorent ? Il est maintenant coutumier que, à la moindre question difficile, des pétitions enragées poussent sur Internet comme des champignons, pour demander des modifications du barème, ou autres incongruités. Ce fut par exemple le cas lors de l'épreuve d'anglais de 2015. Le bac remplit la fonction de sélection pour l'enseignement supérieur. Théoriquement, le bac est suffisant pour accéder à l'université. Et naturellement, tout le monde ne peut poursuivre ses études jusqu'à bac+5, car la sélection et les exigences montent. C'est ainsi que 30% des élèves de licence en première année échouent à continuer; ils viennent rejoindre les rangs des jeunes condamnés au chômage. Les rectorats tordent les barèmes, caviardent les notes pour obtenir des moyennes élevées; ainsi, les jeunes acquièrent la certitude qu'ils sont aptes à poursuivre dans une filière générale, alors qu'ils développeraient bien mieux leurs talents dans une filière professionnelle, et entreraient plus tôt et plus aisément sur le marché du travail, qui manquent de professions manuelles. C'est l'hubris français qui veut croire en l'illusion d'une société de purs esprits. Prenons exemple sur l'Allemagne, où l'apprentissage et les métiers manuels sont mis en valeur, et cela très tôt, dès 14 ans. On remarquera que le plein-emploi y est de rigueur, même pour les jeunes. Nous Français, nous nous gargarisons de nos filières générales de niveau médiocre.

Ce n'est pas à une révolution conservatrice que cet article appelle, mais à une lucidité sur notre système éducatif. Les décisions prises aujourd'hui auront encore un impact dans 50 ans, et l'histoire nous jugera.

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