lundi 21 mars 2016

Réponse à Elie Collin : Défense de l'avortement


Beaucoup de bruit pour rien...
  Au sein des milieux catholiques traditionalistes, c'est à la mode de conspuer l'avortement, mettant dans un même sac "les gauchistes libertaires", les homosexuels, les soixante-huitards, "ceux qui détruisent nos valeurs", etc. Hérauts de l'humanisme, ils s'étonnent avec une hypocrisie navrante de ce que la gauche et les féministes ne s'insurgent pas contre l'avortement; l'auteur de ces lignes-ci et celui de ces lignes-là ne sont pas des femmes, mais, à en croire les féministes, une grossesse n'est pas forcément un don pour une femme. L'exemple du viol est cité par Elie Collin; cependant, contrairement à ce qu'il prétend, à quelques exceptions près, ce n'est jamais agréable pour une femme d'ajouter au crime et à l'horreur le calvaire d'une grossesse.
  Quand on se penche sur l'avortement, on comprend vite que le point d'achoppement philosophique est le statut de l'embryon; notons que l'effort de réflexion sur ce thème, pourtant vital, est esquivé par Elie Collin, qui préfère crier au meurtre en fondant son argumentation, comme la majorité des traditionalistes, sur un créationnisme admis et bas de gamme. Encore plus répugnant est l'argument "de l'hémoglobine", qui consiste à conseiller à ses lecteurs de visiter une page Google consacrée à des photos atroces, insoutenables, de fœtus avortés. Quitte à faire de la politique, art noble s'il en est, avec Saw 3, je propose que l'on s'intéresse au sort du règne animal en visionnant une endoscopie d'un canard gavé au maïs, que l'on poste dorénavant sur Le Prisme des gros plans de dissection, ou d'opérations chirurgicales comme une bonne greffe de cœur (comme quoi même les gestes laids peuvent sauver).

Les lieux communs, encore les lieux communs, toujours les lieux communs


Pour dégager des idées sur le sujet épineux de l'avortement, il faut utiliser avec rigueur les mots justes. Evidemment, la rhétorique de l'article Avortement: injustice & eugénisme est désastreuse, car elle est grandiloquente et autosatisfaite. Je n'y vois qu'une vulgaire tribune qu'écrirait n'importe quel végétarien enragé contre la consommation de viande: "déplorable est le gavage des oies, déplorable est le massacre des cochons. Si vous en voulez une preuve, regardez ce reportage affreux sur les abattoirs". En utilisant immédiatement des termes comme "meurtre", "assassinat", Elie Collin se condamne à débiter les mêmes éléments de langage, ressassés depuis des années par la droite traditionaliste. Et il parvient naturellement à l'inévitable comparaison avec la peine de mort (c'est, comme par hasard, l'endroit où toute référence à la miséricorde chrétienne disparaît). Quant à faire la liste des lieux communs, parlons aussi du "silence assourdissant des médias" (du Marc Lévy dans le texte), qui ne doivent vraiment pas traiter beaucoup de sujets, puisqu'il paraît "qu'on ne peut plus rien dire", "que plus personne n'ose en parler". Si le débat sur l'avortement est rare aujourd'hui, c'est que l'IVG est acceptée par 87% des Français. Entend-on souvent sur les plateaux de télévision les journalistes se demander s'il faut coloniser l'Algérie ? J'apprends avec stupeur dans cet article que "les quelques résistants furent malmenés par la presse et exorcisés": qu'on ne s'étonne pas si, dans les jours qui suivent, une unité de la gendarmerie mandatée par la socio-gauche au pouvoir emmène Elie dans un camp de rééducation pour l'"exorciser" .
  C'est bien commode de relier immédiatement, sans les précautions qui s'imposent, avortement à eugénisme, évoquant naturellement "les heures les plus sombres de notre histoire". Pourtant, l'accusation d'eugénisme, extrêmement discutable, ne vaut que lors de l'avortement de fœtus pour lesquels on a détecté un handicap (l'exemple de la trisomie 21 est le plus souvent cité), et non dans l'immense majorité des cas qui sont simplement des grossesses non désirées. Une telle erreur d'argumentation est étonnante : ce n'est pas en faisant un amas farfelu de doléances qu'on rend le propos plus frappant.

