dimanche 6 mars 2016

Démocratie numérique : enjeux et limites

Le diagnostic politique de la France en ce début de siècle est alarmant. Aujourd'hui plus qu'hier, la France semble au bord de l'explosion sociale. Ce qui est bel et bien remis en cause, c'est le pacte social, qui est fonde notre société. Les philosophes contractualistes, de Locke à Rousseau, seraient bien en peine de voir notre État actuel, vilipendé de toute part. La lente descente aux enfers de l'État semble dater des années 1980, lorsque les idées néo-libérales étaient à leur apogée et que l'État était un gros mot. Aujourd'hui, malgré la place croissante de l'État dans l'économie, il ne parvient plus à maintenir la cohésion de la nation.

A cette nouvelle faiblesse de l'Etat, s'ajoute une crise de la démocratie. Celle-ci s'exprime à travers trois constats différents s'auto-entretiennent et se cumulent : la montée de l'abstentionnisme, le manque de représentativité et l'impossible renouvellement politique.

Un triple problème


1) L'abstention

Celle-ci n'a cessé de croître depuis les débuts de la Vème République. J'ai développé ce problème ainsi qu'une possible solution dans un article : Faut-il rendre le vote obligatoire ?



2) Le manque de représentativité

C'est une plaie profonde de la politique en général. Certaines classes sociales sont mieux représentés que d'autres. Suivant le diagnostic de Marx, selon qui les partis n'étaient qu'au service de la bourgeoisie, Bourdieu a théorisé la domination multiforme - et notamment politique - des élites. Il suffit de relire La Noblesse d'Etat pour se rendre compte de la reproduction des élites en France. Alors que les enfants issus des classes supérieurs trustent les meilleurs postes, les classes moyennes et populaires se sentent profondément délaissées par les candidats du système, qui ont tous un parcours similaire et semblent ne voir en eux que des potentiels électeurs et non des compatriotes qu'ils ont le devoir aider. 
Résultat : ils s'abstiennent et sont ainsi progressivement exclus de la politique. Ils se voient imposer un Président qu'ils n'ont pas choisi, ce qui renforce leur sentiment d'exclusion. 
Empiriquement, les études de sociologie politique mettent en exergue le manque de représentativité de certains citoyens. Citons deux exemples : les femmes et les ouvriers.

D'une part, on compte seulement 20% de députées alors que la moitié de la population est de sexe féminin. Si le sexe ne semble pas un critère déterminant de la vie politique, il n'empêche que le combat pour la parité politique est nécessaire si l'on veut un échiquier politique qui représente au mieux la population. Attention toutefois à ne pas tomber dans l'égalitarisme : comme le disait Elisabeth Badinter, les femmes ne doivent être jugées que sur leur compétence, il n'est donc pas question de mettre en place une quelconque discrimination positive.

D'autre part, les ouvriers ont historiquement été la classe la moins représentée. La sociologie a longuement disserté sur les raisons de cette sous-représentation, qui aurait sûrement persisté sans l'apparition de partis communistes et/ou socialistes. Un des indicateurs de cette exclusion progressive des ouvriers de la prise de décision est la baisse continue de la syndicalisation en France. Alors que l'action syndicale leur permettait de survivre parallèlement au jeu politique, le cruel défaut de légitimité des syndicats (ainsi que leur radicalisation récente, cf. Le crépuscule des idoles syndicalistes) aujourd'hui ne leur permet plus de s'exprimer et de peser dans la vie politique.


3) L'impossible renouvellement politiques

La politique semble une affaire de vieux renards, rompus aux joutes, aux coups-bas et aux alliances stratégiques. En fait, la politique est devenue une arène dans laquelle les plus jeunes, les plus tendres, les plus naïfs se font écraser. La conséquence de ce vieillissement de la politique est que la jeunesse n'a que peu de légitimité. C'est en fait complètement paradoxal : les Français se plaignent de voir les mêmes têtes depuis des décennies, mais se montrent sceptiques lorsqu'un jeune réformateur apparaît.

Cette difficulté à renouveler les politiques, pourtant élément essentiel si l'on veut renouveler la démocratie, peut être illustrée par la « jeune » - ils ont tout de même entre 40 et 50 ans - génération de politiques. Les Français sont sous le charme d'un Macron qui n'a pas encore la quarantaine mais préfèrent donner leurs voix à un Juppé qui va sur ses 70 printemps. En fait, Macron, Vallaud-Belkacem, Valls, Le Maire, Wauquiez, sont autant de futurs grands politiques qui ne pourront prétendre à la magistrature suprême que lorsqu'ils seront plus vieux – et donc peut-être moins en phase avec leur temps. 
Ne dénigrons pas pour autant nos vieux politiques qui ont acquis une expérience non-négligeable et un talent politique certain mais qui sont souvent usés par les nombreux combats déjà menés. Les jeunes politiques ont aussi leur défaut : ils sont souvent plus communicants qu'intellectuels. On comprend alors nos grands-parents qui regrettent le temps où les politiques ne sortaient pas de Sciences Po mais de l'Ecole Normale. Le débat Hollande-Sarkozy en 2012 fait pâle figure avec les Mitterrand-Giscard de 1974 et de 1981.

