lundi 11 janvier 2016

La VRAIE gauche va-t-elle se réveiller ?

La gauche va mal, c'est indubitable. Depuis la victoire de 2012, le Parti socialiste a enchaîné trois déroutes électorales successives. Pire, c'est toute la gauche qui semble pris dans cet engrenage maudit. L'addition des voix de gauche varie entre 34 et 36 % lors de ses trois dernières élections, contre 44% au premier tour des élections présidentielles de 2012. Inquiétant.

Le pathétique état de la gauche française

Plus inquiétant encore est la profonde désunion que laisse transparaître la gauche. Le politologue Thomas Guénolé, professeur à Sciences Po et Assas, met ainsi en perspective le nouveau clivage économique qui structure la gauche française : d'une part, la gauche libérale, libre-échangiste et acquise aux thèses néo-libérales de la relance par l'offre, en quelque sorte une synthèse d'un progressisme sociale et d'une sociale-démocratie, incarnée par Valls et Macron et désormais mise en oeuvre par Hollande ; d'autre part, la gauche radicale protectionniste et néo-keynésienne dont le porte-drapeau était Arnaud Montebourg, avant son retrait de la vie politique. Ces deux orientations politiques déchirent aujourd'hui et expliquent le phénomène des "frondeurs". Ces derniers reprochent avant tout au gouvernement actuel sa proximité avec les idées libérales de la droite. Ils se revendiquent de la gauche radicale et originelle dont le retour fait fureur en Europe comme le montre les phénomènes Podemos et Syriza.

Le phénomène de la gauche radicale espagnole, Podemos.

Électoralement parlant, cette orientation radicale semble bien plus apte à drainer des voix vers ces partis. A l'inverse, la gauche libérale donne l'impression de se renier en pratiquant ces politiques de droite européistes et mondialistes.

De plus, il est regrettable que cette désunion empêche la mise en route d'un véritable débat d'idées à gauche. N'a-t-il plus d'idées à gauche ? Si cette question, impensable en Mai-68 lorsque toute l'intelligentsia française était acquise à la gauche et terrifiait la droite se pose aujourd'hui, c'est le signe évident qu'il y a un problème. Le thème historique de la gauche, celui qui a contribué à son essor, qui l'a fédéré des décennies durant, a été abandonné : en 1983, Mitterrand s'est converti d'un coup au libéralisme et le Parti socialiste a admis l'efficacité de l'économie de marché. Discrédité par l'échec soviétique, les thèses économistes d'inspiration marxiste se sont effondrées, ce qui a conduit la gauche dans l'impasse.

Miiterrand, l'homme qui a changé le visage de la gauche.
Quels sont depuis 1983 les nouveaux chevaux de bataille de la gauche ? La lutte contre les inégalités socio-économiques ? La défense des minorités (musulmans, immigrés, femmes, ...) ? La progressivité de l'impôt ? La défense de l'environnement ? Un programme ne peut avoir pour fondement ces thèmes secondaires... Manifestement, la réponse à cette interrogation n'est donc pas claire. Du coup, la gauche sombre dans une idéologie de plus en plus proche d'une droite, qui, de son côté, se "gauchise" pour former le "système UMPS", dénoncé sans cesse par la conservatrice Marine Le Pen (pour plus de précision sur le nouveau clivage UMPS/FN, je vous invite à lire mon article La nouvelle bipolarisation française). Le temps presse, les électeurs désertent, bref, il est temps que la gauche se réveille. Et c'est ce qui est exprimé dans l'appel à une primaire à gauche.


Une primaire à gauche pour 2017 ? 

