dimanche 3 janvier 2016

Le roman de la déchéance de nationalité

Ou comment Hollande s'est pris à son propre piège

    Le 13 novembre, la France connaissait la pire attaque terroriste de son histoire. Devant l'ampleur de ce 11-Septembre français, François Hollande, chef de l'État français, sortait de la torpeur dans laquelle il semblait plongé depuis le début de son quinquennat. La sieste était finie, il était temps pour lui de montrer ce dont il était capable. Il enchaîna les rencontres avec les plus prestigieux chefs d'État pour ce que la presse appela affectueusement son "marathon diplomatique". Il appela à créer une grande coalition militaire qui viendrait à bout de l'État islamique. Seulement, le marathon diplomatique se solda par un échec tant les divergences entre les grandes puissances étaient grandes, aussi bien sur le plan stratégique qu'idéologique. Mais cet échec ne fut rien par rapport à celui de sa politique intérieur dont les attentats venaient de révéler les dysfonctionnements. 
    Les terroristes n'auraient pas être en liberté, ils n'auraient pas du pouvoir se déplacer librement entre la Syrie et la France, ils n'auraient pas du avoir de tels armes. L'accumulation de conditionnel nous fait mesurer à quel point la politique sécuritaire de la France avait échoué. Aux grands maux, les grands moyens, avait du se dire François Hollande. Alors, le Corrézien parvenu un peu hasard au sommet de l'État décida de sortir l'artillerie lourde et de frapper très fort pour marquer les esprits et les enquêtes d'opinion : il annonça l'extension de la déchéance de nationalité le 16 novembre dans son grand discours devant le Congrès réuni à Versailles. 


    Qu'est-ce que signifiait cette expression inconnue du grand public car finalement assez technique ? Par cette mesure, l'État se donne le droit de déchoir de leur nationalité française les binationaux liés aux terroristes. Cela n'en fait pas des apatrides pour autant - le droit international interdit normalement de rendre apatride des individus - puisqu'ils conserveraient leur seconde nationalité. Concrètement, dans la lutte contre le terrorisme, l'efficacité de cette mesure serait moindre, d'autant plus que la plupart des terroristes mourraient en martyr lors de leurs attentats. En somme, Hollande, premier Président socialiste depuis Mitterrand, promettait une mesure qui nuisait - certes, dans une infirme proportion - à la sacro-sainte défense des minorités et des étrangers, valeur fondatrice de la gauche post-Mai-68. 
    La solidarité éphémère qui imprégnait la France à ce moment fut sa meilleure arme : tous les politiques applaudirent à l'unanimité son discours, saluant le «virage sécuritaire» du gouvernement en cette période de tristesse et de colère. En réalité, tout le monde avait été pris de vitesse par le Président. Cette fuite en avant, acclamée dans un premier temps par droite et gauche, devait se révéler une problématique majeure dans une majorité qui n'en était une que par le nom. Pensant inscrire son nom dans l'Histoire de France par cette mesure terriblement symbolique, Hollande ne fit pas attention à l'origine de cette idée - en l'occurrence l'extrême-droite. 
    De fait, après le tournant sécuritaire du Président socialiste, le Front national riait sous cape. François Hollande marchait dans ses pas pour la première fois. Il venait de légitimer involontairement une revendication historique du Front national. Ce dernier, dont le programme était axé principalement sur la sécurité et l'immigration (découvrez à ce propos l'article Traitons le probleme de l'immigration avec courage et sans tabou qui vous décrypte les enjeux de l'immigration), voyait le débat politique se déplacer vers son sol, ses idées, son programme. N'était-ce pas finalement logique puisque le Front national était le seul parti lucide sur ces deux thèmes ultra-explosifs, et donc délaissés lâchement par la droite et la gauche ? 

