samedi 26 mars 2016

BCE : votre argent est en danger




Jouer avec les taux d’intérêts, inonder les marchés de liquidités, acheter les titres de dettes publiques grâce au fameux quantitative easing : il aura tout essayé. Déployer sa boite à outils de manière très risquée et sans succès ne lui a pas suffi, Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne, a annoncé le 21 janvier 2016 à la plus grande stupeur de tous : « Nous pouvons agir sans limite ». Le président est prêt à tout pour relancer la dynamique de l’économie européenne. Ses dernières mesures ont été de baisser les trois taux directeurs : le taux principal, le taux de prêt marginal et le taux de dépôts, ce qui incite les banques à se refinancer et à faire circuler leurs liquidités. La BCE a également annoncé le lancement de quatre nouveaux TLTRO, prêts de long terme réservés aux banques de la zone euro qui prêtent à l’économie, ainsi que l’augmentation du quantitative easing de 20 milliards d’euros par mois. Mais le taux d’inflation de la zone euro est encore tombé à 0,2% en février dernier et le docteur Draghi n’a plus de remède. De quoi remettre en cause l’efficacité de la politique monétaire et - plus grave encore - la légitimité de la banque centrale.


Mario Draghi, président de la BCE


On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif


Rappelons-le d’abord, la Banque Centrale Européenne est une institution chargée par les Etats membres de la zone euro de définir les grandes orientations de politique monétaire et de prendre les décisions nécessaires à sa mise en oeuvre : c’est-à-dire de maintenir le pouvoir d'achat de l'euro et donc la stabilité des prix. Sa mission principale, notamment, est de maintenir l’inflation, soit l’augmentation générale des prix, « au-dessous, mais à un niveau proche, de 2 % sur le moyen terme. » Pour cela, la BCE a recours à une panoplie d’instruments tels que la variation des taux d’intérêts ou celle de la masse monétaire en circulation. Une fois cette précision faite, il est temps de constater l’inquiétante stérilité des mesures prises par M.Draghi.

En juillet 2012 déjà, Mario Draghi avait calmé les agitations des investisseurs quant à l’avenir de la zone euro, en indiquant qu’il était prêt à faire « whatever it takes », c’est-à-dire tout ce qui est nécessaire pour la sauver. Il a alors choisi de passer le taux de prêt de la BCE à 0,05 % , c’est-à-dire quasiment nul, pour inciter les banques à emprunter et faire circuler la monnaie. De même, le taux de dépôts est tombé à - 0,4 % , c’est-à-dire que la BCE taxe les dépôts des banques, afin de les forcer à prêter cet argent aux entreprises et aux ménages, ou le placer sur des titres rémunérateurs à l’étranger. En fait, depuis longtemps déjà, la BCE s’attache à la doctrine keynésienne qui préconise de hausser la quantité de la monnaie en circulation, provoquant l’augmentation de la demande globale et générant de l’inflation. Avant de contester le fondement de cette théorie économique, il nous faut observer que, dans le cas de la BCE, elle ne porte pas ses fruits.


La situation monétaire vers laquelle s’est dirigé Mario Draghi ressemble dangereusement à celle des graves crises que nous avons connues ces dernières décennies et notamment à celle de 2008. Inciter à ce point les banques à accorder des crédits à leurs clients peut mécaniquement entrainer un dérèglement bancaire qui se traduit par une effusion de prêts à des agents économiques non solvables. Baisser les taux directeurs va, en réalité, favoriser une irresponsabilité destructrice auprès des émetteurs et récepteurs du crédit. De plus, comme l’exprime Alain Dessert dans son étude La bombe Z : Comprendre la bombe à retardement des taux directeurs à 0 %, réduire les taux directeurs à un niveau si bas, c’est prendre le risque de difficilement pouvoir les remonter. Mais il y a pire encore : cette politique, en plus d’être mal réfléchie, ne fonctionne pas, puisqu’on constate que le crédit aux ménages et aux entreprises dans la zone euro n’a augmenté que de 1,1 % en 2015 après de nombreuses réformes. Mario Draghi prend alors conscience, avec effroi, que les taux directeurs ne répondent plus.