Le statut de l'embryon

  Au lieu d'esquiver le débat du statut de l'embryon, au lieu de considérer comme un axiome religieux que l'embryon est un être humain, il faut s'y confronter. C'est évident que l'embryon ne devient pas soudainement un être humain à part entière au bout de quatorze semaines. Pour ceux qui conspuent l'avortement, l'embryon est un être humain à l'instant de sa création. Il ne s'agit pas ici d'élargir outrageusement le sujet, mais la science actuelle permet de montrer, non pas que l'homme n'aurait pas de dimension spirituelle, mais que cette dimension spirituelle, âme ou esprit, qui est souvent désignée comme ligne de démarcation entre la partie animale et la mince couche supplémentaire humaine, est nécessairement liée à un support physique. A l'instant de sa création, l'embryon (ou plus précisément la cellule-œuf) n'est constitué que de quelques cellules agitées par des réactions chimiques. Rien de plus.
  Ce qui devrait définir exactement la transition entre être vivant et être humain (transition qui est plus de nature idéologique que scientifique, il faut en avoir conscience), c'est l'éveil cérébral du fœtus. Celui-ci ne se produit que dans les derniers mois de vie embryonnaire; c'est ce saut qualitatif, si difficile à préciser, qui caractérise l'humain. Les premiers mois de la vie embryonnaire ne sont qu'une mise en place de cellules, presque mécanique. Pour ceux qui ne sont pas convaincus, je rappellerai que la première respiration de l'être humain est à la naissance. C'est ainsi que l'embryon, dans les premiers mois, est un être vivant, mais seulement un être humain en devenir. Ne soyons pas démagogiques: l'avortement n'est jamais anodin, il s'accompagne souvent de traumatismes, mais il n'est pas moralement condamnable. Les termes "meurtre", "crime" ou "assassinat" n'ont pas lieu d'être : rien en commun avec la problématique de la peine de mort, donc (à ce sujet, je tiens à mentionner que l'argument "seul Dieu dispose d'un droit de vie ou de mort sur nous" n'a jamais été évoqué par les défenseurs principaux de la loi Badinter). Je suis aussi très étonné d'apprendre qu'Elie Collin considère que la femme n'est que l'hôte de son fœtus (un point de vue utilisé par les promoteurs de la GPA...) : la relation mère-fœtus n'est ni un lien de propriété, ni un lien entre contenu et contenant, mais un lien intime. La grossesse doit toujours pouvoir être choisie, et jamais subie : c'est le meilleur moyen de rendre mère et futur enfant malheureux, de condamner la mère à vivre dans la précarité. Si un homme quitte sa compagne enceinte (ce qui est une faute morale, mais non légale), est-ce la femme qui doit en souffrir par une grossesse pénible ? Si la question du statut de l'embryon est centrale, c'est pure mauvaise foi que de contempter l'avortement en se réclamant d'un quelconque humanisme, car le réel humanisme vise à émanciper l'homme en lui donnant le choix, choix de contrôler son corps (lutte contre les maladies, par exemple), et c'est d'autant plus vrai pour la femme, pour qui la grossesse peut être autant une immense source de joie qu'un pénible fardeau.

  Les mouvements catholiques traditionalistes ont malheureusement trop souvent recours à des éléments de langage préfabriqués (ces mêmes éléments de langage qu'ils débusquent méticuleusement chez la gauche) : il ne suffit pas de hurler à l'assassinat, de frôler l'indécence en assignant à la femme un rôle social cantonné à la procréation, de faire jouer les sentiments ou le dégoût en évoquant les fœtus "massacrés", nos "huit millions de compatriotes assassinés".

