lundi 4 avril 2016

Notre laïcité



  Houria Bouteldja, Pierre Manent, Edwy Plenel, Eric Zemmour, Tariq Ramadan, Rokhaya Diallo, Emmanuel Todd; qu'ont en commun tous ces penseurs, issus de la gauche, de la droite, chrétiens, musulmans ou athées ? Incessamment, ils remettent en cause la laïcité, pour des raisons très diverses (notons qu'il y a toujours le mot "oppression" dans leurs propos). Au cours du vingtième siècle, la France a poursuivi à grand train sa sécularisation, initiée au dix-huitième siècle, celui des Lumières, stimulée également par la séparation des Eglises et de l'Etat en 1905. Le catholicisme s'engourdissait, l'islam tranquille arriva pendant les Trente Glorieuses, avant de se radicaliser pour partie après l'émergence de l'islamisme au Moyen-Orient. Les penseurs du vingtième siècle prophétisaient la fin du sentiment religieux en France, au temps des réfrigérateurs, du pétrole bon marché et de l'irruption des médias de masse. Seul André Malraux, visionnaire, déclara : "Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas". L'islam politique s'est ravivé dans les pays du Proche et Moyen-Orient, en embuscade derrière les révolutions arabes; nous n'avons pas vu certaines de nos banlieues se radicaliser. A plus ou moins grande échelle, une hystérie religieuse s'est emparée de tout un pan de notre société : elle n'est pas spirituelle, mais identitaire, et donc communautariste par essence. Naturellement, elle est loin de concerner tous les croyants, mais à travers les réactions aux attentats de janvier, celles qui fustigeaient "l'anticléricalisme" de Charlie Hebdo, qui se sont fait entendre plus tard, comme une réplique intellectuelle des attentats de janvier, les défenseurs de la laïcité, qui pensaient le combat séculaire (dans tous les sens du terme...) remporté, ont pu constater l'ampleur des attaques à l'encontre du "modèle français". L'islam a joué un rôle de premier plan dans la remise en question de la plus étrange des bizarreries françaises, un concept presque unique au monde, grotesque dans quasiment tous les pays du monde : la laïcité. Certains catholiques se sont empressés d'élargir la brèche rouverte par des responsables musulmans, toujours si prompts à dénoncer l'"islamophobie". Face aux obsessions de l'identité, nous devons réaffirmer la laïcité comme principe essentiel, fondateur même de la France.


"Laïcisme" contre "laïcité ouverte"

  Dans leur fronde, leur lynchage contre la laïcité "à la française", les esprits de gauche et de droite radicale se retrouvent, mais leurs motifs diffèrent. Commençons par le fumeux concept de "laïcité ouverte"; il y a quelques jours, j'entendais un homme de l'Eglise prendre pour exemple de laïcité bien appliquée les Etats-Unis. Pourtant, contre le modèle de société anglo-saxon, qui laisse se développer toutes les revendications communautaires, et où la laïcité se résume à une vague tolérance religieuse, la France doit assumer son modèle universaliste. Le peuple français est un et indivisible; les religions ont droit d'existence, sans statut particulier qui leur conférerait des droits spéciaux : c'est ainsi que le délit de blasphème ne peut exister. De plus, les règles religieuses établies pour les fidèles doivent se conformer aux lois de la République.
  Le modèle universaliste fait appel à la conscience, mais aussi à la responsabilité de chaque citoyen. Ce même modèle exclut l'identité religieuse, en ce sens que chaque individu doit accepter que sa religion, comme ses opinions personnelles, soit critiquée et tournée en dérision. C'est pourquoi l'universalisme est un modèle d'émancipation et un humanisme; l'universalisme repose sur la liberté profonde de chacun. Il y a apparemment un paradoxe : pour certains, la laïcité renvoie la religion à l'intimité de chacun, tout en acceptant que l'on critique cette intimité même. Or, la laïcité accepte la religion comme objet public, comme une croyance ou une opinion (qu'elle fait le choix de confondre du point de vue de l'architecture démocratique), mais refuse de la sacraliser, de lui accorder un statut d'exception. La laïcité "ouverte" est un énorme oxymore, qui cache bien trop souvent des relents communautaristes. La laïcité, telle que la France l'a construite, n'est ou n'est pas : comment peut-on assimiler les Etats-Unis, où le Président de la République jure sur la Bible, où le créationnisme est au programme dans les écoles publiques de certains Etats très religieux (Kansas, Utah, Mississippi...), où la religion est omniprésente dans les débats actuels en vue de l'élection de 2017, à un pays laïc ? Les Etats-Unis sont au contraire victime d'une hystérie religieuse : la société américaine est une société religieuse. Avant son élection, en 2008, des journalistes avaient interrogé Barack Obama sur sa foi : celui-ci, conscient qu'une réponse négative pouvait changer le cours de l'élection, avait assuré qu'il était chrétien. Pourquoi les religions auraient-elles une place spécifique en France, et non un quelconque mouvement athée ou agnostique ?
  Notre laïcité est profondément liée au modèle universaliste français : il s'agit d'une société pleinement unie, sans distinction de sexe, de couleur de peau et surtout de religion. Tout Etat qui aurait une religion institutionnelle (comme le Royaume-Uni) ou une opinion institutionnelle devient de fait un Etat totalitaire. Il peut très bien se réclamer d'une liberté absolue, mais celle-ci n'est pas véritable si chaque citoyen n'est pas libre d'appartenir à la société. Il ne s'agit pas, contrairement à ce que l'on pourrait croire, d'un nihilisme d'Etat, mais d'une fondation de la société sur le petit dénominateur commun : les valeurs de la France.

