dimanche 1 mai 2016

Macron, ou le triomphe de l'économisme

La Macronmania s'est emparée de notre société. A entendre les observateurs, en deux ans qu'il est au gouvernement, le jeune ministre aurait tout bouleversé : les codes politiques, les clivages partisans et même la vision qu'ont les Français de l'économie. On disserte sur cet homme qui « transcende les clivages » et - soyons fou - « révolutionne la politique ». Ce n'est pas parce qu'un politique ne semble ni à droite, ni à gauche qu'il « révolutionne la politique ». Gardons même à l'esprit que, dans les années 1930, « Ni droite, ni gauche » était le slogan... des fascistes.

Moi, je soutiens que Macron n'est qu'un énième politicien, mu par ses intérêts électoraux et ses prétentions narcissiques – qu'on songe aux photos de sa femme et lui dans Paris Match. Il est un Manuel Valls en puissance. Souvenez-vous du maire d'Évry au début du quinquennat : il apparaissait énergique, motivé en opposition avec le gouvernement. Les mêmes observateurs louaient sa jeunesse et sa fougue et l'opinion publique le plébiscitait. Aujourd'hui, il est voué aux gémonies médiatiques et houspillé de toute part. Qu'a-t-il fait entre temps ? Il s'est responsabilisé, il a été au pouvoir, il a tenté de gouverner. Qu'on place Macron à Matignon, et l'illusion s'évanouira.


Dans ce papier, ce n'est pas tant sur l'image de Macron que je veux m'attarder mais sur son idéologie – si, si, Macron, comme tous les hommes politiques, est dogmatique, il a des idées bien précises, bien définies.... et bien dangereuses. Macron est le symbole même de l'économisme, un mal qui nous ronge depuis trop longtemps.



L'économisme, c'est la croyance que l'économie résout tout. C'est l'exclamation de Bill Clinton pour justifier sa victoire contre Bush en 1992 : « It's the economy, stupid ! ». C'est la négation des diverses dimensions de l'homme – à commencer par sa dimension spirituelle -, pour le réduire au strict minimum : l'homo economicus, un consommateur et un producteur. Non, ce modèle n'est pas utilisé qu'en cours d'économie. Il est sorti depuis longtemps des manuels pour s'introduire dans les mentalités et, surtout, au cœur de la vie politique. Dans Limite, la toute-nouvelle « revue d'écologie intégrale », née dans le sillage de Laudato Si, Natacha Polony explique : 
« Nous avons voulu nous affranchir de toute vision de l'être humain, de toute appartenance et réduire l'homme à sa définition la plus racornie : un individu raisonnable cherchant à maximiser son bien-être ». 

De l'économisme, découlent deux conséquences dramatiques : l'élaboration de faux remèdes et la perte de toute morale et de tout sens des limites.

Dans mon article Relativisme, nihilisme et autres maux de notre société, j'ai dénoncé l'analyse erronée d'un certain nombre d'observateurs, aveuglés par le dogme de l'économisme de notre société, prompts à dégainer chiffres et graphiques, mais bien en peine de réfléchir par eux-mêmes, pour qui la radicalisation islamiste n'est que la conséquence d'un déficit de biens. L'apôtre de cette vision répandue mais erronée est Thomas Piketty, par ailleurs brillant dès qu'il s'agit d'étudier et de comprendre les inégalités à l'échelle mondiale. Selon le jeune français, ce sont les inégalités qui sont à l'origine des radicalisations islamistes dans nos banlieues. Dès lors, la solution n'est-elle pas d'abreuver les quartiers « sensibles » de subventions ? Ce diagnostic et ce remède édulcorent le vrai problème à l'origine du terrorisme : le nihilisme mortifère de nos sociétés occidentales, qui ne croient plus en rien, doutent de leur identité et se diluent dans la mondialisation. Face à ces maux profonds que nos observateurs persistent à ne pas voir, l'islam apparaît comme un refuge pour tous ses jeunes que les « valeurs de la République » et notre belle et grande laïcité n'enthousiasment guère.

Macron s'inscrit exactement dans cette explication des maux de la France, vus par le prisme (!) de l'économisme – ce que n'a pas tardé à dénoncer Alain Finkielkraut, un des rares intellectuels lucides sur la situation de la France. Le nouvel Académicien explique : «En marche vers quoi ? Macron s'avance, nous invite à marcher avec une vision exclusivement économique du monde. L'économie explique tout, l'économie résout tout. C'est le problème et la solution. […] Il met toute son intelligence au service de la pure exigence de produire et de consommer toujours plus. Cet économisme radical enchante la droite».

