samedi 6 février 2016

Face aux migrants, notre médiocrité

Regarder la souffrance en face
  Devant cette simple photographie, si belle et si symbolique, se brisent tous les populismes, toutes les haines. Dans le drame que traverse l'Europe, s'il est une image à retenir, ce n'est pas celle du millier d'hommes, des migrants, rassemblés pour agresser sexuellement des centaines de femmes, mais bien celle-ci, car elle est nécessaire. Oublions les statuts, oublions nos craintes, fussent-elles légitimes, oublions nos torpeurs, nos désaccords, et regardons l'humanité en face. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. La vague migratoire que traverse l'Europe est en train d'annihiler le rêve européen, cadavre encore fumant, légué par nos illustres utopistes, Schumann, Monnet et Adenauer. Le si admiré modèle scandinave est confronté à des entrées migratoires aussi importantes que celles de la France, et le populisme gagne du terrain dans une société où la question de l'immigration est encore un tabou. A Stockholm, des militants ont été attaqués par des groupes d'extrême droite. Sur les 160 000 réfugiés devant être répartis selon le mécanisme décidé à une échelle européenne, seuls 351 l'ont réellement été. En Europe de l'Est, les gouvernements, tous plus démagogues les uns que les autres, instaurent des mesures drastiques. Personne ne nie que le chemin est difficile, que les chiffres sont importants, que l'intégration sera compliquée, et que les différentes cultures peuvent sembler s'opposer, mais l'Europe doit se fixer un objectif en accord avec son humanisme, avec sa grandeur aussi. N'oublions pas que le Liban accueille presque autant de réfugiés qu'il a d'habitants. Au lieu de se prostituer devant le sultan Erdogan, l'Europe doit se montrer forte et unie.
  Face à ces récits (comme celui d'Ozan Kose, journaliste pour l'AFP, disponible ici), une réaction se fait trop souvent entendre: c'est le sempiternel "ne réagissons pas à l'émotion". Naturellement, pour construire une politique, il ne suffit pas de se lamenter, mais il ne faut pas délaisser l'empathie, car cela nous fait tomber dans l'indifférence, dénoncée par le Pape François sur l'île de Lampedusa.


La visionnaire Frau Merkel

Mme Merkel est mue par deux causes; comme la fille de pasteur qu'elle est, elle veut incarner une droiture morale, un réel humanisme en Europe. Par ailleurs, elle sait que la démographie allemande est catastrophique, et que le système de retraite par répartition outre Rhin va péricliter si la situation s'aggrave. Elle donne des leçons à la piètre gauche française, trop occupée à se chamailler autour de la déchéance de nationalité; elle en donne surtout à François Hollande, qui assure le service minimum, s'engageant contre son gré dans des directives européennes qu'il n'applique pas. Hollande, sur ce sujet plus encore que d'ordinaire, est un petit cynique sans envergure, qui refuse de s'engager par peur bleue du Front National. Malgré les cafouillages, les mauvais sondages qui s'enchaînent, Merkel a su rester fidèle à ses convictions. Le contexte démographique et économique n'étant pas identique en France et en Allemagne, nous ne devons (ni ne pouvons) accueillir autant de réfugiés que l'Allemagne. Mais, même en France, les flux migratoires ne sont pas néfastes pour notre économie; plusieurs études sur le coût ou les bénéfices économiques de l'immigration ont été menées, et elles ont abouties à un solde positif ou négatif, mais faible dans tous les cas. Comme l'a montré Patrick Artus, économiste chez Natixis, l'impact sur le marché du travail de réfugiés en nombre raisonnable est nul voire légèrement positif. Contrairement à certaines idées préconçues, la France accueille finalement peu d'immigrés: 200 000 entrées "brutes" sur le territoire national, mais seulement 60 000 nettes, soit 0,1% de la population totale.

Un devoir moral

Le mode de pensée qui pousse les Français à rejeter l'accueil de demandeurs d'asile est terrible et malheureusement très répandu: il s'agit d'un repli sur soi, d'une France rivée aux variations de la courbe du chômage, inquiète de savoir comment sera financée la Sécurité sociale l'année prochaine, préoccupée par les programmes scolaires; ces interrogations sont légitimes, mais elles restent infimes en comparaison des tourments qu'ont subi les populations de Syrie et d'Irak. Il s'agit d'une guerre, de bombardements incessants, d'une vie quotidienne sous le califat islamique, par exemple à Deir-el-Zor, de la charia appliquée au plus strict, de discriminations permanentes en raison du sexe, de la religion (chiites ou chrétiens assyriens ou populations yezzidies), de l'orientation sexuelle. Ces gens ne vivent pas dans le malheur, mais dans l'horreur. Ceci doit nous interroger sur notre condition, et sur une certaine psychologie française (cf. Pour un existentialisme national) Tous ceux qui exaltent nos valeurs judéo-chrétiennes devraient considérer l'accueil de ces réfugiés comme une obligation. 