Critique des critiques

  Les pourfendeurs de la laïcité se rangent dans deux camps bien distincts : la gauche radicale et la droite radicale. Hormis la haine de la laïcité (ils préfèrent le  "laïcisme", défend par les "laïcards"), une seule pensée les unit : la laïcité serait selon eux l'idéologie de l'élite parisienne de gauche, rejetée unanimement par le peuple de tous bords. Cet argument, mise à part son absence de fondement (sondages, par exemple), est immensément condescendant : à l'encontre de toutes les aspirations à une éducation nationale, il condamne les classes populaires à vivre dans un bourbier intellectuel où toute notion de surmoi s'efface devant l'excitation religieuse. Il est vrai que ce propos est surtout entendu dans les bouches de gauche, vis-à-vis des musulmans, qui selon Emmanuel Todd, vivraient tous les caricatures de Charlie Hebdo comme une offense grave et intime, reflet d'une domination sociologique (voir par exemple la chronique humoristique de Sophia Aram face à Todd sur France Inter). Ces sociologues, comme Todd, considèrent tellement la société à travers le prisme de la lutte des classes, et aujourd'hui des religions, qu'ils pensent défendre une minorité et oublient ce qui est fondamental : les valeurs. Qu'importe à la République française que certains musulmans et certains catholiques se sentent vexés par les couvertures de Charlie Hebdo ? Doit-elle remettre en cause ses valeurs fondamentales ?
  L'autre critique majeure provient de la droite catholique, portée par Pierre Manent et Philippe de Villiers. Ceux-ci appellent à une réhabilitation du christianisme comme religion d'Etat, car il s'agit bien de cela quand ils qualifient la France de chrétienne, ce qui est largement différent d'une France aux racines chrétiennes. Ils ne se placent pas dans une logique sociologique, ce qui conférerait un tout autre sens à "France chrétienne", mais dans une logique de valeurs. En établissant le christianisme comme norme, ils excluent de fait tous ceux qui n'adhéreraient pas à cette doxa commune. Dans la laïcité, ils voient l'anticléricalisme; c'est le contraire : la laïcité consiste à appliquer strictement une règle, celle de ne pas accorder de statut particulier sur un plan politique aux religions, alors que l'anticléricalisme consiste à viser (c'est donc arbitraire) avec acharnement une religion pour la détruire. Un pays fort n'a pas besoin d'une transcendance religieuse, qui mène malheureusement aux conséquences communautaristes que l'on connaît en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Belgique (phénomènes qui existent dans une moindre mesure en France). C'est toute la différence entre communauté et société : le ciment d'une communauté est son ethnicité et sa religion, celui d'une société est son lot de valeurs. En appliquant le "pacte" proposé par Pierre Manent avec les musulmans (qui paraît difficilement applicable), on romprait le principe de neutralité religieuse, corollaire de la laïcité, en favorisant par ailleurs le communautarisme.

  Face à la dislocation qui semble menacer la France, face au risque terroriste, ce n'est en aucun cas le moment de céder sur nos valeurs, la laïcité en premier. Face au vivre-ensemble factice des modèles anglo-saxons (ultra-dominants en Europe), qui est en fait un vivre-à côté, il faut renforcer l'universalisme français. Le vivre-ensemble n'est possible que si les convictions personnelles (au sein desquelles la laïcité range le sentiment religieux) peuvent passer au second plan dans le souci de construire un véritable vivre-ensemble, sans sous-partitions de la nation.

1 commentaire:

  1. Thibaud Collin5 avril 2016 à 09:11

    Mon cher Elie, bravo pour ce papier vigoureux et argumenté. J'ai deux remarques. Je ne vois pas en quoi le Royaume-Uni est un Etat totalitaire. Cela fait quand même un certain temps que les catholiques et les athées ne sont plus interdits de séjour outre-manche comme le réclamait le philosophe libéral John Locke. Sur Pierre Manent, je ne sais pas si tu as lu son dernier petit livre Situation de la France. Mais je ne vois pas en quoi tu peux lire dans ce livre une volonté de faire du catholicisme la religion de l'Etat français. Il rappelle simplement que la laïcité concerne les institutions et non pas la société civile et qu'il est problématique d'ignorer que la France est un "pays de marque chrétienne". Son livre cherche à montrer qu'une approche purement abstraite et procédurale des mœurs est insuffisante. L'universalisme français est la conséquence du christianisme qui a imprégné notre pays depuis fort longtemps. Finalement la question est de savoir si l'universalisme abstrait des Lumières peut perdurer sans un terreau chrétien (catholique et protestant). Au vu des crispations de notre société et de l'effondrement du christianisme dans notre pays, on peut se poser des questions sur son avenir. Le dossier de Libération d'hier (lundi 4 avril) est à cet égard passionnant. Laurent Joffrin montre les dérives communautaristes du néo-antiracisme et en appelle à un sursaut de l'universalisme. Celui-ci repose sur des exigences intellectuelles et morales qui le plus souvent ont besoin de puiser une énergie dans une inspiration d'origine religieuse, en l'occurrence ici chrétienne. C'est qu'avaient d'ailleurs fort bien compris les Jaurès, Buisson (Ferdinand) et autre Quinet! Bien à toi, Thibaud Collin

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