Lundi 11 janvier, Libération publiait une tribune (que vous retrouverez ici) qui pourrait se révéler de la plus haute importance. Les signataires sont des personnalités médiatiques aussi variés que possibles : on y trouve des  économistes, de sociologues, des politiques, des historiens. Tous sont de gauche et appellent à "une grande primaire des gauches et des écologiques" en vue de désigner le candidat d'une gauche unie en 2017. Les deux initateurs phares de cet appel sont l'influent écologiste Daniel Conh-Bendit et Thomas Piketty, le génial économiste (dont vous trouverez un résumé de sa pensée dans mon article : Eloge du pikettysme). Notons que ce dernier est devenu le conseiller économique de... Podemos!
En somme, le texte suit deux axes forts. Dans un premier temps, les signataires décrient la politique menée par Hollande, énonçant un simple constat :
"Notre système est mort. Chaque jour, nos institutions, inadaptées et sclérosées, s'enfoncent un peu plus dans la crise. [...] Trop souvent nous nous contentons de voter "contre" pour éliminer l'"autre" candidat."
Le ton se fait ensuite plus offensif et attaque frontalement la politique gouvernementale :
"Les jeux politiques actuels ne masquent plus une réalité flagrante : aujourd'hui comme hier, les gouvernements s'arc-boutent sur des modèles destructeurs, plutôt que de lutter contre les inégalités sociales, les discriminations, la dégradation de l'environnement et l'affaissement de la démocratie." En somme, les nouveaux combats revendiqués à défaut de mieux par la gauche moderne. 
Heureusement, le collectif de gauche se refuse à une simple critique du système et énonce dans un second temps des propositions. Ou plus précisément, il appelle à un véritable "débat". Ce terme, utilisé huit fois au total (!), est l'axe fort de l'appel. La rénovation de la gauche doit venir d'un renouveau profond du débat d'idées, d'une remise en question, qui aboutira, à terme, à "des choix et des alternatives claires sur les enjeux majeurs".
Plus encore, l'objectif de ce débat est d'aboutir à un programme commun de la gauche qui permettra une union de la gauche pour les présidentielles de 2017.
Cependant, cette union pose un certain nombre de difficultés, au niveau notamment de la stratégie et des perspectives d'avenir de la gauche.


Quelles perspectives et quelles stratégies ?

Hollande sera-t-il candidat en 2017 ? Qui pourrait le remplacer ?
Thomas Guénolé, un des rares intellectuels influents que conserve la gauche, a réagi sur le Figaro Vox à cet appel dans L'intérêt d'une grande primaire pour le PS : se débarrasser de François Hollande, article qui décrypte des enjeux d'une éventuelle primaire. Stratégiquement, cette primaire serait utile à la gauche, explique en somme le politologue. Seulement, la division de la gauche met à mal cette option.
En fait, cette primaire dépend avant tout du comportement du PS qui reste à ce jour le parti le plus important de la gauche. Un élément joue grandement en faveur d'une primaire à gauche : les statuts du PS spécifient très explicitement qu'une primaire désignera le candidat pour l'élection présidentielle. Tout adhérent peut saisir la justice si Hollande impose de force sa candidature sans passer par les primaires.
En fait, la division de ce parti sur la question de la primaire est décisive. Hollande devrait en théorie apparaître comme le candidat naturel du parti. Il demeure néanmoins que sa médiocrité joue contre lui. Il n'a pas appliqué le programme sur lequel il fut élu et gouverne aujourd'hui tant bien que mal, au gré des attentats et des projets de loi retirés. Ses échecs successifs, parmi lesquels l'incapacité d'inverser la courbe du chômage, ont conduit à une violente remise en cause de son statut au sein de son propre parti.
Les récents sondages mettent d'ailleurs en exergue la probable non-qualification au second tour du candidat Hollande. Le risque d'un nouveau 21-Avril 2002 est plus que probable si Hollande se présente. Pour éviter cette déroute qui ravagerait la gauche, le candidat de la gauche doit à tout prix être fort. Il doit représenter une gauche unie et forte. Bref, aux antipodes de ce qu'elle est en apparence aujourd'hui.
A la question sur l'existence d'un "homme providentiel" qui remplacerait Hollande, Guénolé écrit  : 
"Aujourd'hui, quatre personnalités politiques de gauche ont la notoriété, le charisme, et le socle de soutien dans l'électorat de gauche, pour être des adversaires de taille à affronter François Hollande dans une primaire: Martine Aubry, Arnaud Montebourg, Manuel Valls, et Jean-Luc Mélenchon. Les autres candidats imaginables ou déclarés, comme Cécile Duflot, Benoît Hamon, Marie-Noëlle Lienemann ou Christiane Taubira, peuvent au mieux faire le score d'une candidature de témoignage."
Or, explique-t-il ensuite, aucune de ces quatre figures ne semblent en passe de se présenter à une éventuelle candidature. Mélenchon l'a refusé, préférant se placer hors du système qu'incarne le PS. Montebourg est actuellement en retrait de la vie politique depuis le remaniement ministériel d'août 2014. Aubry est très réticente à se lancer dans la course, malgré son aura considérable. Enfin, Valls mise actuellement tout sur sa fonction de Premier ministre et semble avoir lié son destin à court terme avec celui du Président. Pour lui, l'objectif est plutôt 2022 et se compromettre dès 2017 semble relativement imprudent.

Valls candidat en 2017 ? Rien n'est moins sûr.
De l'entrée dans la bataille d'un de ces quatre dépend donc l'hypothétique primaire. Le succès, lui, dépendra avant tout de la capacité de la gauche à discuter et à s'accorder sur un programme cohérent, qui prend vraiment ses distances avec la droite. Un retour de la vraie en gauche, en fait. 

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