Macron, c'est l'abdication du politique devant la mondialisation, au moment où celle-ci a justement besoin d'être contrôlée. Au cours d'un débat avec Luc Ferry, prophète aveugle de la troisième révolution industrielle et du transhumanisme, Michel Onfray l'a ainsi expliqué : « Le macronisme ne consiste pas à réguler ce mouvement mais plutôt à l'épouser le mieux possible. Il ne défend pas l'idée d'une restauration du politique mais plutôt la dilution de ce qu'il représente dans le mouvement irrésistible de la technique, de l'économie et du progrès. »

Autre exemple où Macron s'illustre pour son économisme radical et aveugle et pour son manque de discernement quant aux aspirations intrinsèques de la personne humaine : le travail dominical. J'ai consacré un article à la question : Le travail dominical, nouvelle lubie libérale, mais je ne peux m'empêcher de réitérer mes critiques. En autorisant le travail le dimanche dans la plupart des secteurs de l'économie, Macron croit donner une occasion supplémentaire aux Français de consommer. A l'entendre, rien ne serait plus jouissif à un consommateur que de pouvoir consommer tous les jours de la semaine ! Mais, ce faisant, il occulte un besoin réel de tout homme, tout en faisant évidemment fi de la tradition chrétienne qui fait du dimanche le jour du Seigneur. Le dimanche était le dernier jour au cours duquel les Français pouvaient se retrouver et partager du temps ensemble. Les besoins du tourisme et de la mondialisation ont détruit ce dernier moment de convivialité, une valeur pourtant essentielle de tout corps civil, si intégré dans la mondialisation soit-il. Le matérialisme l'a emporté sur la spiritualité. Le marché sur le sacré.

D'ailleurs, la suite du débat Onfray-Ferry s'oriente vers cette question du "progrès" matérialiste. Extrait d'un débat de haute voltige, au cours duquel le philosophe démontre avec éclat sa supériorité sur l'économiste :

Ferry : « L'économie moderne crée et détruit des emplois, c'est ainsi qu'elle fonctionne dès l'origine. Ça s'appelle aussi le progrès et c'est ce qui nous a permis de gagner quarante ans d'espérance de vie au cours du XXème siècle. […] Quand j'ouvre les yeux sur le monde en Mai 68, que vois-je ? La Chine maoïste, l'URSS, les tortionnaires fous en Amérique latine, Franco en Espagne, la dictature des colonels en Grèce. Depuis, à part Daech, tout a tourné à l'avantage de notre modèle démocratique, en quoi le pessimisme français est non seulement un fléau mais une bêtise... » 
Onfray : « Vos critères d'appréciation de la situation actuelle sont matérialistes. Vous avez souligné l'augmentation de la quantité de vie, mais c'est la qualité de vie qui compte !
Le frigidaire, la télévision, l'ordinateur et le portable sont-ils vraiment les instruments de mesure d'une civilisation ? A l'heure du consumérisme généralisé, on constate un effondrement de la spiritualité parce que le marché fait la loi, toute la loi.
Pourquoi la télévision a-t-elle fait le choix de la bêtise et non de l'intelligence ? Pour transformer le peuple qui pense en populace facile à gouverner. Dans notre système libéral, il vaut mieux fabriquer du temps de cerveau humain disponible pour la publicité que du citoyen éclairé et intelligent. La télévision, qui pourrait être un formidable instrument d'éducation populaire, ne sert pas à éduquer les masses, mais à produire des bénéfices. »
 Avec brio, Onfray se fait l'apôtre de la contestation de la modernité, fustigeant les admirateurs béats du « progrès », qui ferment les yeux devant les dangers d'une technique, qui va désormais à l'encontre de la personne humaine.


Toutefois, ne soyons pas fataliste pour autant : l'économisme n'est pas irréversible loin de là. Comme toute idéologie, elle peut tomber. Comment peut-on déconstruire cette vision qui nous paraît aujourd'hui si enracinée dans la vie civile et politique ? Comme toujours, la solution est : la politique.

L'enjeu fondamental aujourd'hui est de remettre l'économie au service de la politique. L'économie, comme nous l'écrit avec raison Augustin Vigin dans son article L'argent roi ou la perversion du statut de l’économie, ne doit être qu'un moyen, pas une fin. Il écrit : « Une prise de conscience commune du problème majeur que représente la perversion du statut de l’économie sera en premier lieu nécessaire à une recherche approfondie de solutions. Ensuite, l’apparition d’un nouveau système de valeurs, basé non sur l’argent mais sur un retour aux valeurs traditionnelles, qui ont fait la grandeur de la France, pourrait permettre à l’économie de retrouver sa juste place : être un instrument de la poursuite du bonheur, et non la fin absolue de l’existence humaine. »

Dans son plaidoyer anti-Macron, Alain Finkielkraut ajoute : « Hans Jonas disait dans une conversation avec Hannah Arendt : 
« Si la tâche de la politique consiste à transformer le monde en une demeure convenable à l'homme, se pose la question : qu'est-ce qu'une demeure convenable à l'homme ? » Cette question, Macron ne se la pose pas. » 
Cette question, c'est d'ailleurs la raison d'être du Prisme.

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