lundi 28 mars 2016

Relativisme, nihilisme et autres maux de notre société

Relativisme & nihilisme. Nihilisme & relativisme. Deux concepts très à la mode dans les débats de fond de notre société - je ne parle pas des pseudo-débats convoquant des pseudo-experts. Pour autant, leur utilisation est souvent abusive ou erronée. Une mise au point s'impose pour définir clairement les deux concepts. Bien connaître son ennemi avant de l'attaquer !

Commençons par le moins pire : le relativisme. Un dictionnaire de philo en donne la définition suivante : “thèse selon laquelle le sens et la valeur des croyances et des comportements humains n’ont pas de références absolues qui seraient transcendantes”. En d’autres termes, selon les relativistes, la vérité n’est pas absolue, mais relative. La vérité dépend des individus : “à chacun sa vérité”. A partir de là, toute l’oeuvre des philosophes est réduite à néant : il ne sert à rien de chercher la vérité, celle-ci n’existe pas, ou plutôt, elle est indéterminée. 

Voilà comment on anéantit des millénaires de réflexions, de recherches, d’écrits, qui ont véritablement construit notre glorieuse civilisation occidentale. Platon, Aristote, Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin, Descartes, Bergson, à la poubelle !

Dévastatrice est l’application de cette thèse au domaine de la culture - à prendre au sens large de l’ensemble des pratiques, comportements et valeurs d’un peuple. En effet, le relativisme proclame l’égalité des cultures ; “le relativisme refuse l’idée qu’il puisse y avoir des valeurs universelles”, est écrit dans le dictionnaire de philo. Très théorique ce que je raconte là, me direz-vous ; voici un exemple concret, ou plutôt un triple exemple : la polygamie, l’excision et le cannibalisme. Ces trois pratiques nous paraissent profondément mauvaises, inhumaines. Mais cela n’empêche pas les relativistes, et leur pape, le structuraliste Claude Lévi-Strauss, de voir dans notre jugement sur ces pratiques une forme d’ethnocentrisme. Et de l’ethnocentrisme, le raccourci est facile pour arriver à la xéopohobie et au racisme. “Toutes les cultures se valent”, affirment en somme les relativistes, “l’excision, le cannibalisme et la polygamie ne sont pas fondamentalement mauvaises. Nos yeux d’Occidentaux nous empêchent simplement d’y voir une pratique culturelle normale. En fait, c’est nous les fautifs”, proclament-ils quasiment. Il suffit d’y ajouter une couche en se remémorant notre passé colonial, et on se trouve écrasé sous le poids d’un mal civilisationnel profond : la culpabilité. Celle-ci est le cancer de notre civilisation, elle nous paralyse et nous réduit à faire de la figuration dans les grands débats de notre monde.

Le relativisme s’oppose sur le plan idéologique à l’universalisme moral, thèse selon laquelle “une éthique universelle s'applique universellement, c'est-à-dire pour « tous les individus dans la même situation », indépendamment de la culture, de la religion, de la nationalité, de la sexualité, de l'inscription sociale ou de toute autre caractéristique distinctive.” C’est notamment le cas du modèle de citoyenneté français, qui a fait si longtemps la fierté de notre patrie, mais qui s’écroule aujourd’hui sous les attaques communautaristes. Selon l’universalisme français, les valeurs républicaines, proclamées à la Révolution, sont universelles, s’appliquent uniformément et doivent être adoptées par tous. Les droits républicains sont inhérents à l’homme, inscrits dans sa nature intrinsèque.

Si assurément l’idéologie jacobine d’une République une et indivisible, qui a foi en l’universalité de ses principes, est un des remparts contre le relativisme culturel et son corollaire, le multiculturalisme, elle n’est pas parfaite pour autant. Un autre mal que je compte mettre à jour dans ce papier est celui de la dictature de la volonté générale, conception héritée de la Révolution. Les révolutionnaires ont appliqué les idées de notre bon Rousseau dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, pour notre grand malheur. Deux articles posent problème : l’article 3 : “Le principe de toute souveraineté réside dans la nation”, et l’article 6 : “La loi est l’expression de la volonté générale”. Ces deux articles fondent le totalitarisme démocratique. Oxymore me direz-vous. Assurément pas. La démocratie française post-1789 se base sur la soumission absolue aux lois ; des lois qui découlent de la majorité et sont de facto universelles et incontestables. Cette suprématie de la loi tend ainsi à devenir totalitaire. Résumé du paragraphe pour ceux qui n’ont pas compris : avec la Révolution, on est passé d’un “je le veux parce que c’est juste” à un “c’est juste parce que je le veux”. 

Catastrophe.

La loi naturelle, fondement de millénaires de gouvernement en Occident, s’effondre. Auparavant, “la loi était l’expression d’une réalité supérieure à l’homme, d’un bien objectif, d’un bien commun que l’homme traduisait, interprétait, codifiait librement mais non arbitrairement”, écrit Madiran ; désormais la loi dépend du bon vouloir des citoyens, de leurs opinions, de leurs volontés. On aboutit à un mortifère constructivisme juridique, qui écarte toute morale. “Les normes ne sont ni vraies ni fausses ; elles sont seulement valables ou non valables”, disait Hans Kelsen, théoricien du positivisme juridique, dans Théorie pure du droit (1934).

