samedi 16 avril 2016

Nuit Debout / Veilleurs : l’insupportable “deux poids, deux mesures”

Depuis quelques semaines, Nuit Debout, le mouvement “citoyen” né place de la République, défraye la chronique. Au fond, il est tout à fait compréhensible que les gauchistes soient déçus par la loi Travail. Ils ont élu Hollande sur un programme bien bien à gauche, et celui-ci mène une politique de droite. Mais j'ai déjà développé cette idée dans Loi Travail : quand l'incompétence gâche le bon sens. De Nuit Debout, d’aucuns y voient un mouvement éphémère, d’autres le début d’un mouvement de grande ampleur, qui pourrait réveiller la gauche amorphe, toujours est-il que les plus fins observateurs ont trouvé à Nuit Debout un “grand frère”, qui l’aurait inspiré : les Veilleurs.

Souvenez-vous, c’était en 2013 lors des débats sur le mariage homosexuel, des militants de La Manif Pour Tous restaient sur place après les manifs, lisant du Péguy, récitant du Baudelaire et distillant des bonnes pensées philosophiques ou historiques. C’était un mouvement absolument pacifique, sans aucune intention provocatrice. Rester assis dans la nuit, “veiller” à la bougie, y avait-il un quelconque motif de répression policière ? Vous conviendrez que non. Pourtant, la police, ces nuits-là, s’est faite plaisir…

Le pacifisme des Veilleurs
Aujourd’hui, qu’avons-nous ? Des manifestants souvent jeunes, “gauchistes”, prêts à en découdre avec la police. Evidemment, le coktail est explosif. Dégradations de mobiliers publics, bloquages de lycées et d’universités, attaques de commissariats, jets de projectiles sur la police… Et après on arrive encore à plaindre des jeunes “qui ont peur pour leur avenir”. Non, non, non. La police en prend plein la gueule mais ne bronche pas. En face, il suffit d’un coup de poing asséné par un policier à un manifestant pour que les réseaux sociaux s’embrasent. Nous sommes revenus aux “CRS SS” de Mai 68. Mais Nuit Debout est infiniment moins glorieuse que Mai 68. Même si on peut blâmer ce maudit mois, on doit lui reconnaître une certaine grandeur. Vous pouvez lire à ce propos l’article de mon homonyme Elie (!) Arié Nuit Debout, l'anti-Mai 68, qui débute son article dans Marianne de la plus belle des manières : une citation d’Hegel : « Tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Nuit Debout a beau être dans la nostalgie de son illustre prédécesseur, elle ne lui arrive pas à la cheville.


mercredi 13 avril 2016

La dangereuse agonie de l’antiracisme

La dernière campagne du gouvernement, "Tous Unis Contre la Haine", c’est 3 millions d’euros pour six vidéos fictives (!) de 30 secondes : 2 pour “combattre les actes antisémites”, 2 pour “combattre les actes anti-musulmans” et 2 pour “combattre le racisme”. Mais au fond toujours le même scénario : les méchants blancs agressent des Noirs, des Juifs ou des Musulmans. Le tout avec une voix off qui prononce des paroles racistes, du type “En plus, les Juifs sont pétés de thune. Et le plus fort, c’est qu’ils arrivent toujours à se passer pour les victimes”.

ça, c’est la dernière campagne de propagande étatique visant à lutter contre le racisme. “L’antiracisme”, comme ils se sont auto-proclamés. Quel est le problème ?, me diriez vous. N’est-il pas légitime de lutter contre les actes racistes, en hausse selon les statistiques officielles ? Cela pourrait l’être, si seulement, derrière la lutte contre le racisme, il y avait pas une visée idéologico-politique déplorable.

