lundi 4 avril 2016

Entretien exclusif avec Louis Manaranche, historien

Louis Manaranche est normalien, agrégé d’histoire et professeur au lycée Stanislas. Il est le président du think tank Fonder demain et écrit régulièrement dans Le Figaro Vox. Son dernier ouvrage, Retrouver l’histoire, embrasse de nombreux thèmes : l’histoire, la citoyenneté, la France, l’Europe, la mondialisation. Entretien fleuve avec un catholique engagé et lucide sur les combats de notre génération.




L’histoire :


On distingue généralement deux types d’histoire : l’histoire des grands événements, au sens du “roman national” et celle de la vie quotidienne, banale, plus axée sur les évolutions économique et sociale. Aujourd’hui, le deuxième type d’histoire semble avoir pris le dessus avec des chapitres comme “La place des femmes au XXème”, “L’immigration”, “La population active et les bouleversements économiques et sociaux”. Sans nier l’importance de tels chapitres, ne serait-il pas plus judicieux de redonner à un “roman national” plus émouvant et plus patriote toute sa place ?

De plus, vous blâmez l’éducation nationale pour la part démesurée donnée à l'idéologie dans les programmes scolaires, alors que l’éducation “ne saurait être soumis aux fluctuations d’une majorité”, indique le Manifeste des instituteurs syndicalistes au début du XXème, que vous citez dans votre livre. Selon vous, l’enseignement de l’histoire exige-t-elle un devoir de neutralité ?


Le roman national n'est pas une expression que j'apprécie beaucoup. Mieux vaut parler d'un récit car l'histoire ne peut se passer de cette forme, qui seule coïncide avec la nature même de la discipline. Il n'y a en revanche pas de place pour ce qui est brodé, romancé, embelli. Le mythe a une place centrale dans la mémoire et dit un certain rapport au passé.
L'histoire comme discipline doit en revanche naturellement, par son travail sur les sources, par la confrontation de celles-ci, par sa rigueur méthodologique, viser à la plus grande objectivité, à la scientificité. Elle doit en contrepartie concéder qu'elle n'épuise pas le regard qui peut être porté sur telle ou telle époque. La mémoire vivante des sociétés est légitime. 
Pour donner à des élèves du secondaire les grands jalons de notre histoire contemporaine, les excursions incessantes et superficielles sont à éviter. Il est certain que le cadre national et européen est le plus structurant, à partir duquel on peut commencer à envisager une histoire aux dimensions plus globales. L'histoire politique reste la porte d'entrée la plus commode. Pour autant, l'histoire sociale, l'histoire des représentations etc. peuvent commencer à être abordées au lycée. La seule condition est le respect de la structure chronologique et de la cohérence géographique. Dans ce domaine, la marge de progrès est encore très importante !
"En histoire, il n'y a pas de place pour ce qui est brodé, romancé, embelli."


L’école

En 1984, des millions de Français avaient manifesté pour préserver l'école privée. Mais aujourd'hui, l'école privé sous contrat, restée sous la tutelle de l'Etat, peine à se distinguer de l'école publique.


De plus en plus d’écoles libres - hors contrat - naissent et accomplissent un travail remarquable. Aujourd’hui, avec la tutelle imposée par l’Education nationale, quelle est la place de l’école privé sous contrat ? Rompre avec l’État n’est-il pas une solution aux maux de l’éducation ?


