mercredi 9 mars 2016

Quel modèle pour l'agriculture française ?

   L'histoire de l'agriculture française ressemble presque à celle de notre industrie, avec quarante ans d'avance: les politiques l'oublient, les Français sont ravis de payer moins cher au supermarché, autant qu'ils le sont d'acheter cent euros une tablette informatique produite en Chine, et notre pays s'éveille une ou deux fois l'an à l'occasion du salon de l'agriculture, ou lorsque les agriculteurs furieux de vivre dans la misère déchargent quelques tonnes de fumier devant une préfecture. Dans l'éternel cycle médiatique, le gouvernement organise dans la précipitation une conférence de presse, promet de "débloquer" d'obscures sommes d'argent, convoque un sommet à Bruxelles parce que c'est très pratique de taper sur les doigts du commissaire européen à l'agriculture Phil Hogan, puis ne fait rien. Les médias de droite fustigent "l'inaction du gouvernement", ceux de gauche appellent à la fin du productivisme, et ce petit monde se rendort jusqu'à une nouvelle crise.
  La France est un pays de paradoxes, mais ce constat vaut plus encore pour son système agricole. Les grandes enseignes, pour lesquelles la concurrence sur les prix est très élevée, rabotent les cours d'achat des produits agricoles pour satisfaire des clients toujours plus exigeants, mais soucieux de la qualité de leur alimentation, regardant avec attention les normes alimentaires. Si encore ce n'était que cela... La France cultive un romantisme niais pour ce qui touche à l'agriculture, croyant que l'agriculteur entretient un rapport quasi mystique avec son activité, qui serait entaché par l'irruption de techniques agricoles modernes. Las...


N'arrêtons pas le progrès

  Dans notre colbertisme bon ton, nous trouvons cela charmant de rêver à un retour à une agriculture paysanne, sans pesticides, sans OGM, où les plaines, loin de l'uniformité des cultures de maïs, seraient une série de bocages maraîchers. N'en déplaise aux lecteurs énamourés de la ruralité exaltée George Sand, la situation est complètement différente, et une immersion dans ce monde rural les découragerait vite. Seuls 2% de la population travaillent aujourd'hui dans l'agriculture, contre une majorité au début du vingtième siècle. Au lieu de fournir des produits de meilleure qualité, la faible productivité des techniques alors en vigueur rendait les produits de première nécessité plus chers, et l'alimentation était très peu diversifiée, ne comportant pas suffisamment de protéines. Comme le montre le magazine Science & Vie dans son hors-série de mars 2016, consacré à l'agriculture, les rendements agricoles ont été multiplié par un facteur allant jusqu'à 500, depuis le dix-huitième siècle. Pour jeter un regard plus contemporain sur le gouffre qui sépare l'agriculture productiviste de l'agriculture extensive, il suffit d'analyser la situation au Brésil, où cultures de soja intensives (sans doute trop, d'ailleurs) jouxtent fronts pionniers défrichant des kilomètres carrés de territoire. A noter que la deuxième technique n'est pas nécessairement plus respectueuse de l'environnement, puisque les territoires sont brûlés, cultivés pendant deux ou trois ans, avant d'être délaissés.
  Le défaut majeur de ce romantisme rural évoqué plus haut est d'ajouter aux craintes rationnelles sur l'usage des pesticides, sur leur aspect cancérigène, sur le bien-fondé des OGM... des appréhensions dénuées de tout fondement scientifique; par exemple: les dernières décennies ont vu deux révolutions bien particulières s'immiscer dans l'agriculture: la génétique et la hi-tech. Le premier sujet est très connu, et il ne sera pas développé ici dans un premier temps. Le second est au contraire très intéressant: les machines agricoles ont été équipées de systèmes informatiques performants qui, couplés à des capteurs et à des logiciels (coûteux), peuvent déterminer les dates auxquelles les traitements doivent être effectués, la quantité précise, par zone, d'intrants à injecter. Les images satellites infrarouges permettent de surveiller les cultures. Ces technologies participent de l'émergence d'une agriculture dite "de précision", utilisant moins et mieux les produits chimiques; et pourtant, elles continuent d'avoir mauvaise presse en France, et peu d'exploitations les utilisent sur notre territoire, comme si on ne pouvait pratiquer l'agriculture biologique ou raisonnée avec des méthodes ultérieures à l'âge de pierre.

Les outils numériques permettent de surveiller l'état des cultures
  Cela concerne aussi l'élevage: le nec plus ultra en matière technologique est le capteur biologique introduit dans le système digestif de la vache, permettant un suivi alimentaire précis. Plus classiques, des machines de traite entièrement automatiques ont apparu, qui font entrer les vaches dans la salle, et positionnent les tuyères d'aspiration. Pas très glamour, c'est certain, mais très efficace. Ces appareils pourraient même effectuer trois traites par jour, ce qui améliorerait le "bien-être de la vache" (sic). Mais évidemment, dans l'imaginaire collectif, agriculture raisonnée est synonyme d'agriculture paysanne, s'autorisant à la limite l'usage d'un tracteur. En fait, notre erreur est de croire qu'on ne peut pas concilier techniques modernes de production et produits de qualité.