La nécessaire et difficile intégration

Le problème soulevé ici ne relève pas uniquement de la question des migrants et demandeurs d'asile, mais de la question de l'immigration dans son ensemble. Si la perception de l'immigration est aussi mauvaise aujourd'hui, c'est l'intégration qui est en cause. L'apartheid social de Manuel Valls est presque un excellent terme, à ceci près qu'il laisse entendre que, non seulement l'Etat ne remplit pas son rôle, mais même qu'il dresse des barrières sociales et ethniques volontairement. Droite comme gauche ont créé, par défaillance, des quartiers d'immigration, où le taux de chômage est élevé, où la délinquance prévaut plus qu'ailleurs. Cette incapacité à instaurer un semblant de mixité sociale est un boulet pour la France, car elle laisse germer le communautarisme, crée une inégalité pathologique entre la classe moyenne, et les classes populaires des banlieues, inégalité éducative qui se répercutera pour l'accès à l'emploi. Pour détruire ces ghettos, il faudrait paradoxalement réduire le nombre de HLM en France, fluidifier notre marché immobilier (surévalué de 33% selon une étude), mais appliquer plus strictement les quotas de logements sociaux, même revus à la baisse. L'Etat doit également donner une éducation de qualité, même dans "la France périphérique" de Christophe Guilluy.
Lors de l'entrée sur le territoire français de migrants, l'Etat doit s'appliquer à donner des cours de français, obligatoires, en s'appuyant sur le tissu associatif local, pour éviter de créer une usine à gaz fonctionnarisée, coûteuse et inefficace. La solution des camps de réfugiés, adoptée par le Liban, par exemple, est à la fois indigne d'un grand pays développée et néfaste: en condamnant les réfugiés à rester dans un entre-soi de gens traumatisés, dans la misère, les camps de réfugiés ne font qu'accroître le communautarisme et les incivilités. Calais en est l'exemple même: le camp de réfugiés est au bord de l'explosion; 6000 personnes y croupissent dans le froid et la misère, les bandes de voyous pillent, des incivilités y sont recensées tous les jours. Au lieu de maintenir ces gens dans l'expectative d'un passage en Grande-Bretagne, il faudrait évacuer le camp, travailler avec des associations pour leur trouver un logement, sur le modèle de ce qui est fait en Allemagne. Naturellement, il faudra proposer aux réfugiés de rentrer dans leur pays d'origine, si la guerre cesse; mais, on ne pourra en aucun cas les contraindre, car cela empêcherait leur intégration.

Et Cologne ?

La situation rend nécessaire de commenter les méfaits de Cologne. Ce qui a eu lieu est ignoble, et les Etats européens doivent se montrer intransigeants avec les agresseurs; ceux-ci ont méprisé les droits de la femme, difficilement acquis par l'Occident. Cette vision peut paraître "huntigtonienne", mais les conceptions de l'islam en vigueur dans les pays arabes à propos du statut de la femme n'y sont pas pour rien. Comme le dit si justement Elisabeth Badinter, "il le faut pas avoir peur d'être traité d'islamophobe", c'est-à-dire que la France doit anéantir l'islam rigoriste, y compris son avatar, la loi coranique, malheureusement majoritaire dans tous les pays arabes (y compris l'Algérie, le Maroc, etc.) A ce propos, il est indispensable de lire la chronique de Kamel Daoud, écrivain franco-algérien d'expression française menacé d'une fatwâ pour son irréligiosité, dans Le Point du 14 janvier 2016: Portrait de l'intégriste universel.
Du militant d'extrême droite au djihadiste en passant par le rabbin intégriste, tous voient dans la femme un attentat, un détournement du sens du monde, une tentation, la chair antinomique du céleste, la cause de la gravité qui est le contraire de la prière ou la source du désordre social par le sexe détourné. (...) L'intégriste a le geste fébrile, le raisonnement fermé, le corps violent comme une arme, l'amour desséché par le besoin des rites, le slogan non négociable comme un verset. On le reconnaît au populisme des solutions et au jeu des affects simples: la peur, la sécurité, l'économie (la faim), le sexe. Il y répond par la solution finale, la purge ou l'outrance.
L'Europe et la France doivent se montrer intransigeants envers l'intégrisme islamique parmi les réfugiés, qui existe bel et bien, ne le nions pas. Mais est-ce pour autant digne de traiter ces gens comme des animaux, de les bouter au-delà des frontières, apatrides de fait de guerre ? Devons-nous reculer pour quelques obstacles, si insurmontables puissent-ils paraître ? En agissant ainsi, nous renierions nos valeurs occidentales, celles qui ont construit nos sociétés. N'oublions pas que ces réfugiés n'aimeront la France que si elle s'aime elle-même.

1 commentaire:

  1. "Le cœur d'un homme d'Etat est dans sa tête" disait Napoléon Bonaparte.
    Nos responsables politiques ont été élus pour défendre et servir la Nation. Nous pouvons bien nous émouvoir sur les différentes tragédies qui traversent le monde actuellement mais rappelons nous et sans vouloir reprendre le stupide slogan "America first" que l'on pourrait attribuer à tort à mon propos en le transformant légèrement, que ce ne sont pas dans les domaines d'action des différents détenteurs du pouvoir en France de sauver le monde. Ils peuvent tenter et moralement le doivent de trouver une solution ou plutôt les solutions aux problèmes des migrants mais nous ne pouvons pas imputer au président de la République et à son gouvernement ce problème non résolu.
    La France par son héritage historique et son identité, se révèle être une Nation généreuse, la Nation des grandes choses et il est dans notre lignée nationale, légitime de s'atteler à ce problème important qui dépasse le cadre national.
    Cependant, soyons prudent sur les propos que nous tenons, la vie de ces migrants ne sont pas dans les compétences nationales mais les sauver serait indéniablement participer au rayonnement de la France.

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