9 commentaires:

  1. "L'avortement n'est pas moralement condamnable". Ca ne vous fait pas frémir d'écrire cela ? Voyez où vous mène votre raisonnement absurde!
    L'embryon est un être humain en devenir, en effet. N'est-ce pas un être humain pour autant? Et puis, ce rejet des "catholiques traditionalistes", cette accusation facile vous ridiculise. J'attendais mieux de votre part.
    Pour tout vous dire, je suis déçu.

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    1. J'estime, de manière très subjective, que l'avortement n'est pas condamnable d'un point de vue moral (comme plus des quatre cinquièmes des Français).
      Quant au terme "catholiques traditionalistes", l'erreur serait à mon sens d'accuser un groupe de personnes non pour les idées qu'elles défendent, mais pour la simple valeur normative du terme (comme c'est trop souvent le cas avec "bobo", ou "réac"). Si j'ai manifesté du mépris envers les catholiques traditionalistes, je vous prie de m'en excuser. Merci du reste pour votre réaction.

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  2. Monsieur,
    Votre article est certes bien construit et les illustrations appuient votre propos avec brio; Cependant vous invitez à penser: vous prenez vous donc pour un sage ? Votre suffisance est une insulte blessante à toutes les mères qui regrettent leur avortement. Les séquelles laissées par un tel acte, qu'elles soient cachées ou dévoilées, sont bien présentes et dévastatrices. Et n'allez pas me dire que vous tentez d'être objectif, que vous n'êtes pas parfait etc. Car c'est vrai: vous n'êtes pas objectif. Etes-vous donc une femme, monsieur ? Ressentez-vous comme une femme ? Etes-vous doté d'un instinct maternel ? avez vous déjà porté un enfant ? connaissez-vous le sentiment qu'est celui qui vient après avoir enfanté un être que vous avez porté pendant de longs mois ? La grossesse ne peut être un malheur: on pourrait penser qu'enfanter dans des conditions les plus terribles n'engendrerait que le malheur. Vous oubliez une chose, ou plutôt vous la niez: L'AMOUR monsieur Bataille. J'espère que ma réponse ne vous a pas offensé car j'ai conscience du travail nécessaire à un tel écrit, le premier à traiter du sujet étant dors et déjà d'une grande qualité ! Je vous souhaite un bon après-midi

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    1. Il ne s'agit naturellement pas d'un article objectif, puisqu'il est la simple expression d'une opinion. Cependant, comme le dit une lectrice en réaction à l'article initial d'Elie Collin, une grossesse voulue est toujours synonyme d'amour et de bonheur, mais, pour de nombreuses femmes, une grossesse non désirée peut entraîner malheur et précarité, ce qui implique souvent une éducation difficile de l'enfant.
      A mes yeux, l'essentiel est de proposer un choix (je trouve d'ailleurs les pressions sociales exercées vis-à-vis de l'avortement regrettables). Merci pour votre réaction.

