samedi 16 janvier 2016

Une sortie de l'euro est-elle envisageable ?

L'Europe est en crise, c'est une évidence, admise par tous.
A ce propos Louis de Brondeau préconisait dans son article L'Europe va-t-elle avancer ? d'accélérer l'intégration politique et donc de tendre vers un renforcement fédéral. A cette solution, je dis non, clairement non : la France doit sortir au plus vite de l'Union européenne. Une série d'articles va défendre cette solution, qui, comme vous le savez, est aussi celle proposée par le Front national et la gauche radicale. 

Au-delà de toute considération politique, identitaire, culturelle et diplomatique, mon propos d'aujourd'hui s'attachera à montrer les bienfaits d'une sortie de la zone euro d'un point de vue purement économique. Seuls quelques bases en économie sont nécessaires à comprendre le propos qui va suivre, ainsi qu'une once de bon sens. 

A entendre les défenseurs de la monnaie unique - espèce qui, pressentant l'extinction inéluctable de leur rêve devient manifestement agressive et dogmatique -, une sortie de la zone euro instaurée en 1999 serait une catastrophe économique. Je ne le pense pas.


Etape 1 : la dévaluation

Mon raisonnement débute dès que la France sera sortie de l'Union économique et monétaire et retrouvera sa monnaie nationale : le franc. Celui-ci deviendra immédiatement une monnaie flottante, soumise aux variations de l'offre et de la demande sur le marché monétaire. La première mesure, permise par ce flottement de monnaie, sera une dévaluation compétitive. Celle-ci s'impose dans le mesure où l'euro est actuellement à un niveau qui ne convient absolument pas à la véritable situation économique de la France. Nos politiques ont commis dès 1972 la bêtise de vouloir à tout prix se lier au Mark dans le serpent monétaire européen, espérant qu'une monnaie forte serait synonyme de croissance. On peut comprendre que dans un contexte d'inflation à deux chiffres, les Français aient souhaité un peu de stabilité, d'autant plus que les dévaluations compétitives pratiqués par les Etats-Unis rendaient le marché des changes particulièrement instable. Cependant, cette époque est révolue. L'euro fort ne profite qu'à l'Allemagne. De fait, quand la France rame à rétablir une balance commerciale aujourd'hui déficitaire à hauteur de 57 milliards en 2014, l'Allemagne profite d'excédent record de 217 milliards d'euros !
Une sortie de l'euro nous permettra donc en premier lieu de dévaluer - ce qui est historiquement le privilège des Etats dont nous avons été privé par la construction européenne dès 1972.

Etape 2 : le rééquilibrage de la balance commerciale
La dévaluation du franc consiste en une baisse de notre monnaie par rapport aux autres monnaies. Les conséquences d'une dévaluation sont double. La première est la baisse du prix des exportations. Ainsi, les entreprises pourront exporter plus facilement et connaîtront donc une hausse de leur compétitivité à l'internationale, d'où une hausse de la demande des biens et services "made in France". En somme, une dévaluation a des effets positifs sur les exportations.
La seconde conséquence est la hausse du prix des importations. Les ménages, devant la hausse du prix des produits fabriqués à l'étranger, seront contraints de diminuer leurs achats de produits importés et se porteront en substitution sur des produits français.
En somme, la hausse des exportations, conjuguée à une baisse des importations, correspondra à un retour à l'équilibre de la balance commerciale, élément moteur de la croissance.

On objectera à cette démonstration que si la balance commercial devient excédentaire, le franc aura tendance à s'apprécier puisque la quantité de franc demandée pour payer les exportations françaises sera plus importante que la quantité de monnaie offerte. Cette appréciation naturelle ne va-t-elle pas justement à l'encontre de la politique déviationniste mise en place ? Pas du tout ! Nous allons voir pourquoi.

Etape 3 : la baisse de la dette publique
Nous sommes d'accord pour affirmer qu'une sortie de la zone euro qui, malgré tous ses défauts, est relativement stable et crédible, risque de rendre la France moins sure. En effet, notre solvabilité serait moindre puisqu'en cas de crise, nous ne pourrions plus compter sur les mécanismes de solidarité en vigueur aujourd'hui dans la zone euro. Cela aura pour effet d'accroître les taux d'intérêt des marchés qui compensent ainsi le risque de défaut de paiement. Catastrophe! direz-vous.
En réalité, non, car une sortie de l'euro est bénéfique sur un point essentiel de la dette publique : sortir de l'euro va de pair avec le retour du financement de notre dette par la Banque de France. Je m'explique : actuellement, pour financer nos déficits budgétaires, nous faisons appel aux marchés financiers et payons donc des intérêts conséquents : selon les experts, depuis l'instauration de ce système de financement par le marché, c'est plus de 1400 milliards d'euro qui ont été payé d'intérêt., c'est-à-dire 1400 milliards... perdus par l'Etat français. Dans de nombreux Etats, la Banque centrale nationale achète de la dette et cela n'a pas pour autant d'effet inflationniste. Regardez les Etats-Unis et le Royaume-Uni.
En sortant de l'euro, nous retrouverons notre souveraineté monétaire et la Banque de France aura de nouveau la possibilité d'acheter des Bons du Trésor (notre dette) à taux nuls. Rompant avec les marchés financiers, la France détiendra elle-même sa propre dette.

