dimanche 3 avril 2016

La réponse de Damien Theillier : De la bonne façon de combattre le nihilisme et le relativisme

Damien Theillier est professeur de philosophie aux lycées Stanislas et Franklin. Il anime le site Nicomaque, "un blog de philo par un prof de philo" Il a écrit en exclusivité pour Le Prisme De Trump à Reagan en passant par Bastiat. Il commente aujourd'hui la controverse entre les rédacteurs du Prisme quant à la loi naturelle et la démocratie. Nous le remercions de son aimable et stimulante participation.

Je dois dire pour commencer que je partage pleinement la préoccupation culturelle d’Elie Collin dans son article : Relativisme, nihilisme et autres maux de notre société. Les valeurs et les institutions qui ont fait notre civilisation, sont à la fois précieuses et fragiles : l’individu, la famille, l’Eglise, la nation. Le conservatisme a une vraie légitimité morale car il exprime un attachement profondément humain à l’héritage des peuples à la sagesse des nations, à l’expérience des siècles. Le nihilisme moral a toujours des conséquences très coûteuses, pas seulement en termes financiers mais aussi en termes psychologiques ou sociaux : délinquance, toxicomanies, suicides. 

Mais comme l’a montré Alexis de Tocqueville, notamment, ces phénomènes sont d’abord à mettre au compte des effets pervers de l'interventionnisme étatique qui est une autre forme de nihilisme mais politique cette-fois. En effet, l’Etat d’assistance entraîne la déresponsabilisation morale des individus et assèche le tissu associatif bénévole en charge traditionnellement du secteur social : églises, familles, entreprenariat associatif.

Par ailleurs, de nombreux philosophes s’accordent à dire que les bonnes règles de droit pour être universelles doivent être fondées dans la nature de l’homme et non dans la variabilité arbitraire des opinions et des croyances. Une société juste est une société dans laquelle un même code moral et juridique s’applique à tous, y compris et surtout aux personnes qui gouvernent, parce qu’elles disposent du pouvoir de contraindre les autres, par le force, avec la tentation d’en abuser. 

Mais je peux également comprendre la méfiance, exprimée par Ulysse Hennessy à l’égard du droit naturel, dans son article sur la démocratie en réponse à Elie. Déjà au XVIIIe siècle, le philosophe Jeremy Bentham soupçonnait ceux qui font appel à la « nature » pour justifier leurs propres sentiments au point de les faire passer pour des normes universelles du bien et du mal. 


La morale naturelle


Y a-t-il une morale naturelle ? Je considère en effet, avec la tradition occidentale issue de la philosophie grecque, qu’il existe une rationalité morale fondée sur l’observation de la nature humaine et que le bien et le mal ne sont pas des notions arbitraires, relatives à l’opinion ou à l’époque. C’est ce que signifie l’appel à une « nature », c’est-à-dire, dans le vocabulaire de Platon ou d’Aristote, à une « essence » (de esse, l’être). Étant donnée la nature même de l’homme : animal doué de raison, il y a des actes qui sont en eux-mêmes justes ou injustes et ceci de façon universelle car ces actes détruisent l’humanité en nous. Ainsi l’initiative de la violence contre autrui est toujours moralement condamnable car elle détruit le fondement même de la rationalité : la discussion argumentée. Le viol détruit le principe du libre consentement, privilège des animaux doués de raison. Le vol détruit le principe de la propriété, fondée sur le travail c’est-à-dire sur le libre exercice de nos facultés. Et ce n’est pas parce que l’histoire ou la société accorde à l’homme des droit qu’il en a, ni parce qu’il se les donnerait à lui-même par sa volonté souveraine, mais bien parce que ces droits sont inscrits dans sa nature et dans les finalités de celles-ci, et à condition de ne pas en priver autrui. 
"Il existe une rationalité morale fondée sur l’observation de la nature humaine et le bien et le mal ne sont pas des notions arbitraires, relatives à l’opinion ou à l’époque."


Car si l’homme a des droits, c’est aussi parce qu’il a des devoirs, conserver et perfectionner sa vie comme celle de tout autre. Mais en dehors de ces grands principes généraux, auxquels adhèrent une très grande majorité d’êtres humains raisonnables, il y a aussi ce qu’on appelle la morale particulière ou l’application des principes généraux à des contextes particuliers. Elle concerne l’usage du corps, le mariage, la famille, le sexe et la religion. Et là, les choses deviennent beaucoup plus complexes… il y a sur ces questions des formes de justifications et de conceptions du bien tout à fait antagonistes et incompatibles. 


