mercredi 13 janvier 2016

Le mystère Poutine


      Il est craint par ses opposants, vénéré par son peuple. Ses ennemis ne le comprennent pas, ses alliés non plus d’ailleurs. Il agit en solitaire depuis longtemps déjà, mais son génie politique continue de nous surprendre. A la tête de la Russie officiellement depuis mai 2012 pour son troisième mandat, certains le disent maitre du Kremlin depuis plus de vingt ans. Il y a chez lui une part de mystère, savamment entretenue, qui rend souvent peu lisibles ses motivations profondes. Vous l’aurez compris, il s’agit bien de Vladimir Poutine. Un passé pour le moins louche, une ascension secrète et efficace, un personnage énigmatique aux décisions inattendues et parfois contradictoires : enquête sur le mystère Poutine.


La théorie des 5 Poutine

Vladimir Fédorovski, écrivain et ancien diplomate russe de 65 ans, publiait en 2014 : Poutine, l’itinéraire secret. Pour expliquer l’itinéraire secret du Russe, Fédorovski développe la thèse des 5 Poutine. Selon lui, Poutine utilise une sorte de « technique de l’espionnage » au sommet de l’Etat. 
« Le premier Poutine, évidemment, c’est le James Bond repensé à la russe qui a travaillé autrefois dans le contre-espionnage et puis dans l’espionnage au sein du KGB. C’était encore lorsqu’il était en Allemagne de l’Est, il s’occupait du ministère des Affaires Etrangères Ouest allemand dans les années 80. »
« Et puis, quand je l’ai connu, deuxième Poutine, le plus agréable peut-être. En 89 jusqu’à 96, il était maire adjoint de Saint-Petersbourg et c’était un bon gestionnaire. Si vous voulez le comprendre, il faut regarder cette période. C’est un homme qui a travaillé avec tout le monde : le KGB, les démocrates, la mafia, les hommes d’affaire, les Britanniques et surtout les Allemands. »
« Puis troisième Poutine, peut-être moins agréable, c’est le crépuscule de Boris Eltsine quand il y avait au moins 20 milliards par an qui sortait illégalement de Russie. C’était la corruption omniprésente et totale, et il faut dire à ce moment là, il est chef des services secrets d’Eltsine, alors il couvre la magouille. »



      « Quatrième Poutine : 91, l’ascension inattendue, personne ne le connaissait à l’époque. Et puis, il prend un micro, c’était la guerre en Tchétchénie, il prononce une phrase qui va vous choquer : ‘on va buter les Tchétchènes jusque dans leurs chiottes’. Ca vous choque parce que c’est le langage criminel. En réalité, il s’adressait aux pays criminels et récolte une flambée de sondage en faveur de lui, 30% de plus. »
« Il deviendra incontournable et quelque mois plus tard, en 2000, il devient président, j’ai failli dire tsar de toute la Russie. C’est le personnage peut-être le plus intéressant, le cinquième Poutine, celui que nous connaissons. »

Cette ascension fulgurante est la première partie du mystère Poutine. Ses moyens radicaux et efficaces lui ont réussi et il dirige aujourd’hui la Russie par des décisions qui nous échappent.


Poutine : le mythe et son héros à la fois

Vladimir Poutine a, volontairement sans doute, fait de sa personnalité glaciale un mythe à raconter dans les écoles. Tout son génie est là. Il est passé du trafiquant louche à l’honnête dirigeant, de l’espion criminel au héros national. Les médias ont essuyé le sang qu’il avait sur les mains et l’ont propulsé inconsciemment à la tête de l’Etat. Poutine manipule les oligarques, donne de l’espoir aux Russes, se débarrasse de ses opposants. Son charisme et sa lucidité séduisent toujours autant. Irina de Chikoff, spécialiste de la Russie, disait dans Le Figaro du 6 février 2014 :
« Parfois, Vladimir Poutine a envie de rugir. Alors, il sourit et invente une nouvelle caricature de lui-même. Il se déguise en pécheur de saumon, plongeur de hauts fonds, pilote de chasse ou Batman. A chaque travestissement, les Occidentaux mordent à l’hameçon et la presse y va de son ironie fielleuse dans l’espoir de blesser « l’autocrate ». Elle le laisse de plomb. Mais les attaques frontales rallient, autour de sa figure, les Russes. »



       Maître judoka et adepte de la musculation, avec un penchant pour l’action, un goût de l’aventure, une propension à masquer ses propres faiblesses et, surtout, la mauvaise habitude d’occuper, seul, la scène internationale, Poutine est le héros que les Russes attendaient et que nous attendons encore.
Mais le héros n’est pas parfait. On lui reproche d’être souvent d’être cynique, nostalgique du monde bipolaire, proche des dictateurs, inconscient, voire fou. Edouard Limonov, écrivain et homme politique russe, proche de Poutine, s’est confié au Courrier de Russie à son sujet.
« Poutine est un simple officier arrivé par l’escalier de service. Il ne fait pas preuve d’une violence extraordinaire mais il règne avec les moyens du mensonge : c’est une dictature moderne qui parfois dépasse la modernité de nos gouvernements. Les conseillers de Poutine sont très rusés (…) C’est un homme d’action, il arrive aux meetings avec son crâne rasé et ses lunettes noires et l’on l’assigne à résidence. Il mange des pommes de terre ou du poulet qui tombent sur son pantalon. C’est diabolique, ça dépasse les gouvernements occidentaux. »
Le succès de Poutine est à la fois diabolique et génial. Personne ne peut l’expliquer, il faut seulement y croire. On retrouve la grande Russie dont parlait Fiodor Tiouttchev au XIXème : « On ne peut comprendre la Russie par la raison, ni la mesurer en mètres usuels. Elle a son caractère à elle : la Russie, on ne peut que croire en elle. » 