Le débat présidentiel de 2012 : quand les communicants ont remplacé les politiques

Tout l'enjeu est donc de trouver une juste solution à ces trois problèmes, condition sine qua non pour sortir du marasme politique actuel et renouveler la démocratie.


Une solution : la démocratie numérique

Nous avons donc vu que notre démocratie est en pleine crise. Son renouvellement urge. Mais comment s'y prendre ? Dans quelle mesure pouvons-nous s'appuyer sur les formidables possibilités offertes par la montée en puissance des NTIC ? Internet est-il le nouveau lieu d'exercice de la démocratie ? Mais ne risque-t-il pas dans le même temps de signer la mort de la réflexion intellectuelle ? La crise actuelle qui touche les démocraties est-elle en définitive irrémédiable ou bien est-ce seulement un passage obligé d'un cycle politique ? Autant de questions auxquelles je vais tâcher de répondre dans ce papier.

"Il faudrait qu'à l'heure du numérique, un million de signatures sur les réseaux sociaux imposent des candidats"

C'est Patrick Buisson, pape des politologues français, qui avait lancé l'idée dans une interview – chose très rare chez l'ancien conseiller de Sarkozy et journaliste à Minute – pour le bimensuel anti-libéral Elements. Regrettant la main-mise des partis sur le processus de désignation des candidats à la présidentielle qui ne produit que des politiciens mais pas des politiques, il avait affirmé que « tant que le processus de sélection demeurera ainsi, on ne sortira probablement pas des Sarkozy et Hollande. Pour en sortir, il faudrait qu'à l'heure du numérique, un million de signatures sur les réseaux sociaux imposent des candidats. » Quelle idée géniale ! Les réseaux sociaux ne sont -ils pas désormais le premier lieu de rencontres des Français ?
Chiffres des utilisateurs des réseaux sociaux en France et dans le monde en 2016
Source : http://www.tiz.fr/utilisateurs-reseaux-sociaux-france-monde/
Au-delà des difficultés techniques que nos ingénieurs et informaticiens se feront un plaisir de dépasser, une candidature en ligne réduirait considérablement les frais de campagne : les primaires coûtent affreusement chers aux partis (de l'ordre de 300 000 €). Mais surtout, une telle désignation des candidats permettrait de s'affranchir des partis, véritable plaie de la politique, comme l'indiquait un rédacteur du Prisme dans Pouvons-nous encore croire en la politique ? :
La clé du discernement se trouve dans la nature des partis et non dans les valeurs dont ils doivent, théoriquement, être les hérauts. Le pays observe: que voit-il? Il voit des partis qui ne sont plus les gardiens d'un idéal, mais simplement des machines à gagner des élections. Quand la ligne d'un parti change en fonction de la tendance du moment, pour une voix de plus, celui-ci ne peut demeurer crédible aux yeux des Français."


Car Internet est probablement le nouveau lieu d'expression des Français. La reprise du terme « forum » pour qualifier les sites de débat fait directement référence aux lieux de débat dans les cités grecques. On y discute, argumente, réfléchit, débat. L'égalité est assurée : chaque utilisateur est mis sur le même plan, tout comme la liberté : on peut tout dire, partout, quand on le souhaite. 

Mais c'est finalement cette liberté, qui fait la force d'Internet, qui peut également se révéler un piège. Le danger de la démocratie numérique réside dans la non-limitation des discussions. Personne ne viendra stopper quelqu'un qui est parti dans une argumentation aussi limitée dans les idées que pauvre dans le style. C'est finalement une sorte de retour au « bavardage » que dénonçait Raymond Aron lors de Mai-68. Obnubilé par l'opportunité qu'on leur offre de parler, les utilisateurs se perdent dans des bavardages sans queue ni tête, qui, loin de le favoriser, ne font qu'appauvrir le débat.

"Cette liberté, qui fait la force d'Internet, peut également se révéler être un piège. Le danger de la démocratie numérique réside dans la non-limitation des discussions."

Une autre difficulté d'Internet est l'immédiateté. Tout va très vite. La moindre information, si fausse soit-elle, peut être relayée des milliers de fois sur Twitter en quelques minutes. A l'heure où l'impatience est devenue la norme, les médias en ligne nous abreuvent d'informations inutiles, sans parler des scoops. 
Or les utilisateurs raffolent de ces news. Ils ne prennent plus le temps de réfléchir sur ce qu'ils lisent, entendent ou regardent, ils consomment. Tout. Tout le temps. Le risque d'intox est élevé tandis que les thèses complotistes y prolifèrent. Pourtant, ce qu'on écrit sur Internet reste éternellement. La plus grande prudence devrait donc s'imposer, mais les Français ne parviennent pas à s'arrêter. Ils racontent leur vie, partagent leur humeur, divulguent leurs opinions. Aucune régulation n'est possible. 

Seule une formation en amont permettrait de préparer les gens à cet outil formidable et dangereux qu'est Internet. Encore plus si ce dernier doit être le nouveau lieu d'expression de la démocratie.

Favoriser une réflexion encadrée mais libre, c'est ce que permet dès aujourd'hui, le think-tank en ligne Ideapolis, que j'ai présenté dans l'article Ideapolis, le laboratoire d'idées qui questionne le système actuel

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