La Banque de France, aujourd'hui inutile, mais demain élément central de notre politique économique ?
Les défenseurs de l'euro affirmeront que la Banque de France se trouvera à un moment ou un autre dans l'incapacité d'acheter de sa propre monnaie pour l'apprécier sans faire tourner "la planche à billet", c'est-à-dire créer de la monnaie ex nihilo, ce qui est inflationniste. Seulement, il ne sera pas nécessaire de chercher à apprécier sa monnaie pour la simple et bonne raison que celle-ci s'appréciera... toute seule. De fait, nous avons vu dans l'étape 2 que le franc s'appréciera automatiquement en raison de notre excédent commercial.
Le fait qu'elle s'apprécie en fera une valeur refuge attractive et la Banque de France pourra donc vendre de sa monnaie et financer le paiement de sa dette : la dette publique française s'en trouve réduite.
Ainsi, l'Etat verra l'épée de Damoclès que représente la dette publique s'éloigner (je vous invite à ce propos à aller lire notre article consacrée à la dette publique :  La dette, notre épée de Damoclès ?). Il disposera d'une marge de manœuvre accrue. Avec les recettes supplémentaires dégagées, l'Etat pourra investir dans la R&D qui manque cruellement d'aides publiques ou subventionner différentes entreprises pour les aider à décoller dans ma mondialisation. En bref, l'Etat pourra soutenir la croissance. Alors qui a dit qu'une sortie de l'euro serait une catastrophe ?

A ce stade de l'article, vous vous dîtes probablement "Oui, il est bien gentil, mais son raisonnement est-il vraiment scientifique ? Des économistes reconnus et compétents sont-ils parvenus aux mêmes conclusions ?"
Oui, je comprends vos interrogations et je tiens donc à vous rassurer, ce raisonnement n'est pas seulement celui du petit ES que je suis. De nombreux économistes reconnus ont violemment critiqué la monnaie unique. Petit aperçu.
"Il y a des avantages et des inconvénients à disposer d’un large marché comme l’Europe. Mais si vous n’arrivez pas à le réformer, je ne crois pas que ce soit si grave que ça de revenir à vos anciennes monnaies. L’idée selon laquelle ce serait la fin du monde est fausse. [...] la fin de l’euro ne serait pas la fin du monde." Joseph Stiglitzchef de file de l'école néo-keynésienne, Nobel 2001.
 
"Je peux à la rigueur comprendre qu’un pays pratique une telle politique pendant un certain temps, mais qu’une nation de taille relativement importante et très sourcilleuse de sa souveraineté comme la France accepte de façon permanente de sacrifier son autonomie monétaire me paraît peu crédible." " La seule façon indiscutable de recouvrer la pleine souveraineté monétaire serait non pas de se fondre dans un organisme collectif, mais de rompre avec l’attitude de soumission à l’égard du deutsche mark." Milton Friedman, chef de file de l'école monétariste, Nobel 1976. 
"La triste vérité est que le système euro semble de plus en plus voué à l’échec. Et une vérité encore plus triste est que vu comme le système se comporte, l’Europe se porterait sans doute mieux s’il s’écroulait plutôt aujourd’hui que demain." Paul Krugman, Nobel 2008. 
"C’est pour moi une piètre consolation de rappeler que j’étais fermement opposé à l’euro. Mon inquiétude venait notamment du fait que chaque pays renonçait ainsi à décider librement de sa politique monétaire et des réévaluations des taux de change, toutes choses qui, par le passé, ont été d’un grand secours pour les pays en difficulté." Amartya Sen, Nobel 1998.
Peu ou prou les quatre plus grands économistes contemporains sont des euro-critiques et vous retrouverez ici la liste de 159 grands économistes favorables à la fin de l'euro. Vous avez encore des objections ?