lundi 4 avril 2016

Notre laïcité



  Houria Bouteldja, Pierre Manent, Edwy Plenel, Eric Zemmour, Tariq Ramadan, Rokhaya Diallo, Emmanuel Todd; qu'ont en commun tous ces penseurs, issus de la gauche, de la droite, chrétiens, musulmans ou athées ? Incessamment, ils remettent en cause la laïcité, pour des raisons très diverses (notons qu'il y a toujours le mot "oppression" dans leurs propos). Au cours du vingtième siècle, la France a poursuivi à grand train sa sécularisation, initiée au dix-huitième siècle, celui des Lumières, stimulée également par la séparation des Eglises et de l'Etat en 1905. Le catholicisme s'engourdissait, l'islam tranquille arriva pendant les Trente Glorieuses, avant de se radicaliser pour partie après l'émergence de l'islamisme au Moyen-Orient. Les penseurs du vingtième siècle prophétisaient la fin du sentiment religieux en France, au temps des réfrigérateurs, du pétrole bon marché et de l'irruption des médias de masse. Seul André Malraux, visionnaire, déclara : "Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas". L'islam politique s'est ravivé dans les pays du Proche et Moyen-Orient, en embuscade derrière les révolutions arabes; nous n'avons pas vu certaines de nos banlieues se radicaliser. A plus ou moins grande échelle, une hystérie religieuse s'est emparée de tout un pan de notre société : elle n'est pas spirituelle, mais identitaire, et donc communautariste par essence. Naturellement, elle est loin de concerner tous les croyants, mais à travers les réactions aux attentats de janvier, celles qui fustigeaient "l'anticléricalisme" de Charlie Hebdo, qui se sont fait entendre plus tard, comme une réplique intellectuelle des attentats de janvier, les défenseurs de la laïcité, qui pensaient le combat séculaire (dans tous les sens du terme...) remporté, ont pu constater l'ampleur des attaques à l'encontre du "modèle français". L'islam a joué un rôle de premier plan dans la remise en question de la plus étrange des bizarreries françaises, un concept presque unique au monde, grotesque dans quasiment tous les pays du monde : la laïcité. Certains catholiques se sont empressés d'élargir la brèche rouverte par des responsables musulmans, toujours si prompts à dénoncer l'"islamophobie". Face aux obsessions de l'identité, nous devons réaffirmer la laïcité comme principe essentiel, fondateur même de la France.

Entretien exclusif avec Louis Manaranche, historien

Louis Manaranche est normalien, agrégé d’histoire et professeur au lycée Stanislas. Il est le président du think tank Fonder demain et écrit régulièrement dans Le Figaro Vox. Son dernier ouvrage, Retrouver l’histoire, embrasse de nombreux thèmes : l’histoire, la citoyenneté, la France, l’Europe, la mondialisation. Entretien fleuve avec un catholique engagé et lucide sur les combats de notre génération.




L’histoire :


On distingue généralement deux types d’histoire : l’histoire des grands événements, au sens du “roman national” et celle de la vie quotidienne, banale, plus axée sur les évolutions économique et sociale. Aujourd’hui, le deuxième type d’histoire semble avoir pris le dessus avec des chapitres comme “La place des femmes au XXème”, “L’immigration”, “La population active et les bouleversements économiques et sociaux”. Sans nier l’importance de tels chapitres, ne serait-il pas plus judicieux de redonner à un “roman national” plus émouvant et plus patriote toute sa place ?

De plus, vous blâmez l’éducation nationale pour la part démesurée donnée à l'idéologie dans les programmes scolaires, alors que l’éducation “ne saurait être soumis aux fluctuations d’une majorité”, indique le Manifeste des instituteurs syndicalistes au début du XXème, que vous citez dans votre livre. Selon vous, l’enseignement de l’histoire exige-t-elle un devoir de neutralité ?


Le roman national n'est pas une expression que j'apprécie beaucoup. Mieux vaut parler d'un récit car l'histoire ne peut se passer de cette forme, qui seule coïncide avec la nature même de la discipline. Il n'y a en revanche pas de place pour ce qui est brodé, romancé, embelli. Le mythe a une place centrale dans la mémoire et dit un certain rapport au passé.
L'histoire comme discipline doit en revanche naturellement, par son travail sur les sources, par la confrontation de celles-ci, par sa rigueur méthodologique, viser à la plus grande objectivité, à la scientificité. Elle doit en contrepartie concéder qu'elle n'épuise pas le regard qui peut être porté sur telle ou telle époque. La mémoire vivante des sociétés est légitime. 
Pour donner à des élèves du secondaire les grands jalons de notre histoire contemporaine, les excursions incessantes et superficielles sont à éviter. Il est certain que le cadre national et européen est le plus structurant, à partir duquel on peut commencer à envisager une histoire aux dimensions plus globales. L'histoire politique reste la porte d'entrée la plus commode. Pour autant, l'histoire sociale, l'histoire des représentations etc. peuvent commencer à être abordées au lycée. La seule condition est le respect de la structure chronologique et de la cohérence géographique. Dans ce domaine, la marge de progrès est encore très importante !
"En histoire, il n'y a pas de place pour ce qui est brodé, romancé, embelli."