Il décide donc, après de longs débats avec les Allemands, au départ très peu favorables à cette mesure, d’acheter 80 milliards d’euros par mois de titres de dette, essentiellement publique, aux Etats membres. Cette erreur est jugée « fatale » par Florin Aftalion, professeur émérite à l’Essec, dans L'erreur fatale de la Banque Centrale Européenne . Selon lui, le rachat de titres de dettes, élargi ensuite à des obligations d’entreprise de bonne qualité, conduira à l’oubli temporaire de la dette des Etats qui, trompés par le sentiment de l’avoir remboursé, s’attacheront à de nouvelles dépenses colossales. La conclusion qu’un ancien banquier central a livré dans un entretien à ce sujet est sans doute la meilleure : « L’efficacité n’est pas nulle, mais ce sont des politiques à rendements décroissants. ». 

On ne pourra pas dire que Mario Draghi n’a rien fait pour lutter contre la crise que connait actuellement l’euro, et notamment contre la déflation. Mais son combat était vain, car on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Autrement dit, la monnaie n’agit sur la demande qu’à très court terme et toute politique monétaire est donc inutile. L’erreur vient du système monétaire actuel qui croit pouvoir réguler ce qui ne se régule pas.


La BCE siège à Francfort depuis fin 2013


Les limites du monopole monétaire

La politique monétaire expansionniste
de la BCE fausse les données
de l'économie. Elle brouille les effets
et déplace les causes.


L’impasse actuelle devant laquelle se trouve la BCE pose la question de son utilité et de sa légitimité. Depuis toujours, les politiques monétaires nous sont présentées comme nécessaires, si bien que nous n’osons même pas imaginer un autre ordre monétaire. Pourtant, dès que l’on s’interroge sur l’apparition de la monnaie et sur sa vraie nature, on découvre des mécanismes inaperçus et on doit remettre en cause bien des idées reçues.

D’abord, plusieurs économistes tels que Ludwig von Mises dans Théorie de la monnaie et du crédit, ont démontré que l’Etat avait, en réalité, confié aux banques centrales une mission impossible - et dangereuse : celle d’une planification centrale de type soviétique. Une institution telle que la banque centrale ne peut pas planifier l’évolution des moyens de paiement requis par l’économie puisque, selon Mises, un développement économique planifié ne pourra pas atteindre un niveau jugé souhaitable d’inflation et de croissance. En fait, la véritable mission de la banque centrale est politique, comme l’exprime Murray Rothbard, économiste et philosophe américain du XXème siècle : 

« La Banque Centrale est la propriété et l’outil du gouvernement. Elle reçoit le privilège monopolistique d’émission de la monnaie, tandis que les autres banques commerciales privées ont seulement le droit de recevoir des dépôts à vue sous forme de comptes chèques. »

Dans son livre La vérité sur la monnaie, Pascal Salin constate : « Nous n'avons pas besoin de banque centrale, puisque nous n'avons pas besoin de création monétaire. Dans toute l'histoire de l'humanité, nous n'avons pas eu de banque centrale, jusqu'à une époque récente. Il n'y a jamais eu autant d'instabilité, de crises monétaires et d'inflation, depuis que les banques centrales existent. » En effet, il démontre qu’avant les XIX et XXème siècles, on remarque une stabilité relative des prix durant plus de vingt siècles complets. Depuis que la monnaie et sa « régulation » sont l’apanage d’une banque centrale, notre économie a connu la plus grande instabilité de son histoire, notamment à travers la Grande Dépression, l’apparition de cycles dépressifs, l’alourdissement de la dette publique. Pire encore, l’action des banques centrales a provoqué une inflation sans précédent sur le long terme. En effet, Robert Wenzel indiqua, lors d’une étude, qu’aux Etats-Unis, « les prix depuis l’existence de la FED ont augmenté de 2241 % ». 

On peut aujourd’hui reconnaitre la cruelle responsabilité de banques centrales dans les crises que notre économie a connu, telle que celle des subprimes. En effet, leur action aboutit à des fluctuations des taux d’intérêts qui n’ont rien à voir avec les réalités fondamentales; ces fluctuations perturbent les marchés et créent des bulles spéculatives. Par ailleurs, les autorités monétaires incitent à des comportements imprudents, en suscitant l’idée que leur rôle consiste à évacuer les risques, l’Etat venant à la rescousse des établissement « too big to fail » par l’intermédiaire de la Banque Centrale, prêteur en dernier ressort.