3 commentaires:

  1. Cher Elie, oui j’ai des objections, mais merci pour cet article intellectuellement très stimulant.

    Vous faîtes bien de souligner que vous allez montrer tous les avantages qu’il y a à sortir de l’euro « d’un point de vue purement économique ». Parce que oui, vous avez raison, du côté de la théorie pure, il faudrait en effet abandonner la monnaie unique dans l’actuelle Union européenne. Et j’entends ici – peut-être comme vous – du côté de la théorie pure, c’est-à-dire celle du marché ou des mécanismes de marché que vous expliquez d’ailleurs très bien. Mais peut-être une théorie un peu trop pure.

    En effet, selon ce modèle les mécanismes du marché sont capables d’autorégulation, ils sont facteurs d’équilibre. Dans votre exemple, la pluralité des monnaies permettrait de rééquilibrer les balances commerciales des différents pays qui commercent entre eux. On pourrait ajouter pour appuyer votre argumentation que dans ce régime de changes flottants l’Allemagne verrait ses exportations devenir de plus en plus chères, puisque qu’elles seraient libellées dans une monnaie de plus en plus demandée, ce qui aurait pour effet de les ralentir. Et inversement pour les exportations françaises. Les mécanismes du marché ont ainsi pour effet de freiner les exportations des nations riches qui savent très bien vendre à l’étranger et de stimuler celles des pays qui ont des déficits commerciaux importants. Pourquoi se priver de ce mécanisme autorégulateur ? Le problème de la monnaie unique est bien là : en situation de changes fixes entre les économies de la zone euro, l’Allemagne ne voit pas sa monnaie s’apprécier, et donc on peut considérer que ses produits sont quelque part sous-évalués, alors que des pays comme la France voient leurs productions surévaluées. L’euro dope les économies riches et dynamiques et pénalise celles qui ont du mal à exporter. L’euro est pro cyclique, diraient les économistes, en ce sens qu’il accentue le cycle économique au lieu de le réguler, il aggrave les crises au lieu de les résorber. Et donc tout économiste libéral – celui qui justement est convaincu par l’efficacité de ces mécanismes – qui se respecte se doit d'être opposé à toute monnaie unique sur le continent européen. Du moins pour le moment puisque nos économies sont trop différentes. Ajoutons la façon dont l’euro a été géré pendant la crise grecque, on se dit alors que vraiment rien ne va plus et qu’en fait il vaudrait mieux l’abandonner.

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    Soit, mais c’est un peu surestimer le rôle de la monnaie par rapport à l’économie réelle. La monnaie détermine-t-elle vraiment la production ? Revenons aux fondamentaux de nos premiers libéraux : Jean-Baptiste Say nous a appris que l’économie pouvait être assimilée à une économie de troc, en réalité les produits s’échangent contre des produits. Si la France peut acheter des Mercédès, c’est qu’elle vend des Peugeot. La monnaie n’est qu’un voile pudique qui couvre les échanges… on dirait aujourd’hui, qu’elle n’est qu’un intermédiaire des échanges, un simple moyen de paiement. Adam Smith également nous a montré que ce qui fait la richesse d’une nation, ce n’est justement pas sa capacité à accumuler de la monnaie ou d’en créer ex nihilo, mais bien sa capacité à produire, à organiser la production et les échanges, eh oui la fameuse division du travail. Donc dire que la monnaie unique explique les déséquilibres commerciaux de la zone euro et perturbe l’économie européenne paraît un petit peu exagéré. La sphère réelle prime sur la sphère monétaire. Notre premier Nobel Maurice Allais ne s’y trompait pas : selon lui, le problème n’était pas l’euro, ni sa gestion, mais bien l’organisation des échanges (ou sa désorganisation), qu’il appelait le libre-échangisme de Bruxelles. Notre nouveau Nobel Jean Tirole non plus, tout en considérant les avantages attendus ou hypothétiques d’une sortie de l’euro, et malgré ses imperfections, à plus long terme il considère qu’une telle stratégie ferait perdre au pays « l’avantage induit par une association à des pays considérés comme plus fiables ». Son choix est celui du fédéralisme européen. (http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/06/23/quel-avenir-pour-le-federalisme-europeen_4660181_3232.html)

    Autre objection : supposer qu’une monnaie unique n’est viable que dans le cadre national, voire même qu’elle est indissociable de la souveraineté, est un argument un peu curieux et pas très économique pour tous les grands économistes dont vous apportez les citations, mais on peut les comprendre, ce sont des Américains qui ne vivent pas de l’intérieur le projet européen et qui ne mesurent probablement pas son caractère absolument original et inédit et qui définit en grande partie notre identité européenne aujourd’hui. D’un côté, ce n’est pas parce que – historiquement – les nations européennes se sont servies de la monnaie pour construire leur souveraineté et leur identité nationales que la monnaie est en soi consubstantielle à la souveraineté. De l’autre côté, il ne faut pas non plus sous-estimer le rôle et la capacité du politique à « faire société ». Les politiques peuvent renforcer la cohérence interne de l’espace européen, c’est même leur rôle. Ce sont les politiques d’aménagement du territoire, les investissements publics et les transferts sociaux qui permettent de surmonter les écarts de richesses et de développement qui peuvent exister entre des régions très différentes et très inégalement dotées. Dire que les difficultés économiques françaises viennent de l’euro revient un peu à dire que les difficultés économiques de la Corrèze au XXe s. s’expliquaient par le franc.

