dimanche 29 mai 2016

Ecologie intégrale : la nouvelle synthèse conservatrice


  

  Limite : c'est le titre d'une nouvelle revue fondée par Paul Picarreta, Gaultier Bès de Bec, Marianne Durano et Eugénie Bastié (l'auteure du remarqué et controversé Adieu mademoiselle), qui se conçoit comme le fer de lance d'une éthique fondée sur des valeurs intégralement catholiques, dont la plupart ne sont pas nouvelles, mais qui constitue par sa cohérence idéologique et parfois iconoclaste un mouvement intéressant: l'écologie intégrale. L'idéologie présentée se veut tentaculaire et philosophique, mais aussi révolutionnaire, qui pourrait presque se déduire de ces quelques mots : limite et écologie. La mise en avant de la "limite" s'oppose frontalement à l'humanisme contemporain, qui dégénère selon la revue précitée en transhumanisme, à la fois médical et social : le progressisme (dans son sens philosophique et non politique) et le libéralisme aspirent à toujours modifier la structure sociale, tendant asymptotiquement vers la société utopique (il reste à déterminer la nature de cette utopie). Face au conservatisme irréfléchi qu'incarne parfois la droite française ou anglo-saxonne, valorisant "le passé fantasmé" (dixit Bastié en conférence), l'écologie intégrale est parvenue à cette conclusion que le conservatisme ne peut être que monolithique, conduisant au rejet d'une société individualiste et désincarnée face au modèle d'une structure sociale traditionnelle, construite autour de cellules comme la famille, la communauté. D'un point de vue politique, l'écologie intégrale, mouvement (pour l'instant ?) confidentiel, manque d'une représentation, même si un premier pas de vulgarisation a été effectué par la diffusion de Limite.
  Quant au terme "écologie", qui désigne premièrement l'étude des relations entre l'homme et la nature, il est révélateur d'une autre composante qui diffuse dans toute la philosophie du mouvement : l'homme aspirerait à retrouver sa nature distordue par la société; il faudrait en fait déconstruire le statut artificiel de l'individu seul dans la société. On comprend immédiatement que l'écologie intégrale ne peut que s'opposer au modèle capitaliste libéral et à la démocratie sociale.