Et si le peuple se trompe ? Rousseau écarte vite l’argument, s’exclamant “Le peuple a toujours raison même quand il a tord”. Et là vous ne sentez toujours pas l’odeur flottante des potentielles dérives absolutistes et totalitaires ?

Pourquoi ne pas renouer avec la loi naturelle, qui n’est nullement la loi de la jungle mais bien la garante du bien commun ? Car “la loi naturelle est fasciste !”, s’écrit notre catastrophe nationale Caroline Fourest, histoire d’empêcher tout débat sur la question. A l’écouter, nous n’avons qu’à rejeter l’héritage de millénaires de pensées philosophiques et politiques, qui se sont efforcées d’édicter les lois les plus conformes au bien commun. Cette triste exclamation de l’essayiste gauchiste traduit tout à fait le refus de toute autorité supérieure à l’homme, au centre de l’idéologie nihiliste, que je ne vais pas tarder à attaquer. En effet, la loi naturelle dénie le droit aux homosexuels de se marier et aux femmes d’avorter. Mais elle garantit la liberté des individus de se déplacer, d’échanger et d’entreprendre, elle protège les faibles, elle rend le pouvoir de vie ou de mort à Dieu ; elle incline l’homme vers la vérité et vers la vie sociale. Elle est exigente. Mais elle rend heureux, si on l’écoute et on la met en pratique. Et pas seulement une majorité. La loi naturelle est universelle, elle a un projet pour chacun de nous.

Si j’écris ces mots, c’est pour nier la conception exprimée par Elie Bataille dans sa Réponse à Elie Collin : défense de l'avortement, mais malheureusement partagée par beaucoup d’autres. Pour eux, un argument clôt le débat sur l’avortement, entamé dans mon article Avortement : eugénisme & injustice : 80% des Français y sont favorables, donc c’est une bonne chose.
Non mon cher Elie ! Lorsque le peuple allemand a approuvé les lois de Nuremberg, explicitement antisémites, n’était-il pas en tord ? En suivant la logique qui fait de la volonté générale la caution de la légitimité d’une loi, le peuple allemand avait le droit d’être antisémite. Les lois de Nuremberg étaient bonnes, puisque le souverain peuple le voulait. Pourtant je pense que personne ne me tombera dessus si j’affirme que les lois de Nuremberg n’étaient pas légitimes, elles n’étaient pas moralement bonnes.

Ah oui ! J’oubliais de rappeler que la moralité a encore sa place dans le débat politique. Le bien et le mal existent toujours. Si vous l’avez oublié ou si vous ne le pensez pas, un petit argumentaire sur le nihilisme ne vous ferait pas de mal.

Qu’est-ce que le nihilisme ? Si vous avez le temps, lisez Les Possédés de Dostoïevski, sinon contentez-vous de mon papier. Le nihilisme est la négation de toutes les valeurs reconnues, il proclame le rien, indique mon dictionnaire de philo. Dans Les Possédés, le nihilisme est symbolisé par Stavroguine, un aristocrate, manipulateur et vicieux, le mal incarné. On peut également citer le personnage de Lord Harry dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Harry relève du même nihilisme. Mais s’il est aussi mauvais - au sens intrinsèque du terme -, ce n’est pas par jouissance perverse, mais parce qu’il est nihiliste : tous les actes se valent, les valeurs s’égalisent. Tuer n’est plus un acte mauvais. C’est un acte comme les autres. Terrifiant, me direz-vous. Certains passages des Possédés sont en effet insoutenables par leur cruauté et leur froideur narrative. Mais Dostoïevski dessine d’une main de maître la psychologie nihiliste de Stavroguine et l’ouvrage reste un chef d’oeuvre de la littérature mondiale - même les plus relativistes le reconnaîtront !

Mais quel est le problème ?, vous demandez vous. Au fond, ce n’est qu’un roman. Certes les sophistes, à l’instar de Gorgias, pensaient que rien n’existait et avaient propagé leurs thèses pré-nihilistes. Aussi Socrate, Platon et les autres étaient intervenus pour remettre les sophistes et leurs idées à leur place. Mais la philosophie contemporaine a repris et développé le nihilisme, commençant à le vanter. Et le malheur a débuté. Nietzsche en premier lieu. Le philosophe allemand met en évidence un processus vieux de vingt siècles de dévaluation des valeurs en Occident. Le nihilisme est alors la phase ultime où les valeurs sont définitivement renversées. Il pense qu’après la victoire du nihilisme, un dépassement aura lieu, dépassement qu’il appelle Aurore. Je ne sais pas pour vous, mais cette perspective d’Aurore me terrifie. Espérons que nous n’en arriverons pas là. 