    On pourrait encore vous objecter - mais je suis trop long – que tous ces mécanismes de retour à l’équilibre que vous mobilisez sont conditionnés par toute une série d’hypothèses – dites de la concurrence pure et parfaite – qui nous invite à être prudents quant à leurs bénéfices attendus. Les marchés sont tellement imparfaits, regardez tous ces géants mondiaux, toutes ces marques, vous pensez vraiment que le mécanisme des prix est capable d’autorégulation ? Regardez toutes ces professions réglementées dont Monsieur Macron nous a parlé ! Non, les prix sont assez éloignés des prix de marché. Il faut être politique et le choix de la monnaie unique est un choix politique qui se justifie également du point de vue économique. Comme l’affirme Jean Tirolle et comme le disait ici Louis de Brondeau, la voie qu’il faut prendre est celle du fédéralisme. Que les politiques ne se dérobent pas !

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  3. Que croire, qui croire !!!
    Nous stigmatisons tous les scénarios possibles et personnes n'a vu arriver les crises et les cracks financiers, personne.
    Les moyens de prévoir et ressentir les tendances son colossaux, rien ne se passe comme prévu, et encore aujourd'hui nous ne savons pas dans quelle direction se tourner.
    Faut-il seulement accepter de reconnaître que l'on c'est simplement trompé, le mal est fait car aucune solution émerge des plus grands économistes de ce monde, et pourtant nous avons du lourd en face.
    Que des constats et des points de vu, tout le monde y met son grain de sel plus ou moins élaboré, pourtant aucune visibilité pour sortir de cette crise qu'en n'en fini plus.
    Et si la vraie question était de se dire, non la solution est ailleurs nous avons pris la mauvaise route depuis le début, de mauvaises décisions, de mauvais calcul également, et la faute est à personne, inutile de rechercher un responsable, ce serai une fois de plus une erreur.
    Rien n'a été fait dans la simplicité et voilà le résultat, UN BORDEL FINANCIER SANS NOM.

    En revanche la sanction ce sont un fois de plus des innocents qui la payent en continu, alors faisons marche arrière et réfléchissons à quelque chose de simple, des mathématiques qui tiennent la route avec des calculs basés sur des faits et non sur des hypothèses de croissance, de déflation, de taux de volatilité,de dette, des marchés financiers.... et j'en passe.
    Dans un foyer il ne faut pas dépenser d'argent plus qu'il en rentre sinon ça devient très vite compliqué et inconfortable. Si maintenant on a réellement besoin de faire un crédit il faut que celui-ci soit établit en fonction des capacités de remboursement de son taux, et éviter les crédit revolving et les réserves d'argent, rendez-vous à la banque de France pour découvrir le taux de surendettement des français, ça donne le vertige et on en connait les conséquences.
    Ce que nous traversons à l'échelle de l'ensemble des pays et des états constituant la belle EUROPE de 2016 est un véritable échec dans le cadre économique, le précédent scénario d'un foyer est pourtant tout autant représentatif ce que nous vivons à une tout autre échelle certes, à l'échelle mondiale avec des chiffres et des montants stratosphériques.
    Tout le monde se remet au boulot et on planche utile avec les meilleures intentions du monde pour chacun.
    Le temps passe à l'infini, cependant l'homme a tendance a oublier que nous ne sommes que de passage (moyenne de 80 ans) les 20 premières années de nos vies, on se construit, les 10 dernières on observe ce que l'on a construit, alors essayons de construire quelque chose de bien pour nos enfants et pour nos générations futures.....
    J'ai confiance en l'homme, ce que l'on bâti peut-être reconstruit c'est comme ça que l'on avance, en reconnaissant ses erreurs.
    A défaut de cette vision, je pense que le système que nous avons conçu va imploser et le travail sera d'autant plus long et il y aura inévitablement beaucoup de victimes, la grande question, qui, quand, comment, en revanche ce que nous savons c'est pourquoi.
    Et si tout le monde se mettait d'accord pour effacer la dette de tout le monde et créant un nouveau modèle économique fiable.
    Qu'en pensez-vous... il y a du boulot sur la planche à billet.
    William S.

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