    Mais les socialistes ne tardèrent pas à se rendre compte du piège qu'avait involontairement tendu le pauvre Président, pour qui les attentats constituaient une opportunité rêvée pour sauver son piètre quinquennat - à condition de ne pas se perdre en terrain miné. 
    Comme à chaque fois que le débat glissait vers la droite de la droite, des tabous apparurent, les critiques ou revendications se firent feutrés, maquillés, discrètes. C'est que l'ombre de la bien-pensance planait au-dessus des débats, tel le terrifiant tribunal de l'Inquisition au-dessus des hérétiques au Moyen-Age. Le risque d'être assimilé à l'extrême-droite paralysait les défenseurs de cette mesure pleine de bon sens, dont l'impact pratique très limité ne constituait pas en soi un véritable moyen de défense face au terrorisme. Seul l'impact symbolique comptait - ce que Manuel Valls, l'homme qui se targuait d'être le premier adversaire de l'extrême-droite, ne tarda pas à reconnaître. 
     Pour les écologistes et les communistes, cette bévue commise par le Président tombait à point nommé : ils tirèrent une nouvelle salve sur le gouvernement, l'accusant de tous les maux et essayant par le même biais de faire oublier leurs tristes scores des élections régionales. Comme toujours, leur posture à gauche de la gauche ne rallia personne et contribua à les isoler dans leurs partis sans idées, ni adhérents. Au Parti socialiste, dernier vestige de la gauche française qui tenait encore debout en ce début de XXIème siècle, un état d'urgence d'une toute autre nature que celui décrété par le Président était déclaré. En fait, cette mesure allait à l'encontre du principe élémentaire de la gauche ces dernières années : ne jamais marcher sur les terres de l'extrême-droite. 
     Mais les cyniques socialistes, Martine Aubry en tête, ne risquaient pas d'avouer cette triste réalité, celle-ci préférant arguer que c'était une rupture d'égalité entre les citoyens. Le grand donneur de leçon qu'est Manuel Valls aurait pu leur répondre que ce n'en était pas une, puisque cette mesure était effective seulement contre des terroristes pour qui l'égalité ne signifiait pas grand chose, et qui de toute façon ne se considérait pas sur le même pied d'égalité que les autres citoyens. Un autre député, Pascal Cherki, souhaitant probablement se donner plus d'importance qu'il n'en aurait jamais, livra dans une interview au Figaro, un ramassis d'arguments qui ne revêtaient aucun sens, et dont le principal était "C'est une mesure d'une indélicatesse substantielle à l'égard de tous les autres pays". Depuis quand un pays vote-t-il des lois dans l'intérêt des autres pays ? aurait pu lui répliquer Manuel Valls, son grand patron. Un autre argument répété en boucle par des politiques sans idées mais jamais à court de mots était "c'est une mesure de l'extrême-droite". Les récalcitrants auraient mieux fait de lire la tribune de Natacha Polony dans ce même Figaro qui écrivait très justement : "la déchéance de nationalité, pourtant mise en place il y a 77 ans par Edouard Daladier en 1938". C'est que la gauche actuelle n'a plus grand chose voir avec celle d'un Blum ou d'un Jaurès, expliquait ensuite la chroniqueuse néo-réactionnaire. 