L’impossible entente avec le Russe

Comment faire? Comment discuter, croire en un homme aussi insaisissable, aussi déroutant? A l’Ouest, plus aucun dirigeant ne sait comment aborder le cas Poutine, ce personnage « de moins en moins lisible » explique un diplomate occidental poste à Moscou. « Nos relations avec nos interlocuteurs russes sont devenues glaciales et nous sommes de plus en plus tenus à l’écart. La confiance s’est évanouie. »
La première raison à cette mésentente, c’est que l’Occident ne partage pas la même vision des conflits, et par conséquent, les mêmes objectifs. Cette rupture est principalement due à une Guerre Froide qui, vécue comme une humiliation par les Russes, est restée en mémoire (pour plus d’informations, rendez-vous sur notre article Le Moyen-Orient : terrain de jeu des Grands). En effet, fin octobre 2015, Poutine accusait les Occidentaux de mener un double-jeu en Syrie.
« Pourquoi les efforts de nos partenaires américains et de leurs alliés dans le combat contre l’Etat Islamique n’ont-ils toujours pas produit de résultats tangibles? Parce qu’il est toujours difficile de mener un double-jeu : dire qu’on lutte contre les terroristes et en même temps essayer de se servir d’une partie d’entre eux pour faire avancer ses pions au Proche-Orient et servir ses intérêts. »
Le chef du Kremlin, espérant pour sa part la stabilité du régime de Bachar el-Assad, critique les motifs intéressés et hypocrites des Occidentaux. Le Russe n’est pas le mieux placé pour donner des leçons, mais en l’entendant parler, on veut croire en son honnêteté et on ne peut que saluer sa lucidité. 
En plus de la divergence politique qui existe entre ces pays, l’alliance Occident-Russie est rendue impossible par le comportement mystérieux du président russe à l’international. Vladimir Poutine, pour qui le rattachement de la Crimée est un succès, reste impassible depuis le début de la crise en Ukraine. Peu importent les coups de téléphone, les discussions avec Angela Merkel, les sanctions européennes. Poutine avance ses pions sans que personne n’arrive réellement à comprendre sa stratégie : le cas de la Crimée est un exemple édifiant. En plein week-end, le dirigeant russe aurait fait voter par la Douma un texte qui l’autorise à faire passer ses soldats dans la péninsule de Sébastopol. De même, en l’espace d’un mois, en Syrie, les forces aériennes russes ont frappé plus de 2 000 positions de l’EI et du Front al-Nosra, rapportait le 3 novembre l’état-major des Forces armées russes. Les cibles visées font encore l’objet de vives polémiques. L’alliance avec le Russe est compromise car les Occidentaux s’obstinent à suivre un idéalisme wilsonien qui les ralentit. Au même moment, la real politik de Poutine semble faire des miracles. Le Républicain Mike Rogers, membre de la Chambre des représentants aux Etats-Unis, ironisait lui-même : pendant que « Poutine joue aux échecs, (…) nous jouons aux billes ».

       Dans un entretien au sujet de sa dernière autobiographie intitulée Poutine, Frédéric Pons témoigne :
« Poutine est un pragmatique. Il s’adapte aux circonstances, aux forces et aux faiblesses de ses adversaires, fidèle à une constante de la politique russe : la hantise de l’encerclement, qu’il vienne de l’Est (Chine) ou de l’Ouest (Otan, Etats-Unis). (…) Il veut réaffirmer non pas l’hégémonie russe - il est lucide - mais l’influence russe sur les pays qui échappent à l’orbite américaine, otanienne ou européenne. »
Quand l’Otan ou l’UE s’entendent collégialement, Poutine décide seul, ou presque. « Il paraît prendre les décisions seuls mais il n’a pas perdu sa capacité à écouter divers avis autour de lui. Ensuite, c’est lui qui tranche. », confie un expert militaire russe proche du ministère de la Défense. Laure Delcour, directrice de recherche à l’Iris d’ajouter : « Poutine a toujours un temps d’avance, grâce notamment à son mode de fonctionnement. »

Poutine, notre ennemi de demain?

« Celui qui ne regrette pas l’Union Soviétique n’a pas de coeur, celui qui le regrette n’a pas d’intelligence. » Prononcée par Poutine, cette phrase résume toute l’énigme de ce président. Tout est son contraire. Poutine veut s’inscrire dans la lignée des grands tsars de Russie, mais il modernise son pays, il soigne son image et conserve, à tout prix, son caractère parfois proche de la folie. Scott Radnitz, professeur à l’université de Washington, a sûrement la meilleure conclusion : « Il vaut la peine de se demander si Poutine n’est pas parfaitement conscient qu’il a l’air complètement fou. »
L’obscurité de son passé ne nous permet aujourd’hui pas de comprendre où veut en venir le président russe. Pire encore, nous ne savons pas dans quel camp il se trouve. Officiellement, il semble encore s’entendre avec les Etats-Unis et leurs alliés, mais dans les faits, il procède systématiquement par opposition à l’Occident. Ses méthodes nous révoltent, son génie nous humilie et nous fascine à la fois. Pour autant, nous ne sommes pas sûrs d’avoir, à l’avenir, le Napoléon du XXIème siècle à nos côtés. Isoler la Russie, comme le fait Obama, c’est la jeter fatalement dans les bras de la Chine et des chiites du Moyen-Orient. Il faut repenser les alliances et considérer Poutine, comme le disait Alexandre Melnik, professeur de géopolitique, dans Le Monde, comme « l’ennemi avec qui il faut s’allier ».

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