dimanche 17 janvier 2016

Le crépuscule des idoles syndicalistes


Mercredi 13 janvier, un jugement d'une ampleur nationale a été rendu à Amiens, celui des huit anciens salariés de l'entreprise Goodyear, condamnés à deux ans de prison, dont neuf mois ferme, pour avoir séquestré deux patrons de l'usine pendant 30 heures. Ce qui ressemble à un procès ordinaire, banal, n'en est pas un. Il est même historique, car il rend compte d'une très forte évolution de la perception du syndicalisme dans la société française. Comme le dit l'avocat des condamnés, "c'est la première fois que des peines de prison ferme sont prononcées contre des syndicalistes". Une grande partie de la gauche s'en est offusqué, accusant le gouvernement (en effet, c'est le parquet, lié au gouvernement, qui a requis une peine si lourde). Pourtant, ce procès n'est qu'un corollaire de ce crépuscule syndicaliste, de ce déclin inexorable dans le cœur des Français, à l'heure de la compétitivité et de la gauche dite "réformiste".

Le pays de "la lutte finale"


La France a une immense tradition syndicaliste, ayant inventé le socialisme avec Proudhon. C'est un Français, Joseph Pottier, qui a créé L'Internationale. Contrairement à certaines idées reçues, nous n'avons pas toujours été les mieux-disant, d'un point de vue social: le Front Populaire n'a fait que copier l'idée britannique des congés payés. Les luttes sociales françaises ont toujours été très violentes, dans un contexte salarial difficile, il est vrai (très différent du salariat actuel). Ce qui peut inquiéter, c'est que la gestion des tensions sociales, les mouvements populaires, de protestation, sont restés particulièrement véhéments. Alors que les autres pays occidentaux ont su juguler les déchaînements syndicaux, normaliser les rapports en entreprise, nous conservons cette culture de la lutte, dans une société somme toute très marxiste. Qu'entend-on lorsque la gauche s'insurge du jugement Goodyear ? Que la justice donne raison aux puissants, qu'elle rompt avec une tradition française. Mais surtout, on nous parle de "violence patronale". 
C'est une défense très agaçante, d'abord parce qu'elle discrédite le statut de personne du patron, le ramenant à son statut social, mais surtout parce qu'elle est banale: il s'agit en fait de renverser la situation, de la médiatiser, en faisant appel à une "morale subjective" (c'est le patron qui a causé le tort en supprimant des emplois) pour transformer la victime en coupable, face à la "morale objective" de la justice. Les syndicalistes se défendent de la même manière que les violeurs (le procédé n'est bien sûr pas aussi abject dans ce cas). Quand bien même les patrons de l'usine Goodyear seraient en cause, cela n'excuserait en aucun cas le comportement de ces huit hommes. La France n'est pas stricto sensu un pays chrétien, mais deux mille ans de christianisme nous ont enseigné qu'une société harmonieuse bannit la loi du Talion.

Une nouvelle jurisprudence

C'est donc un véritable changement de cap dans la jurisprudence de référence: la fin ne justifie pas les moyens. Convaincus d'agir pour une juste cause, les responsables syndicaux ont jusqu'ici bénéficié d'une sorte d'immunité dans les jugements précédents, renvoyant dos à dos "violence patronale" et violence physique; le geste est assurément politique: dans un pays miné par le chômage, il s'agit de ne pas effrayer les investisseurs étrangers, et de ne pas décourager les Français de créer une entreprise. Il se trouve qu'un repreneur de l'usine Goodyear d'Amiens s'était présenté, mais il fut rebuté par le climat social, préférant traiter avec Goodyear en Russie. Notre climat des affaires serait ainsi presque aussi repoussant que celui de l'ex-URSS.
Par ailleurs, on ne peut pas mettre sur un pied d'égalité un plan social et une séquestration. L'un fait partie du droit, et l'autre ne le fait pas. L'un est une part de notre contrat social capitaliste, et l'autre ne l'est pas. Il s'agit également d'un cercle vicieux: la faible attractivité de notre pays engendre un chômage de masse, qui dramatise les situations de licenciement. Dans des pays comme les Etats-Unis, peu connus pour la tendresse de leur code du travail, les licenciements sont beaucoup moins dramatiques, car les salariés sont presque certains de retrouver du travail rapidement. C'est aussi le propre de l'homme civilisé d'accepter la "violence de situation", qui n'en est pas une, et de refuser la violence physique. Enfin, c'est un des principes fondateurs du capitalisme: celui qui possède une entreprise, et donc qui crée des emplois, a le droit de se rétracter.

Le syndicalisme malade de lui-même

Ce qui peut apparaître comme un traitement de choc contre les excès du capitalisme n'est en réalité que l'expurgation d'un symptôme. Le problème de fond des mouvements syndicaux en France n'est pas la violence: c'est l'extrême gauche. A rebours d'une France qui se droitise, le syndicalisme vit dans sa galaxie propre, pensant résoudre les problèmes du peuple, mais défendant son dernier bastion: l'illusoire immuabilité de l'emploi, face aux fluctuations du monde. Ce n'est même plus une question de politique de l'offre, ou de politique de la demande: les syndicats pensent que l'entreprise est conçue pour les salariés, alors que Smith, Ricardo et autres nous appris qu'elle s'adressait à des clients. En quelques années, les mouvements de grève sont devenus incroyablement impopulaires. En 1995, lors des manifestations contre le projet de loi Juppé, quand bien même la région parisienne était paralysée par les grèves, la population soutenait les belligérants. Aujourd'hui, les pilotes de ligne, se raccrochant désespérément à leurs privilèges, sont devenus la profession la plus impopulaire de France.
Les syndicats sont devenus les symboles de cette France rance, qui a peur du saut dans le vide que constitue notre monde. Se voulant à la pointe du progrès social, ils sont devenus les hérauts de cette France conservatrice, qui se dit colbertiste et qui n'est que gauchiste, conservatrice et lepéniste. A quelques rares exceptions près, ils idolâtrent Piketty et Marine Le Pen, et confondent humanisme et égoïsme. On n'en finit pas de voir des responsables de la CGT passer de l'utopie communiste et positiviste incarnée par Mélenchon à la pseudo-gauche rabougrie, qui ne voit qu'égalité pour oublier la liberté. Résultat: les syndicats représentent aujourd'hui moins de 10% des salariés (pire que Hollande), et ne savent que pousser des cris d'orfraie aux provocations de Pierre Gattaz.

Ce jugement peut paraître bien sévère, mais il ne fait qu'appliquer un principe essentiel: l'idéologie ne peut justifier la séquestration de deux hommes pendant trente heures. Les syndicats sont devenus (à l'exception notable de la CFDT) des dinosaures, des ultras, convaincus d’œuvrer pour le peuple, mais qui ne font que détruire la France.

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