L'"école libre", c'était autrefois l'école privée classique, tenue par le diocèse ou une congrégation. Si, aujourd'hui, cela signifie "école hors contrat", cela implique que le "sous-contrat" est vu comme privé de la liberté qui devrait être la sienne. Je ne crois pas que ce soit une fatalité. 
La loi Debré offre en réalité une possibilité de déployer une pédagogie, un état d'esprit et des finalités vraiment libres pour peu que l'on s'en donne les moyens. L'école sous contrat n'est pas censée être un calque de l'école publique avec un nom de saint, une proposition minimaliste de culture religieuse et une sélection de ses élèves. Elle doit honorer la spécificité que l'on attend d'elle et avant tout la fidélité à ce qu'elle est. Une école catholique, comme l'a écrit le directeur de Stan, Frédéric Gautier, dans son édito de l'Echo de Stan, porte un projet spécifique, fondé sur une culture de l'Incarnation, qui pour être ouvert à tous et conforme aux programmes officiels, n'en doit pas moins être offert avec une vraie audace. 
"Une école catholique porte un projet spécifique, fondé sur une culture de l'Incarnation"
En ce sens, l'école hors contrat peut être un aiguillon pour le sous-contrat et même pour l'école publique - que l'on songe à Espérance banlieues ! Elle dessille les yeux des acteurs pour qui l'éducation et l'instruction n'étaient plus que la mise en pratique, plus ou moins zélée, d'une doxa que, souvent, on adopte spontanément, même sans conviction.


L'islam :

Et si les catholiques aidaient l'islam à s'enraciner dans la République ?

La fracture avec l’islam se creuse au fil du temps. La laïcité est érigée en rempart contre l'islam, mais force est de constater que l'intégration de l'islam demeure problématique. Le philosophe Pierre Manent proposait il y a quelques mois un pacte civique avec les musulmans mais les politiques l’ont manifestement ignoré. Que faire ? Quelle attitude les catholiques doivent-ils adopter ? Ont-ils un rôle spécifique à jouer dans le dialogue avec l'islam ?


Pierre Manent a écrit et dit sur l'islam des choses qui ont été trop souvent caricaturées. Pour lui, il faut distinguer l'islam comme foi et pratique religieuses, aux implications sociales évidentes et l'islam comme projet politique. À ses yeux, la France se doit d'honorer, avec bonne volonté, ses enfants de confession musulmane et d'abandonner toute réticence, dans l'ordre civique, vis-à-vis de l'exercice et de la visibilité de cette religion. En contrepartie, il doit être rappelé que notre pays n'a pas vocation à devenir une terre d'islam et qu'il ne peut donc s'arrimer à cet ensemble civilisationnel et politique que l'on appelle le dar-al-islam. 
Cela implique que la France laïque assume davantage sa "marque chrétienne". Ce n'est possible que si les chrétiens, dont le dialogue tant avec l'altérité religieuse qu'avec la modernité sécularisée est ancien, agissent et parlent dans toutes les sphères de la vie de la Cité. Cela implique aussi que la nation soit ferme et l'État suffisamment fort pour exiger des musulmans français la rupture radicale avec les financements et les prédications d'origine étrangère. En somme, il s'agit d'inculturer en profondeur l'islam qui est en France. 
Même si les politiques entendent ces arguments, ils ne sont pas les acteurs premiers de ce mouvement de très grande ampleur. Les premiers à mobiliser sont les chrétiens, dont la discussion et la confrontation avec la diversité des options philosophiques, spirituelles et politiques de notre pays, même imparfaite, a une dimension exemplaire. Les musulmans français, à cette école, pourraient ainsi jouer leur partition dans la conversation civique dans le respect de la distinction des sphères. C'est la pari de Pierre Manent. 

Les chrétiens ont par ailleurs dans la France de 2016 un autre rôle à jouer : celui de la conciliation de la foi et de la raison dans le respect de ce que Rémi Brague a appelé la "secondarité culturelle".
"Le christianisme bien compris est un antidote au fidéisme"
Le christianisme bien compris est un antidote au fidéisme (ndlr : la foi sans la raison) : si l'acte de foi est un acte personnel et volontaire qui représente toujours un saut, remarquablement mis en valeur par Kierkegaard, bien des présupposés et des implications de la foi sont compréhensibles et éclairées par la raison. Celle-ci, tout en étant appelée à rester humble devant le mystère, n'est jamais vouée à la sujétion. C'est d'ailleurs par elle que le catholique est amené à accueillir non seulement la première alliance d'Israël mais même la sagesse des païens comme des paroles divines, dans la lumière du Christ. Leur interprétation n'est jamais a priori suspecte d'être une trahison car Dieu ne parle que par et dans l'histoire et le langage des hommes. Il y a là une bonne nouvelle pour notre temps qui, si elle se savait, mettrait en pièces l'islamisme !

