mardi 9 février 2016

Le travail dominical, nouvelle lubie libérale

La récente loi Macron - vous savez celle du 49.3 ! - inclut un assouplissement en matière de travail dominical, doux euphémisme qui ne masque pas le coup de force libéral. 
Concrètement, la loi prévoie l’ouverture des commerces le dimanche, sans autorisation spéciale cinq fois par an, et jusqu’à 12 au total, sur autorisation du maire. Cet "assouplissement" présenté comme un réel progrès est partie intégrante de la libéralisation entreprise par le gouvernement à propos du travail, thème majeur de notre société. Cependant, en touchant au principe de repos dominical, Macron touche sans s'en rendre compte à une véritable institution, à une tradition, en bref à un héritage culturel. 
Déconstruire cet héritage culturel place Macron dans le panthéon des innombrables déconstructeurs de la France depuis Mai 68. Il siège aux côtés des intellectuels Pierre Bourdieu, Michel Foucault et des politiques Simone Veil, Christiane Taubira, Martine Aubry pour le meilleur et (surtout) pour le pire.





Toucher à un héritage culturel n'est pas anodin, ce que Macron ne réalise sûrement pas. Le repos dominical, instauré en 1906, est d'une importance vitale dans nos sociétés modernes en perte d'identité. En France, pays chrétien, le dimanche est le jour du Seigneur, n'en déplaise aux défenseurs d'une laïcité qui confine malheureusement à l'anticléricalisme. Pour établir un parallèle, ouvrir complètement le travail dominical serait comme autoriser les Juifs à travailler le jour du Shabbat, chose absolument impensable. Alors que Bernard-Henry Lévy a remis au gout du jour "l'esprit du judaïsme" dans son dernier ouvrage, il est intéressant de constater la vitalité de cette société (très) bien assise dans ces traditions religieuses. Une partie de la haine envers Israël est d'ailleurs liée à cette caractéristique fondamentale du judaïsme qui fait si cruellement défaut à nos sociétés occidentales chrétiennes. La célèbre petite phrase de De Gaulle qui qualifiait le peuple juif de "peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur" lui fut violemment reprochée, mais qu'est-ce que je ne donnerais pas pour qu'on en dise de même pour la nation française ! Nier nos traditions n'est nullement un moyen de redonner à la France sa grandeur culturelle d'antan.
Et puis si on suit la logique laïciste très en vogue actuellement, les fêtes chrétiennes ne devraient-elles pas être supprimées ? Imaginez un peu Noël devenir la Fête de l'Hiver, Pâques serait renommé la Fête du Printemps et l'Assomption serait l'occasion d'une fête en l'honneur de l'été. On pourrait même faire encore plus ridicule et donner à ces jours fériés les noms de Liberté, Egalité, Laïcité ou encore Démocratie. Ça ne vous fait pas rêver ? Moi non plus.

A cette dimension culturelle, s'ajoute un argument social. Selon les études, 12 % de la population française serait en burn-out. Laisser les entreprises fixer le temps de travail des salariés se finira nécessairement pas le triomphe des intérêts du patronat. Regrettons donc cette nouvelle mesure qui met à mal les conditions de travail des salariés et les rend encore un peu plus dépendant. Pour l'instant, les heures travaillées le dimanche sont mieux rémunérées, mais  soyez certains que quand les Français s'en seront accommodés, le dimanche deviendra un jour de travail comme les autres. C'est l'effet du cliquet du libéralisme-progressisme : un "progrès" ne vient jamais seul.
Cette mesure s'inscrit d'ailleurs pleinement dans la politique de Macron visant à libéraliser - ou à "le rendre plus flexible" - le marché du travail français. Concrètement, cela veut dire moins de droits pour le salarié et plus d'instabilité dans son contrat de travail. Ce n'est pas la bonne mesure à prendre quand on voit l'état économique et moral de la France. Rajouter en plus le risque d'être licencié de manière expéditive sans motif n'améliorera pas la difficile vie des salariés, qui doivent déjà lutter contre le fléau des délocalisations.

Par ailleurs, ouvrir le dimanche constitue une rupture certaine dans les relations entre les individus. Je m'explique : historiquement, le dimanche est le seul jour où les Français pouvaient à coup sûr se retrouver - à la messe, à un déjeuner de famille, à un pique-nique entre amis dans les bois... Alors que lien social faiblit devant les "progrès" des relations virtuels par les réseaux sociaux, supprimer le seul moment où les Français peuvent encore partager des moments risque de remettre un peu plus en cause la solidarité entre les individus.