Le rôle de la loi ou de l’État : les vices et les crimes

Selon une analyse philosophique qui remonte au Moyen Age, la loi civile a pour unique rôle la sûreté des personnes et des biens et donc la répression des crimes. Elle doit faire respecter les contrats, par la force si nécessaire, et assurer la défense des personnes et de leurs biens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais elle n’a pas pour objet de rendre les hommes vertueux ou sages. Elle n’a pas pour objet de faire le bonheur des gens mais seulement de créer les conditions favorables à la liberté, à la vertu et à la poursuite du bonheur. Cependant, elle a bien une dimension morale dans la mesure où elle a pour objet la justice dans la vie en société, au moins dans ses principes généraux. Quels sont ces principes de vie en société, de morale sociale ?
"La loi n’a pas pour objet de rendre les hommes vertueux ou sages."
Tout comportement qui viole le droit d’autrui devrait être déclaré illégal et pénalisé. L’esclavage, le kidnapping, le viol ou le meurtre sont des comportements criminels, parce que leur victime est brutalisée, dans son corps comme dans son esprit. 

Certains actes sont des crimes, d’autres sont simplement des vices. Un vice est une action qui nuit à soi-même, à son propre bonheur. De façon indirecte un vice peut nuire à son propre entourage, sans constituer pour autant un crime. Tel est le cas par exemple des jeux d’argent, de l’abus de substances ou de la pornographie. Il faut protéger les enfants bien sûr mais tant que ces pratiques ne font pas de victimes par des violences caractérisées, on peut les regarder comme des vices, comme des actions jugées dégradantes au regard de la dignité humaine et donc immorales mais non comme des actions criminelles. Et encore une fois, seulement dans le cadre des relations librement consenties entre adultes. L’économiste et philosophe autrichien Ludwig von Mises, disait : « Un homme libre doit être capable de supporter que ses semblables agissent et vivent autrement qu'il ne l’estime approprié ». Et il ajoutait : « Il doit se libérer de l'habitude, dès lors que quelque chose ne lui plaît pas, d'appeler la police. »

Combattre les excès de la liberté par la liberté


L’une des leçons à retenir de la lecture des grands textes libéraux de Tocqueville, de John Stuart Mill, de Benjamin Constant, c’est que les excès de la liberté se combattent par la liberté : liberté d’association, liberté économique, liberté d’éducation et liberté de parole. Il y a des personnes qui font un mauvais usage de leur liberté, soit. Mais la bonne réponse aux erreurs et aux vices (je ne parle pas des crimes ici), c’est d’abord d’ouvrir l’espace public de la discussion afin de laisser émerger des critiques, des arguments, des raisons. La vérité finit toujours par triompher, si on la laisse se confronter librement à l’erreur et le vice se combat par l’augmentation de la responsabilité individuelle.
"La bonne réponse aux erreurs et aux vices, c’est d’abord d’ouvrir l’espace public de la discussion"
Le nihilisme est d’abord une forme de vice, c’est-à-dire une négation de soi et des devoirs que nous avons envers nous-mêmes. Des comportements comme la bestialité et le sado-masochisme, la prostitution et la toxicomanie sont nocifs pour la personne qui les pratique, quand bien même certains y trouvent un intérêt. Mais si la raison peut réprouver ces comportements nihilistes, tant qu’ils n’impliquent pas l’usage de la force de coercition contre autrui, la loi n’a pas à leur opposer la force punitive : incarcération ou contravention. La prohibition conduit à des maux sociaux plus grands encore que ceux que l’on déplore : marché noir, criminalité, gangs, maffias.

La tolérance est-elle une forme d’indifférence aux valeurs, un relativisme ? Est-ce à dire que la vie sociale serait amorale et livrée aux caprices des individus ? Non, ce n’est pas ce que nous disons. Ce n’est pas parce que ces actions peuvent être légalement tolérées qu’on ne doit pas prendre position sur leur valeur morale ou qu’on ne doit pas les critiquer. Ce n’est pas parce qu’on refuse de criminaliser les vices qu’on doit rester moralement neutres vis-à-vis de tels comportements. Tolérance légale oui, relativisme moral non. 
"Nous devons tolérer le fait qu’il y ait une pluralité d’éthiques personnelles, de spiritualités, de modes de vie, y compris si cela nous choque."
Nous devons tolérer le fait qu’il y ait une pluralité d’éthiques personnelles, de spiritualités, de modes de vie, y compris si cela nous choque. Cela ne signifie pas que toutes les éthiques se valent et que nous pourrions rester indifférents à ce qui est contraire à nos convictions morales et religieuses. À chacun de les défendre. Mais précisément, la seule manière légitime de le faire c’est d’en persuader les autres, d’user de la parole et de la raison et non de la violence.


Quelle démocratie ?

Le philosophe Bentham, dont nous avons parlé plus haut, a mis au point un critère simple pour tenter d’évaluer de façon impartiale les normes ou les institutions. Selon lui, elles sont justifiées surtout par leurs conséquences. Toute la question est de savoir si elles contribuent ou non à créer un ordre social pacifique et prospère pour le plus grand nombre, en comparaison avec d’autres institutions. Appliquons ce critère à la démocratie.