    Si la gauche apparaissait particulièrement divisée sur cette proposition, les Républicains, le parti qui se revendiquait de le droite et du centre, mais qui se rapprochait de plus en plus de l'extrême-droite, l'étaient tout autant. Car, après tout, l'UMPS n'était-il pas qu'un seul et même revers de la médaille politique française, celle du libéralisme, au service de la mondialisation et de l'idéologie européenne ? (pour plus de précision sur ce nouveau clivage UMPS/FN, je vous invite à consulter l'article La nouvelle bipolarisation française) La droite était prise dans le même piège hollandais. Et sa réaction fut la même que le Parti socialiste, puisque son principe numéro un était le même : ne jamais céder un pouce du terrain à l'extrême-droite, quand bien même la mesure relèverait du bon sens et de l'intérêt général. 
    Ainsi, le tournant sécuritaire d'Hollande causa une folle panique chez les Républicains, qui furent tiraillés entre les deux pôles idéologiques de l'échiquier politique français : l'extrême-droite et la gauche. Car, si la gauche avait eu longtemps le monopole des idées, grâce aux Jean-Paul Sartre et Michel Foucault, force était de constater que le glissement vers la droite des intellectuels ne s'était pas réalisé au profit de la droite libérale, mais plutôt de l'aile conservatrice. Or, l'aile droite intellectuelle, conservatrice, réactionnaire, attachée aux traditions et aux institutions, correspondait au Front national, parti hétéroclite mêlant purs produits d'extrême-droite adepte des nationalistes Maurras et Barrès, néo-marxistes trouvant enfin leur bonheur après des années au Parti communiste et souverainistes europhobes et conservateurs. 
    Malgré une "dédiabolisation" particulièrement réussie, le Front national faisait toujours peur et pour rien au monde les Républicains n'auraient voulu être étiqueté d'extrême-droite. Mais, comme le Parti socialiste, ils étaient loin d'être unis. Le combat des chefs, qui trouverait son apogée lors de la primaire du parti, se rapprochait et promettait d'être autrement plus violent que dans Astérix. En attendant, les prétendants à l'investiture ne voulaient absolument pas se mouiller et, sur des sujets aussi dangereux, la meilleure chose à faire était de rester dans l'ombre à attendre. En apparence, les Républicains devaient voter en faveur de la révision constitutionnelle Si l'on définit la politique par ses idées et ses valeurs, ils le devaient. Cependant, ces années-là, les stratégies électoralistes prenaient trop souvent le pas sur les idées. Voter une mesure de la majorité quand on est dans l'opposition ? Jamais ! 
     D'ailleurs, cette maxime avait été appliquée par la gauche durant le quinquennat précédent et en particulier lors d'une idée proposée par Nicolas Sarkozy en 2010. Laissons l'intrépide Cherki nous compter cet ironique épisode et, par la même occasion, donnons-lui enfin l'importance que ce député croit mériter : 
"En 2010, Nicolas Sarkozy avait proposé l'extension des possibilités de déchéance de la nationalité française pour "toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un policier, d'un gendarme, ou tout autre personne dépositaire de l'autorité publique". A l'époque, l'ensemble des dirigeants socialistes était monté au créneau, dont Hollande, Valls, Ayrault,... On ne peut pas avoir un discours dans l'opposition et un autre pouvoir. Pas sur les valeurs"
Si j'étais Président, j'aurais répondu à ce curieux député dont la bravoure n'a d'égale que la cohérence de ses propos : "Sages paroles, mais totalement dénueés de sens. J'ai pris une mesure courageuse, qui est en apparente contradiction avec ce j'ai dit auparavant. Mais la situation n'a-t-elle pas changé ? Des mesures exceptionnelles ne s'imposent-elles pas devant l'ampleur de la menace islamiste ? Les Français ont peur, ils veulent des actes forts, des symboles forts, qui leur prouvent que l'État les protège. Et bien, la déchéance de nationalité est un symbole fort, à la fois puisque la nationalité française est un honneur et qu'elle ne doit pas être bafoué, mais aussi parce que cette mesure est intelligente politiquement. Jamais la droite n'a autant été dans l'embarras. Elle est condamnée à choisir entre ses idées et donc accepter l'extension de la déchéance de nationalité, ou alors se fermer au débat et camper sur des positions purement électorales, ce que le peuple français ne manquera pas de sanctionner en 2017." Car Hollande voit loin. Une victoire aux prochaines présidentielles passe nécessairement par une victoire dans cette bataille symbolique. 

Suite de l'histoire le 3 février 2016, quand la révision constitutionnelle sera proposée à l'Assemblée et au Sénat!

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