Nous aurions pu en rester à Nietzsche, mais d’autres se sont engouffrés dans la brèche qu’il avait ouverte. Qui ? Des Français. Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, les Trois Mousquetaires de la French Theory, ça vous dit quelque chose ? “Sur les ruines de la modernité marxiste-léniniste, une post-modernité libertaire et anticommuniste allait très vite s’épanouir, trouvant dans l’éloge de la dissidence, du mal, de la folie, du meurtre, du nomadisme, des parias, de l’étrangeté radicale, de la déconstruction, du refus de toute forme de sociabilité ou de continuité historique, un nouveau paradigme apte à susciter une autre figure, paradoxale et éminemment agressive, de messianisme social.”, écrit Fabrice Moracchini dans l’excellente revue Eléments pour une civilisation européenne d’Alain de Benoist. 

L’identité est visée en premier lieu : la French Theory a pour objectif premier la dissolution du sujet. S’opposant à l’homme libre et raisonnable de la tradition cartésienne, les philosophes nihilistes inversent l’ordre des choses : les structures ne sont pas instituées par l’homme, mais au contraire l’instituent. Nihilisme et structuralisme vont de pair - même si certains refuseront d’être qualifiés de structuralistes. Ils sont une révolution dans l’histoire de la philosophie. Partie de notre beau pays, leur philosophie s’est établie aux États-Unis avant d’infecter la planète entière, détruisant tout sur son passage. Ou plutôt, déconstruisant. Car, comme le sujet n’existe que par ses structures, il faut s’attaquer en priorité aux structures. La fin des structures signe la Mort de l’Homme, écho de la Mort de Dieu nietzschéenne.

Si ces philosophes n’ont jamais connu un immense succès en France - leur célébrité était grande outre-Atlantique -, il n’empêche qu’ils ont participé à l’oeuvre de déconstruction de la France. On cite toujours Mai 68 comme point de départ du “suicide français”. En réalité, Mai 68 se nourrit grandement de l’oeuvre nihiliste. Cette dernière a toujours effectué son travail de sape dans l’ombre, parfois avec éclat, mais le plus souvent de manière insidieuse. Doucement mais sûrement. Ses opposants sont disqualifiés par le simple qualificatif de “fasciste”. Selon la théorie nihliste, quiconque valorise l’identité, d’un individu ou d’un groupe, est un fasciste. On retrouve ici l’argumentaire - ou plutôt le non-argumentaire - de notre chère Fourest. Dès lors que le “No pasaran” a fait son retour, tout débat est impossible. Le nihilisme est un totalitarisme d’un genre nouveau, il agit à visage couvert, mais progresse, se propage et s’insinue tel le serpent dans toutes les strates de la société. Comme le Serpent, le nihilisme est diabolique. Incontestable et encore invaincu.

L’identité, la famille, la justice, la nation, - bref, les structures centrales de la société - ont donc été battues en brèche par les nihilistes français, qui ne rencontraient de résistance ni dans le monde politique trop timide ou aveugle, ni dans la société civile où le marxisme obnubilait les intellectuels, masquant largement cette nouvelle idéologie bien plus insidieuse. La théorie du genre, la disparition du père de famille, la dévalorisation de l’autorité à l’école et dans la société, l’égalitarisme, bref, les plaies de notre société, c’est eux. On leur doit aussi l’apparition d’un nouvel homme, déterritorialisé, déraciné, qui souffre en silence et dont les migrants sont la réalité empirique. En niant toute transcendance, le nihilisme participe du déclin de la pratique religieuse, lui-même constitutif du vide moral mondial.

Une application concrète du nihilisme est le terrorisme. Et là, on rentre au coeur de l’actualité et du problème (voir l'excellent article de François Jolys : Peut-on lutter contre le terrorisme ?). L’homme ne peut rester longtemps nihiliste. C’est contre-nature. Dans un monde nihiliste et relativiste, un individu qui a perdu ses repères s’accroche à ce qu’il peut. A ce qui l’attire, le fascine. Et l’islamisme est typiquement ce genre d’idéologie à la remarquable force d’attraction. De même qu’une secte, l’islamisme a un projet global pour l’individu, qui passe par la transformation de l’individu. C’est ce processus que les spécialistes nomment inexactement radicalisation. L’individu trouve dans l’islamisme ce qu’il cherche et ce que le monde actuel ne peut lui donner : à la fois une puissance effective temporelle et une puissance transcendante. C’est sur ce point de la transcendance que la plupart des analystes de l’islamisme font fausse route. Quand Piketty explique que la radicalisation est causée par des difficultés économiques, c’est faux. Les terroristes sont loin d’être à la rue. Et jamais ils ne sacrifieraient leur vie pour de l’argent. Tout l’or du monde ne suffit pas à acheter une vie humaine. Seule la promesse religieuse d’une vie future le peut. Difficile à percevoir dans un Occident complètement déchristianisé. 

La lutte contre le terrorisme passe donc certes par une réponse militaire, mais rien ne changera si l’homme ne se découvre pas lui-même en vérité dans ses diverses dimensions intrinsèques : morales, politiques, esthétiques et religieuses. Contrairement à ce qu’on prétendu les nihilistes, celles-ci ne sont pas de pures constructions arbitraires. Il ne tient qu’à nous de combattre le relativisme et le nihilisme, les deux facettes du mal qui ronge notre civilisation.

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