En partant du point de vue conséquentialiste, il y a une évidence sur laquelle nous pouvons nous accorder. La démocratie libérale n’est pas parfaite et on peut encore largement améliorer son fonctionnement, mais si on la compare à quelques alternatives comme le fascisme, le socialisme-communiste, ou le national-socialisme, elle a fait ses preuves. 
"La démocratie libérale n’est pas parfaite, mais si on la compare à quelques alternatives, elle a fait ses preuves."
Reste à voir ce qui peut être amélioré dans le système actuel. Si la démocratie a une légitimité à mes yeux, c’est seulement en tant que ce système permet aux individus de décider eux-mêmes de leurs affaires et des règles de leur organisation. Or aujourd’hui l’Etat-providence est en faillite. Il est ruiné, discrédité. Et contre la social-démocratie qui l’a engendré, nous devons nous tourner vers des formes de micro-démocraties inédites, avec une concurrence fiscale, légale et administrative. Ce modèle a existé dans le passé et peut encore nous inspirer, en l’adaptant aux conditions actuelles. Florence, Venise, Gêne, les grandes villes autonomes du Nord. Et même l’empire Austro-Hongrois jusqu’au début du XXe siècle fut l’un de ces modèles. Ce fut un empire fédéral, très décentralisé, qui a toujours laissé la plus grande liberté réglementaire à ses provinces, un peu comme la Suisse actuelle. Et il a généré la plus grande période de paix et de prospérité de toute l’histoire de l’Europe.
"Nous devons nous tourner vers des formes de micro-démocraties inédites, avec une concurrence fiscale, légale et administrative."

Les institutions qui favorisent la liberté responsable

En fin de compte, pour combattre le nihilisme moral il faut moins se focaliser sur les formes politiques que sur les institutions intermédiaires entre l’individu et l’État comme l’entreprise, le marché, la famille et les communautés religieuses, à condition qu’elles soient ouvertes et non contraintes. 

Dans une société libre, sans Etat-nounou, chacun est incité à exercer sa responsabilité morale, mieux que dans aucun autre système. Quand les droits de propriété sont protégés contre les spoliations en tout genre, en particulier les spoliations légales et fiscales, les individus trouvent plus facilement les ressources matérielles et humaines pour s’associer, donner de leur temps et de leur argent pour les autres. On voit émerger de multiples initiatives privées consacrées à l’éducation, à la solidarité : l’aide aux plus fragiles, aux toxicomanes, aux prostituées, etc. Là encore, c’est la liberté elle-même qui est la meilleure réponse aux excès de la liberté et non la contrainte étatique ou l’usage de la force.
"La meilleure réponse aux excès de la liberté ? C'est la liberté elle-même, et non la contrainte étatique ou l’usage de la force. "
Ce n’est pas non plus à l’État, et donc aux contribuables, de prendre en charge les coûts de l’avortement, par exemple, ou bien les dégâts causés par la toxicomanie. Que chacun prenne ses responsabilités et que ceux qui consomment des drogues assument les conséquences de leur choix sans obliger les autres à payer pour les dégâts causés sur leur propre santé. Que ceux qui souhaitent apporter une aide aux toxicomanes puissent le faire librement, mais avec leurs propres financements ou en faisant appel aux dons. La compassion est une vertu morale qui humanise la société mais pas la solidarité obligatoire, ni la redistribution forcée. 


En conclusion, si je suis un partisan inconditionnel du libre marché, je n’en conclus pas pour autant que l’accroissement des possibilités de consommation, permises par ce libre marché, nous oblige à adopter un mode de vie matérialiste ou nihiliste. Il y a beaucoup d’actions légales du point de vue du droit, que nous pouvons regarder comme illégitimes au regard d’une éthique de vie personnelle exigeante : avortement, divorce, libertinage, consommation de drogues, polygamie, propos jugés choquants, racisme, homophobie, œuvres d’art dégradantes, enseignement de l’ignorance etc. 

L’homme, pour être heureux, a besoin d’élévation de l’âme mais aussi de respect de son propre corps. Il a besoin de valeurs spirituelles, d’une certaine noblesse de sentiments. Il faut donc dénoncer le nihilisme moral et le combattre. Enfin une société humaine civilisée se doit de prendre en considération les plus faibles, ceux qui sont plus fragiles face à la vie.
"L’homme a besoin d’élévation de l’âme, mais aussi de respect de son propre corps, de valeurs spirituelles, d’une certaine noblesse de sentiments."
Mais la société ne doit pas tout attendre de l’État. Le refus d’imposer par la force une quelconque vérité à autrui doit s’accompagner du choix pacifique de la libre confrontation des idées, de l’éducation, de la parole et du témoignage de sa propre vie. Là encore, les familles, les associations privées, religieuses ou non, seront toujours mieux à même d’accueillir la misère humaine et d’exercer la solidarité que n’importe quel appareil administratif d’État.

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