La matrice anticapitaliste

  L'écologie intégrale se fonde sur un rejet des fondations de l'économie, qui n'acquiert sa scientificité que par la modélisation des comportements humains, que l'on appelle souvent homo oeconomicus, concept hérité des théories prélibérales d'Adam Smith. Cette approche, si elle est particulièrement intéressante et souvent réaliste, ne peut que contrarier les tenants de l'écologie intégrale, comme Elie Collin l'expliquait dans Macron, ou le triomphe de l'économisme. Dans une lignée chrétienne, et plus particulièrement catholique, ceux-ci ne peuvent admettre comme postulat la conviction que l'homme est déterminé au sein de la société par son intérêt, car, quand bien même les intérêts des individus convergeraient pour former une société, cette société ne reposerait sur aucun fondement moral. L'écologie intégrale ne rejette pas la propriété privée, sans laquelle il n'y a pas de liberté, mais la conditionne à une morale universelle qui s'étendrait au-delà du simple cadre légal; il est clair que le capitalisme, qui consacre la propriété privée des moyens de production, a changé la société en profondeur. Celui-ci a engendré le modèle de démocratie libérale, reposant sur la garantie de libertés dans un cadre légal issu d'une morale permettant une harmonie sociale. Sans mythe transcendant (on peut penser à la figure du roi ou du père de la nation, à la religion, à l'exaltation de la République...), le risque d'anomie sociale est fort. Les Etats-Unis ont choisi de privilégier une diversité morcelée, unie par le mythe de l'Amérique puissante et par le christianisme (d'où la devise E pluribus unum), alors que la France préfère s'appuyer sur un socle de valeurs instituant une société où l'Etat ne tolère pas de communauté entre l'individu et lui-même. La tentation est grande d'ériger ces valeurs comme un mythe transcendant, c'est la cas de Manuel Valls par exemple, mais ces valeurs doivent rester rationnelles et non totemiques. Ce modèle est difficile à tenir, j'en ai conscience, car désincarné, mais il demeure solide en des temps moins troublés (si tant est que "la fin de l'histoire" de Fukuyama advienne un jour).
  Selon l'écologie intégrale, une structure idéologique renforçant le cadre légal est nécessaire, mais celle-ci ne peut pleinement s'affirmer que dans une société marquée par une identité historique. C'est en cela que l'écologie intégrale est intégralement conservatrice, car sa vision de l'homme est déterminée par sa culture, et son essence est liée en tout point à celle de ses ancêtres. Eugénie Bastié, tout en prenant ses distances avec l'idolâtrie du Moyen-Age, regrettait qu'il soit utilisé comme anti-référence dont notre société devrait constituer le négatif. Sans adhérer à ce paradigme, on peut noter que cette réhabilitation partielle de l'âge médiéval montre une fascination de l'écologie intégrale pour cette époque de conservation : la société médiévale, globalement rigide et formée de corpuscules (la famille, le village, le comté, etc.) est l'opposé de la société capitaliste qui nécessite une fluidité dans les rapports humains et dans l'organisation civile. Cependant, dans cette société médiévale, l'homme reste un mineur face à la figure tutélaire des ancêtres, et son socle culturel, loin de lui permettre de s'émanciper et d'acquérir sa liberté, devient un fardeau. La métaphore des racines est parlante, puisque, si elles autorisent la croissance de l'arbre, elles garantissent son immobilité. Par ailleurs, l'économie moderne a ceci de paradoxal qu'elle se crée elle-même, au risque de donner l'illusion d'un monde économique (et politique par effet d'entraînement) prêt à exploser. Les paroles politiques, donnant l'impression que la France doit courir (se mettre en marche) pour rattraper la modernité perpétuellement devant, nourrissent le sentiment d'un monde aveugle qui se précipite du haut de la falaise. Selon l'écologie intégrale, être moderne, c'est bricoler dans l'incurable.

"L'échec de la société individualiste"

  A force de lire Le Point, on se persuade que notre époque est merveilleuse : diminution drastique de la pauvreté mondiale en quarante ans, effondrement de nombreux régimes totalitaires, etc. Sauf qu'il est évident que tout n'est pas au mieux dans le meilleur des mondes possibles; en particulier, l'écologie intégrale est convaincue que notre société a oublié la fin de l'homme : son bonheur (eudémonisme pour être pédant). Il suffit de lire les sondages désastreux sur le bonheur des Français, plus malheureux que les habitants du Bangladesh. Ce serait donc l'échec de l'amélioration des conditions matérielles de vie; en raisonnant ainsi, on oublie que le bonheur est une construction mentale et spirituelle et que l'individu est responsable de son propre bonheur. Dans la théorie de la démocratie sociale, l'Etat, qui, rappelons-le, est issu d'une mise en commun d'intérêt et de l'établissement d'une loi fondée sur une morale garantissant la paix civile, doit fournir les conditions du bonheur. Il serait également absurde d'imaginer un âge d'or conservateur, fait de simplicité matérielle et d'immuabilité, où l'homme serait heureux de manière universelle. Ce mythe rousseauiste omet l'importance de la civilisation des arts libéraux qui a émergé depuis la Grèce antique en Occident, en Chine, dans les pays arabes, formée de philosophie, de politique, de sciences, de mathématiques, qui n'a pu être érigée que grâce à l'éducation et au confort matériel (peu de philosophes ont vécu dans le dénuement, sauf Diogène). La décroissance n'est pas la solution à tous nos maux, car nous oublions trop facilement les régressions qui l'accompagnent, par exemple en ce qui concerne la capacité de la société à garantir une éducation universelle, seule apte à faire accéder au bonheur authentique.
  Là où l'écologie intégrale touche un point sensible, c'est lorsqu'elle aborde la relation de l'homme à son environnement, qui constitue en quelque sorte "l'externalité suprême" qui met en défaut le libéralisme. L'écologie intégrale place ce point au centre de sa réflexion, alors que les partis politiques parient excessivement sur l'égoïsme des électeurs en se concentrant sur le pouvoir d'achat, la délinquance, l'immigration, etc. La naissance d'une conscience écologique est nécessaire, mais ne sera pas suffisante pour enrayer le réchauffement climatique et l'utilisation abusives des ressources naturelles. Les libéraux arguent que les acteurs économiques doivent se persuader que la transition écologique est dans leur intérêt, mais ce stratagème, au-delà même de son efficacité tardive (si effet il y a), fait pâle figure philosophiquement car il ne s'appuie pas sur une raison universelle face à un phénomène universel mais sur l'égoïsme. Contre le culte de l'intransigeance et de l'intégralisme, il faut réhabiliter celui de la modération : le capitalisme ne se suffit pas à lui-même et ne peut structurer seul la société. De même, il est tentant de vouloir construire un corpus idéologique dont la cohérence, poussée à l'extrême, provient de la diffusion d'une idée puissante mais unique.