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L'argument économique, selon lequel ouvrir le dimanche permet aux producteurs notamment dans le tourisme et la distribution de bénéficier d'une bouffée d'air alors que la France ne parvient pas à renouer avec la croissance, ne tient pas la route. L'économique ne doit pas surpasser les relations familiales et amicales. D'autant plus qu'il introduit dans l'économie une nouvelle inégalité criante : les petits commerçants seront clairement désavantagés par rapport aux grandes enseignes qui emploient plus largement. En 2008, lorsque la droite avait fait passer la loi Maillé qui entamait le processus de libéralisation du travail, des politiques de gauche dont Ayrault et Mamère avaient signés une tribune intitulée "Yes Week-end" dans Libération qui résumait le problème :
"Nous refusons que la civilisation du supermarché remplace la civilisation du loisir. La citoyenneté ne se résume pas à l’acte de consommation. Quelle vie privée, quelle vie de famille sans jour de repos hebdomadaire commun, alors que justement nos sociétés souffrent déjà d’une déstructuration des liens sociaux ?
Au «travailler plus, pour gagner plus» qui a montré son injustice depuis deux ans, les députés de toute la gauche (socialistes, radicaux de gauche, communistes et verts) opposent le «travailler mieux, pour gagner mieux» du prix Nobel de l’économie Joseph Stiglitz."

En réalité, la loi Macron n'est qu'un nouveau moyen de vendre la France aux grandes firmes multinationales et de détruire les petits commerces - ceux qui font le charme de la France et pour qui les temps sont déjà durs. Le libéralisme continue son oeuvre destructrice.

Des syndicats sont parvenus à s'opposer à l'ouverture le dimanche. Pour combien de temps ?

2 commentaires:

  1. Cher Elie, merci pour cette invitation à exprimer mon inspiration !

    Tout d’abord, en vous lisant je me dis que je devrai reconsidérer mon opinion à l’égard de l’islam politique et davantage le respecter. Je me trompe peut-être mais je retrouve beaucoup dans vos propos les argumentaires des modes d’organisation des sociétés de l’Arabie Saoudite et de l’Iran. Dit comme ça, c’est certes un peu provocateur, mais par rapport à l’Islam et au judaïsme de l’Etat d’Israël, je pense vraiment que l’apport de la civilisation chrétienne a justement été de distinguer l’espace profane (celui de tous) de l’espace religieux (celui des clercs qu’on pourrait éventuellement pour la circonstance élargir aux croyants). Donc pour clarifier le débat, évacuons les références religieuses et utilisons notre seule raison, car elle seule peut rassembler les hommes qui ne croient pas aux mêmes choses.

    Ensuite, après la lecture de votre dernière phrase, je vous suggère de prendre une petite leçon particulière de libéralisme auprès du professeur de philosophie des TES1. Mais attention ! D’après ce que je viens de lire dans l’article, il risque de vous choquer énormément… Cher Elie, certes le libéralisme est de retour, et vous avez raison, ce n’est pas le meilleur du libéralisme qui revient, mais aujourd’hui ce dont la France souffre, ce n’est pas d’un excès de libéralisme. Notre pays est englouti par les lois, les réglementations, les normes de toutes sortes, les statuts, les positions acquises, les privilèges, etc. Et pourtant ce thème de la société française «bloquée» n’est pas nouveau ! Il est temps d’agir et d’expérimenter plus et donc d’opter pour plus de liberté. Eh oui ! Heureux est le socialiste qui le voit !

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  2. Je rebondis sur les propos de mon collègue Gustave de Vautibault. avec lesquels je suis en total accord et je le salue amicalement au passage. Je me permettrai d’ajouter un ou deux points concernant le cas très intéressant d’Israël.

    De 1948 à 1977, la gauche anti-libérale était au pouvoir. Elle contrôlait tout : médias, universités, syndicats, administration, armée. Elle a ruiné le pays, exactement comme en Grande Bretagne à la même époque.
    A partir de 1977, Israël est passé en quelques années du socialisme dirigiste aux libertés politiques et économiques, pour le plus grand bien de tous et sans renier les traditions religieuses et culturelles du pays.
    L’État est alors passé du rôle d’acteur direct et de producteur à celui d’arbitre et de facilitateur, sur le plan économique et social, avec de vastes privatisations, également dans les domaines de l’éducation et de la santé.
    Lentement mais sûrement, le modèle collectiviste et utopique des kibboutz a disparu.
    Cette mutation profonde s’est accompagnée d’un changement de culture au sein de la société, faisant davantage de place à l’innovation, aux solidarités privées et au dynamisme de la société civile.
    Mais surtout, la situation des arabes israéliens s’est nettement améliorée ces dernières années. Pourquoi ? Parce qu'avec l’État providence, beaucoup d’entreprises appartenaient à l’État et engageaient plutôt des juifs. Avec la libéralisation, les entreprises se sont mises à engager leurs employés pour leurs seules compétences et non en fonction de critères politiques ou religieux.
    La liberté, contrairement au dirigisme économique, c'est le véritable progrès économique et social.

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