vendredi 25 mars 2016

L'argent roi ou la perversion du statut de l’économie

« L’argent ne fait pas le bonheur. Celui qui a dix millions de dollars n’est pas plus heureux que celui qui en a neuf millions » disait le sculpteur Hobart Brown. Dans nos sociétés marquées par l’individualisme, faire vœu de pauvreté semble de plus en plus difficile.  
Ce phénomène illustre la perversion du statut de l’économie, qui est passée du statut d’instrument au statut de fin en soi.  



 Glissement du moyen vers le but

      La politique est désormais au service l’économie.

  Pour le constater, il suffit de s’intéresser au programme de nos hommes politiques.
 Que ce soit dans les partis de gauche ou de droite, deux sujets monopolisent actuellement le champ des discussions : l’économie et la sécurité. Ainsi, en étudiant les programmes des candidats pour la présidence de la région Ile-de-France en 2015, on remarque une même préoccupation majeure : Au sein des douze engagements de Claude Bartolone, la moitié ont directement trait à l’économie, tandis que le titre de l’ouvrage de Mme Pécresse contenant son projet pour la région est on ne peut plus clair : Voulez-vous vraiment sortir de la crise ? Et la question économique restera la problématique majeure de l’élection présidentielle de l’an prochain, comme le montre par ailleurs la principale proposition du favori à la primaire des Républicains, Alain Juppé : «je changerai la politique économique ». 
     Jusqu’au milieu du 17ème siècle, les rois de France et leurs ministres méprisaient l’économie, et se contentaient d’utiliser la croissance de la production au profit de leurs campagnes militaires. La prise de conscience de la réelle utilité de l’économie -en tant que moyen, et non comme objectif, on le comprend- commença avec Jean-Baptiste Colbert, ministre de  Louis XIV, lorsque celui-ci essaya de suivre le modèle anglais de production. De là devait venir notre perte.

    Cette omniprésence de la question économique au sein du domaine politique s’observe encore une fois dans les choix de nos dirigeants.
Le gouvernement français n’hésite pas à se mettre au service des intérêts économiques de la France, comme le démontre la visite du premier ministre Manuel Valls en Arabie saoudite au mois d’octobre 2015. Celui-ci a uniquement déclaré être satisfait d’avoir obtenu pour « dix milliards d’euros de contrats », esquivant au passage la question des droits de l’homme au sein de la monarchie saoudienne.
Cette tendance s’illustre également dans l’abandon du projet initial d’Union Européenne, devenue exclusivement une structure au service des marchés.

 
Le président de la République Française remet la légion d'honneur au prince héritier d'Arabie Saoudite le 4 mars 2016
« L’économie est  devenue la préoccupation majeure des français, bien devant le terrorisme »
          Toutes ces décisions des hommes politiques sont à la fois la conséquence et le facteur de la volonté des citoyens, qui considèrent en grande majorité l’économie comme seule source du bonheur.
Selon une étude de l’institut de sondage Harris Interactive menée en décembre 2015, 77% des français ont peur de perdre leur emploi. L’économie est donc devenue la préoccupation majeure des français, bien devant le terrorisme (47% des français se sentent menacés par d'éventuels attentats), comme le montre Eric Maurin dans son excellent ouvrage La peur du déclassement : une sociologie des récessions, dans lequel il affirme que 48% des français craignent de devenir SDF, alors que ceux-ci ne représentent pourtant que 0,01% de la population totale.
     Pourtant, l’économie ne fut pas toujours une priorité pour la population occidentale. Si l’on observe la société française sous l’Ancien Régime, ou bien la société américaine au 19ème siècle, les intérêts premiers de la nation étaient politiques, et basés sur des valeurs bien différentes : la protection de la famille, la religion…  

 « La perte d’une transcendance a eu en France un effet catastrophique »

Mais quelles sont les causes de cette évolution !? Cela semble être en corrélation avec la déchristianisation de la société française. Non pas qu’une société athée soit obligatoirement centrée autour de l’économie, mais la perte d’une transcendance  a eu en France un effet catastrophique. La population, n’ayant plus de réel but dans la vie, se concentre autour de ce qui n'était auparavant qu'un moyen, l’économie.




Mais en quoi est-ce un problème !?

        L’économie est neutre moralement: elle constitue par nature un instrument et non une fin en soi.
L’œuvre philosophique de Blaise Pascal, complétée par l’œuvre d’André Comte-Sponville, a laissé pour héritage le concept d’ordre. On peut ainsi distinguer l’ordre  techno-scientifique, l’ordre politique, l’ordre moral et l’ordre éthique. Il existe une hiérarchie entre ces ordres, qui se complètent et se limitent mutuellement. L'ordre politique devrait donc utiliser et limiter son ordre inférieur, l’ordre techno-scientifique, composé entre autre par l’économie. Par conséquent, le fait qu’un homme politique soit soumis à l’économie constitue une absurdité, une barbarie.


      Il ne faut pas négliger les risques d’une économie toute puissante. L’économie étant devenue une fin en soi, chaque crise que connaîtront les marchés mondiaux, puisque crises il y aura toujours (consulter à ce sujet l’ouvrage de Krugman : Pourquoi les crises reviennent-elles toujours?), aura un impact de plus en plus important. Les conséquences, loin de se limiter à un simple allègement de la bourse de chacun, entraîneront guerres et soumission permanente à l’économie de marché.


 Il n’est pas trop tard

     Bien qu’il n’existe pas de solution toute faite, des pistes peuvent être dégagées.
Une prise de conscience commune du problème majeur que représente la perversion du statut de l’économie sera en premier lieu nécessaire à une recherche approfondie de solutions. Ensuite, l’apparition d’un nouveau système de valeurs, basé non sur l’argent mais sur un retour aux valeurs traditionnelles, qui ont fait la grandeur de la France, pourrait permettre à l’économie de retrouver sa juste place : être un instrument de la poursuite du bonheur, et non la fin absolue de l’existence humaine.

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