dimanche 3 avril 2016

La réponse de Damien Theillier : De la bonne façon de combattre le nihilisme et le relativisme

Damien Theillier est professeur de philosophie aux lycées Stanislas et Franklin. Il anime le site Nicomaque, "un blog de philo par un prof de philo" Il a écrit en exclusivité pour Le Prisme De Trump à Reagan en passant par Bastiat. Il commente aujourd'hui la controverse entre les rédacteurs du Prisme quant à la loi naturelle et la démocratie. Nous le remercions de son aimable et stimulante participation.

Je dois dire pour commencer que je partage pleinement la préoccupation culturelle d’Elie Collin dans son article : Relativisme, nihilisme et autres maux de notre société. Les valeurs et les institutions qui ont fait notre civilisation, sont à la fois précieuses et fragiles : l’individu, la famille, l’Eglise, la nation. Le conservatisme a une vraie légitimité morale car il exprime un attachement profondément humain à l’héritage des peuples à la sagesse des nations, à l’expérience des siècles. Le nihilisme moral a toujours des conséquences très coûteuses, pas seulement en termes financiers mais aussi en termes psychologiques ou sociaux : délinquance, toxicomanies, suicides. 

Mais comme l’a montré Alexis de Tocqueville, notamment, ces phénomènes sont d’abord à mettre au compte des effets pervers de l'interventionnisme étatique qui est une autre forme de nihilisme mais politique cette-fois. En effet, l’Etat d’assistance entraîne la déresponsabilisation morale des individus et assèche le tissu associatif bénévole en charge traditionnellement du secteur social : églises, familles, entreprenariat associatif.

Par ailleurs, de nombreux philosophes s’accordent à dire que les bonnes règles de droit pour être universelles doivent être fondées dans la nature de l’homme et non dans la variabilité arbitraire des opinions et des croyances. Une société juste est une société dans laquelle un même code moral et juridique s’applique à tous, y compris et surtout aux personnes qui gouvernent, parce qu’elles disposent du pouvoir de contraindre les autres, par le force, avec la tentation d’en abuser. 

Mais je peux également comprendre la méfiance, exprimée par Ulysse Hennessy à l’égard du droit naturel, dans son article sur la démocratie en réponse à Elie. Déjà au XVIIIe siècle, le philosophe Jeremy Bentham soupçonnait ceux qui font appel à la « nature » pour justifier leurs propres sentiments au point de les faire passer pour des normes universelles du bien et du mal. 


La morale naturelle


Y a-t-il une morale naturelle ? Je considère en effet, avec la tradition occidentale issue de la philosophie grecque, qu’il existe une rationalité morale fondée sur l’observation de la nature humaine et que le bien et le mal ne sont pas des notions arbitraires, relatives à l’opinion ou à l’époque. C’est ce que signifie l’appel à une « nature », c’est-à-dire, dans le vocabulaire de Platon ou d’Aristote, à une « essence » (de esse, l’être). Étant donnée la nature même de l’homme : animal doué de raison, il y a des actes qui sont en eux-mêmes justes ou injustes et ceci de façon universelle car ces actes détruisent l’humanité en nous. Ainsi l’initiative de la violence contre autrui est toujours moralement condamnable car elle détruit le fondement même de la rationalité : la discussion argumentée. Le viol détruit le principe du libre consentement, privilège des animaux doués de raison. Le vol détruit le principe de la propriété, fondée sur le travail c’est-à-dire sur le libre exercice de nos facultés. Et ce n’est pas parce que l’histoire ou la société accorde à l’homme des droit qu’il en a, ni parce qu’il se les donnerait à lui-même par sa volonté souveraine, mais bien parce que ces droits sont inscrits dans sa nature et dans les finalités de celles-ci, et à condition de ne pas en priver autrui. 
"Il existe une rationalité morale fondée sur l’observation de la nature humaine et le bien et le mal ne sont pas des notions arbitraires, relatives à l’opinion ou à l’époque."