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  3. Votre raisonnement au sujet de l'activité cérébrale du fœtus est tout simplement fallacieux. Contrairement à ce que vous prétendez, la science a prouvé qu'un être humain pouvait être conscient en ayant un électroencéphalogramme plat, au cours d'une expérience de mort imminente par exemple.
    Votre credo immanentiste vous arrange bien car il permet de faire passer à la trappe l'intérêt premier de l'enfant, qui est bien un être humain jusqu'à preuve du contraire. Son programme génétique est-il donc celui d'un animal, tant qu'il est dans le ventre de sa mère ? Ressemble-t-il à autre chose qu'à un être humain ? Car les membres sont déjà entièrement formés dès deux semaines de grossesse, âge auquel l'avortement est malheureusement permis. Je vous laisse vous renseigner à ce sujet car vos propos me portent à croire que vous ne l'avez pas fait. Les images parlent d'elles-mêmes.
    Toujours d'un point de vue purement scientifique, vous avez parfaitement raison lorsque vous affirmez que la mère ne "possède" pas l'enfant et est plutôt en relation avec lui. Mais, comment pouvez-vous envisager une relation dans laquelle le plus fort aurait droit de vie ou de mort sur le plus faible ? Cela n'a pas lieu d'être. Du moins, pas dans une société "civilisée". Le "traditionaliste" n'est pas toujours celui que l'on croit.
    Enfin, je suis, comme vous, favorable au fait de laisser chacun disposer de son corps comme bon lui semble, pour le meilleur et pour le pire d'ailleurs.
    Mais il faut cesser de nous voiler la face. Les accidents de la vie, cela arrive. Non, Monsieur, si vous êtes paraplégique, vous êtes libre, mais vous ne pouvez pas marcher ! Non, Madame qui êtes aveugle, vous ne pouvez pas vous servir de vos yeux ! Madame qui êtes enceinte, la grossesse non désirée fait partie de ces accidents de la vie, et ce qui se trouve derrière votre placenta ne fait pas partie de votre corps, car c'est un autre être humain qui n'a pas votre ADN et qui jouit du même droit que vous.

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    1. Et ben voyons!! Etes vous prêts à aider financièrement , matériellement et moralement ces millions de femmes victimes de ces "accidents de la vie" et à qui on aura refusé l'ivg?? C'est facile de jouer les moralistes et de juger quand on n'est pas concerné. La Dame en question a parfaitement le droit d'avorter (et si bien sûr c'est son choix) dans la mesure ou l'embryon est dépendant de son corps et non viable.

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    2. Loin de moi l'idée même de juger des personnes ! Que les choses soient bien claires, je considère comme vous d'ailleurs que la femme qui connaît une grossesse qu'elle n'a pas souhaitée est une victime.
      Cependant, son malheur ne lui donne pas le droit de tuer un être innocent !
      À vous écouter, tout être humain incapable de subsister par lui-même n'a pas le droit à ce que son intégrité physique soit respectée. Alors, pourquoi ne pas euthanasier systématiquement les grabataires, tant que nous y sommes ? Voilà qui n'est pas sans rappeler un certain courant politique très à la mode en Allemagne à la fin des années 1930...
      Toutefois vous avez raison sur un autre point, qui est que notre victime devrait recevoir tout le soutien moral et financier dont elle aurait besoin pour mener à terme sa grossesse. Je dirais que le vrai criminel est celui qui fait pression sur la femme pour la pousser à l'avortement.

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  4. Déçue par cet article! Je vous pensais être des gens bien pensant, mais je vois que vous avez choisi de parler "politiquement correct". En tant que femme je peux vous dire que l'idée de l'avortement est révulsante pour beaucoup d'entre nous. L'embryon ne fait pas réellement partie du corps de la femme puisque c'est un être ayant déjà un ADN. Ainsi il n'appartient pas à la femme et elle a le devoir de mener à terme sa grossesse! De plus, je souhaite vous faire remarquer que ce ne sont pas les catholiques traditionalistes uniquement qui défendent la vie, mais tous catholiques pratiquants ayant un minimum réfléchi au sujet.
    Prions pour nos frères et soeurs avortés!

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    1. De mieux en mieux... "le devoir de mener à terme sa grossesse", et si la femme devient malheureuse à cause de sa grossesse au point de ne plus s'alimenter et qu'ensuite elle fait une fausse couche, c'est un crime ça aussi?! On brûle en enfer ? Bouhhhhh!
      Il y a des ordures de violeurs qui mettent des femmes enceintes, il y a des parents qui maltraitent leurs gamins, ils sont intouchables sous prétexte qu'ils ont donné la vie ??!!
      Si tout le monde pensait comme vous les femmes n'auraient finalement plus aucun droit par rapport à la maternité.
      En tant que femme j'estime que l'ivg est un droit, que notre corps nous appartient et que nous avons le droit de ne pas être réduite à un rôle de poule pondeuse.

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