La tentation des totems

  Malheureusement, l'écologie intégrale semble s'égarer dans la détestation aveugle de la modernité : l'obsession de la dégénérescence des mœurs resurgit comme un vieux leitmotiv du conservatisme. Le contrat social moderne accepte l'erreur humaine en établissant le mariage civil comme un pacte pouvant être rompu, distingue sexualité et procréation (en permettant la rupture du lien causal), et autorise l'avortement - je ne reviendrai pas sur le sujet. L'écologie intégrale ne le tolère pas, car, selon ses défenseurs, tout ce qui dénature l'homme (si nature il y a) ne peut être accepté dans la société. C'est compréhensible, et cela paraît cohérent avec le bloc idéologique proposé. Cependant, l'écologie intégrale interprète ces assouplissements légaux comme une dégénérescence morale, comme si le puritanisme des ancêtres ne pouvait que se fragmenter. Cela a deux conséquences : l'invention des bonnes mœurs passées, et celle de la licence future. Il suffit de lire la mythologie grecque, l'histoire d'Henry VIII ou les romans réalistes du dix-neuvième siècle (ceux de Maupassant et Flaubert en particulier) pour comprendre que l'histoire morale n'est pas une trame univoque dont le jalon serait mai 68. L'Eglise dans ses premiers siècles était souvent plus libérale qu'elle ne l'est aujourd'hui. D'autre part, l'invention de la dégénérescence des mœurs se nourrit de la fin d'un opprobre insidieux, que l'on connaît encore aujourd'hui, surtout dans les pays orientaux (il suffit d'observer le traitement des femmes violées en Inde), d'un réel assouplissement législatif et surtout d'un raidissement idéologique auto-alimenté. N'oublions pas que la morale relève non pas du cadre légal, ou étatique, mais de l'individu lui-même, puisqu'il met en application sa raison pour déterminer un ensemble de règles qu'il se donne à lui-même (celui-ci doit évidemment respecter la loi, qui utilise certaines règles morales considérées comme universelles et nécessaires). Dans cet imaginaire, beaucoup d'écologistes intégraux se constituent des totems à détruire, même si ceux-ci existent davantage grâce à eux que par eux-mêmes : c'est le cas de la gestation pour autrui (GPA), du "néo-féminisme" ou de la théorie du genre. Je ne rentrerai pas dans ce débat car cet article n'a pas pour vocation la crispation idéologique.

  Si l'écologie intégrale ne veut pas provoquer de réaction épidermique dans la sphère médiatique, elle doit détruire ses totems et se concentrer sur sa raison d'être : le bien commun social.

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