En fait, la Banque Centrale, qu’elle soit nationale ou européenne, fausse les données de l’économie. Elle vient interrompre la partie, change les règles du jeu. Ron Paul, homme politique américain, le reconnaissait lui-même dans une interview :

« Pourquoi acceptons-nous sans sourciller qu'un petit groupe de gens du conseil de la Réserve Fédérale exerce tant de pouvoir sur notre bien-être économique ? Le contrôle centralisé et par monopole de notre monnaie est-il même compatible avec une soi-disant économie de marché ? »

Enfin, l’objectif fixé par la Banque Centrale de maintenir une inflation aux alentours de 2 % est encore très discutable. Les libéraux auront longtemps montré qu’inflation est synonyme de détérioration du pouvoir d’achat et que celle-ci ne devrait jamais être souhaitable. « Recourir à l'inflation pour surmonter des difficultés passagères équivaut à brûler ses meubles pour se chauffer. » disait Mises. En clair, en plus des graves conséquences qu’elle entraine, l’inflation est une illusion monétaire mal interprétée qui, même si elle peut éventuellement se traduire par une croissance sur le court terme, provoquera toujours un appauvrissement général sur le long terme.


Un point essentiel doit être évoqué lorsque l’on parle de banque centrale, c’est la monnaie. Si une juste concurrence doit être établie entre les banques, il faut nécessairement exiger une juste concurrence entre les monnaies. Cette idée est vigoureusement défendue par Friedrich Hayek dans La route de la servitude, qui proposait deux systèmes monétaires. Le premier est d’instaurer la même monnaie dans tous les pays, le second d’autoriser toutes les banques, agents économiques, nations, à créer leur propre monnaie. Aujourd’hui, l’euro ne répond ni à l’un, ni à l’autre. Il est la monnaie unique d’une zone déterminée et s’impose à ses membres. Voilà pourquoi il faut le remettre en question (comme le fait notre article Une sortie de l'euro est-elle envisageable ?).


Repenser la politique monétaire

La meilleure politique monétaire 
consiste à ne pas en avoir.


« Si je vous ai semblé excessivement clair, c’est que vous devez avoir mal compris ce que j’ai dit. », lançait Alan Greenspan, président de la FED, en 1987 devant les membres du Congrès américain. Les Banques Centrales ne sont toujours pas claires aujourd’hui, c’est le moins qu’on puisse dire. La BCE de Draghi commence à comprendre que son intervention est inutile, voire néfaste.  Sa politique monétaire expansionniste ne résout pas les questions d’instabilité monétaire. En fait, elle fait tout le contraire. Elle brouille les effets et déplace les causes. L’idée même de vouloir une régulation monétaire n’est pas mauvaise, c’est sa réalisation qui pose problème. Faire marcher la « planche à billet » ne doit pas être une politique, car cette méthode barbare ne traduit que l’incompréhension des banques centrales face à des phénomènes économiques qui ne répondent plus aux simples lois de l’offre et la demande. L’homo œconomicus est plus complexe qu’on ne le pense et il est dangereux de vouloir lui imposer un comportement qu’il ne désire pas naturellement.

Aujourd’hui, la plupart des économistes frémiraient en apprenant la nouvelle : Super Mario n’a plus de pouvoirs. En réalité, cela nous fait enfin comprendre un des fondements essentiels par rapport à la monnaie, annoncé par l’économiste Friedrich Hayek depuis longtemps déjà : la meilleure politique monétaire consiste à ne pas en avoir. Le refuge face aux fluctuations que connaît notre économie ne doit se trouver ni dans la confiance aveugle en une banque centrale bienfaisante, ni dans l’isolement financier des agents économiques. Seul une espérance optimiste dans l’individu pourra sauver votre argent du danger qu’il court, individu qui s’exprime sur le marché, à travers les intérêts particuliers et pour le bien commun.


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