Pesticides et autres réjouissances phytosanitaires

  Le principe fondamental des pesticides n'est pas néfaste; il s'agit d'utiliser des produits chimiques, artificiels ou naturels (bouillie bordelaise, purin d'ortie, etc.), non nocifs pour la plante, pour détruire les végétaux envahissants, les mauvaises herbes. Les pesticides sont en effet beaucoup plus efficaces et avares en huile de coude (ou de moteur) que le désherbage mécanique. Deux responsabilités historiques sont toutefois à dénoncer: la première est d'avoir, au cours du vingtième siècle, abusé de ces pesticides apparus dans les années 1940, sans précaution ni étude clinique, tandis que les agriculteurs étaient emportés dans l'euphorie du désherbage facile. L'un des exemples les plus retentissants est le scandale du DDT, utilisé à outrance jusqu'à son interdiction progressive dans les années 1970. L'autre responsabilité majeure, qui perdure encore aujourd'hui, est celle des grandes firmes de la chimie, telles que Monsanto. Celles-ci ont mis consciemment sur le marché des produits phytosanitaires dangereux, en sachant pertinemment les effets désastreux de ceux-ci sur l'environnement, ainsi que leurs effets cancérigènes, sur le système endocrinien entre autres. Plus grave encore, elles ont pratiqué un lobbying intense à Bruxelles et ailleurs pour empêcher toute velléité de restriction.
  Toutefois, il faut résister à la tentation de rejeter en bloc l'usage des pesticides; quand celui-ci est mesuré, il se révèle extrêmement efficace. De même, dans notre malaise permanent vis-à-vis de la manipulation du vivant, nous condamnons souvent les espèces OGM (organisme génétiquement modifié) sans en connaître la réelle dangerosité: il ne faut pas oublier que ceux-ci visent à créer des plantes plus résistantes, pouvant croître avec moins d'eau, moins d'engrais et moins de pesticides. L'UE doit encadrer très strictement leur utilisation et se montrer intransigeante en cas de risque de santé publique soupçonné.

Notre agriculture doit être à deux vitesses

  Nous l'avons déjà dit, les Français ne craignent pas la contradiction; les sondages montrent tous qu'une large majorité d'entre eux soutient les éleveurs dans leur appel au gouvernement, et pourtant, tous désirent consommer des produits moins chers. Les grandes enseignes rivalisent de campagnes publicitaires pour montrer qu'elles sont moins chères que les autres, etc. Soumises à cette concurrence et désireuses de conserver leurs marges (il faut le souligner...), elles font appel à des produits issus d'Allemagne, des Pays-Bas, dans certains cas de Roumanie. Quelle enseigne "grand public" (comme Carrefour, Auchan, Leader Price, Casino, etc.) serait prête à acheter uniquement français dans les catégories de bas de gamme et de milieu de gamme (il ne s'agit pas ici des produits alimentaires "de luxe" où les emballages arborent fièrement une cocarde tricolore) ? L'élevage français souffre d'un cruel manque de compétitivité face aux autres nations européennes. Paradoxalement, le "bio" a une part de marché plus faible qu'ailleurs sur le Vieux Continent: nous sommes dans un modèle intermédiaire, peu industrialisé, qui n'est ni compétitif, ni haut de gamme — à quelques exceptions près, naturellement. Entre 2000 et 2010, la taille moyenne d'un élevage porcin est passée de 140 à 180 truies en France, mais de 170 à 520 truies au Danemark. Elle a augmenté de 9% dans le même laps de temps en France, contre 24% au Danemark et 43% en Allemagne. Le constat est lapidaire, mais notre modèle actuel d'élevage et d'agriculture n'est pas viable, si ce n'est l'exploitation céréalière dans la Beauce. La grande distribution, qui n'est pas un enfant de chœur, se contente d'acheter au meilleur prix, et les consommateurs, dans l'égoïsme inavouable qui sépare l'Homo economicus, qui sommeille en nous, de l'altruiste Homo politicus, jouent le jeu.
  C'est un mauvais procès que d'accuser la politique agricole commune de l'Union européenne (PAC), car le rôle de cette dernière est de distiller des subventions pour faire face aux difficultés conjoncturelles. Ici, c'est tout le système qui est à revoir: les exploitations agricoles doivent faire un choix: s'industrialiser à travers des investissements (éventuellement accordés par l'Etat) et à travers des regroupements, ou monter en gamme, au moyen d'une valorisation efficace (AOP, logos, enseignes chics). Les réunions avec les acteurs de la grande distribution, ou les fonds débloqués, sans compter les coups de gueule de Manuel Valls à Bruxelles, ne sont que des "signaux", creux et symptomatiques d'une politique sans vision. François Hollande, comme toujours désespérant de malléabilité, colle un chewing-gum sur la roue en espérant qu'il fera office de rustine.

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