Les catholiques et la question de l'engagement politique :


La Manif pour Tous est-elle le premier signe d'une réaction française, portée par les catholiques ?
Dans l’introduction de votre livre, vous racontez avoir été catalogués, vous et vos camarades, comme la “génération réac”, ce de quoi vous vous défendez, préférant vous définir comme “conservateur”. De plus, vous mettez en garde contre les risques qu’impliquent les réflexes communautaristes pour les catholiques. Mais, par exemple, les francs-maçons sont remarquablement plus unis et efficaces que les catholiques. Leur cohésion leur assure une force que les catholiques n’ont pas. N’est-elle pas venue l’heure où les catholiques devront assumer leur côté “réac” en lui donnant une connotation méliorative ? Une “réaction française” n’est-ce pas ce dont la France a besoin ? Doit-on attendre passivement un nouvel “homme providentiel” ? Ou au contraire s’engager unis dans le jeu politique ? 

Réagir est toujours une nécessité. Seul un corps inanimé ne présente aucune réaction perceptible. Toutefois, réagir est un premier élan qu'il faut dépasser. Il y a là quelque chose d'instinctif qui n'est pleinement humain et légitime que si le travail de la raison, sereinement, vient faire son œuvre. 
"Réagir est toujours une nécessité. Mais c'est un premier élan à dépasser."
Comme le demande Chantal Delsol : à quoi tenons-nous ? Nous héritons d'une civilisation où bien des choses se présentent pêle-mêle et où il faut se mettre en quête de ce qui est éternel et toujours neuf. C'est cela, pour moi, être conservateur : chercher non pas la résurrection d'un passé par essence révolu mais y puiser les ressources qui donnent la vie et la maintiennent, même dans les périodes de très grand défi. 
"Etre conservateur, c'est puiser dans le passé les ressources qui donnent la vie et la maintiennent, même dans les périodes de très grand défi."
En ce sens, les chrétiens ont une responsabilité immense : leur foi, irréductible à je ne sais quelle idéologie, leur offre une vision de l'homme et du bien commun qui, s'ils font l'effort de la présenter comme une voie raisonnable et non comme un discours magistériel qui repose sur leurs croyances, parle universellement. "Conserver" n'est donc pas une fin en soi, pas davantage que "réagir" : il s'agit de toujours discerner ce qui est à sauver pour que nos sociétés se fondent sur la dignité de l'homme et la justice.

Le communautarisme est un vrai risque pour les catholiques mais il faut établir une distinction cruciale. Être enraciné dans sa foi, attaché à sa paroisse, engagé dans des lieux d'éducation chrétienne, n'est pas en soi "communautariste". Les chrétiens doivent être reconnus à la charité qu'ils ont les uns pour les autres. Cela implique l'existence d'une vraie communauté, forte et soudée. 
Pour autant, l'Eglise ne s'annonce pas elle-même, elle annonce le Christ. La Vérité, c'est Lui et non un système de valeurs, une morale ou une anthropologie. De ce fait, nous ne pouvons "nous tenir chaud" en nous congratulant d'avoir peu ou prou les mêmes convictions et les mêmes modes de vie. L'enracinement est un chemin de rayonnement. 
"L'Eglise ne s'annonce pas elle-même, elle annonce le Christ !"
Un écueil terrible serait de réduire l'appartenance à l'Eglise à une appartenance minoritaire comme une autre, impliquant des actions de lobbying, de négociations, pour pouvoir vivre heureux dans l'entre-soi. Nous devons nous interroger sur les périphéries, souvent très proches, à notre portée, que nous pouvons explorer. 

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