lundi 2 mai 2016

Nuit debout, mouvement indigent


Le 31 mars, place de la République
 
  Comme souvent, tout part d'une bonne intention, ou ici d'un documentaire, Merci patron, réalisé par François Ruffin; dans celui-ci, il raconte comment il a soutenu des employés de Kenzo, filiale de LVMH, à l'assemblée générale de l'entreprise, après que Bernard Arnault a délocalisé la chaîne de production en Pologne. Ce film a été salué comme engagé et plein de qualités par la presse. C'est autour de ce film que s'est constitué le noyau de Nuit Debout, et autour de son réalisateur et de son ami Frédéric Lordon, dont nous reparlerons. Quel constat dresser du mouvement Nuit Debout aujourd'hui ? La place de la République est devenue une immense ZAD (zone à défendre, dans le langage anarchiste), qui excède les commerçants et les riverains. Mais passons, ce ne serait après tout qu'un détail si le mouvement était productif, novateur et porteur de progrès social ou économique. Las... Nuit Debout est un objet médiatique encombrant, qui passionne les médias et déchaîne les polémiques (cet article en est témoin), mais pire encore, c'est un microcosme, une micro-société anarchiste (ce sont les organisateurs qui le revendiquent), qui ne génère rien sinon un bruit, une plainte revendiquée par les manifestants : "Nous sommes contre tout" (la citation est authentique). Charmant programme !


Un mouvement sustenté par l'agitation médiatique

  Le premier drame de Nuit Debout est d'être par nature parisien et bourgeois. A quelques rares exceptions près, Nuit Debout rassemble une foule d'environ 2000 personnes, la plupart habitant non loin. Ces gens constituent malgré eux une élite intellectuelle, souvent résumée de façon agaçante par "bobos", souvent étudiante, qui s'intéresse à la politique, provenant d'un milieu familial plutôt aisée; n'y a-t-il pas une naïveté touchante et inquiétante, car elle dénote une défiance et un populisme latent, lorsque ceux qui sont au centre du "système" deviennent les noctambules de la République, en s'insurgeant contre "le système" ? De là naît la fracture entre Nuit Debout et le syndicalisme : le syndicalisme est censé protéger les droits des salariés, a fortiori des ouvriers et des employés, alors que Nuit Debout est l'expression d'une frange de la population qui, comme Don Quichotte contre ses moulins, combat contre une loi qui ne lui est pas destinée. On notera d'ailleurs que le mouvement s'est largement diversifié sur le plan idéologique : avant d'étudier les causes de cette dérive, il s'agit de constater les dégâts. Le mouvement, qui tente en vain de se recentrer sur la loi travail pour survivre, aborde des sujets aussi variés que : la place de l'islam dans la République, les discriminations de genre, de couleur de peau, de religion, le système capitaliste, etc. Nuit Debout est devenu un mouvement proprement anarchiste, expérimentant sur soi-même les dommages causés par une absence de ligne et de direction complètement affirmée. Le mouvement a choisi d'adopter sur chaque thème la ligne la plus à gauche, pour un seul résultat : personne ne comprend le message de Nuit Debout. Comme souvent dans ce genre de situation, c'est la plainte qui prend le dessus, avec un même leitmotiv : non à l'Etat, non à la société, non à la paix, non à la guerre, non "à ceux d'en-haut". Est-ce cela, construire un nouveau monde ?
  Ce qui est sous-jacent dans cette vacuité intellectuelle, c'est l'effondrement de la gauche libertaire : la French theory (qui certes n'était pas exempte de défauts) a laissé la place au populisme de gauche. On est passé de : "Imaginez un autre monde" à : "Détruisons celui qui existe". Pour un mouvement qui se targue d'organiser des réunions et des débats, c'est tout de même un comble qu'il n'en ressorte que : "Pas content !" Pour nommer un mouvement si dissous, il a fallu inventer un pléonasme aussi vide de sens et abstrait que "démocratie citoyenne et numérique", qui s'oppose, j'imagine, à la "démocratie oligarchique". Soucieux de rassurer sa gauche, François Hollande a loué de façon bien pâle cette "démocratie citoyenne" lors de son passage sur France 2 le 14 avril; pourtant, la "démocratie citoyenne" n'a pas de valeur ontologique, en elle-même, mais par ses idées. La presse écrite n'est pas en soi plus digne d'intérêt que la télévision; cet article n'est pas davantage digne d'attention que le même sur du papier. 
  Nuit Debout court également le risque de l'entre-soi idéologique : il ne s'agit pas d'une confrontation d'idées, mais d'un assemblage hétéroclite de théories d'extrême gauche. Si l'effet de groupe est un facteur de cohérence et un fort stimulant, il entraîne une radicalisation, et une uniformisation des revendications; Hannah Arendt a étudié ces phénomènes de foule dans la montée des régimes totalitaires (je ne compare pas Nuit Debout à un régime totalitaire, mais le contexte historique originel est intéressant), en décrivant la mue de l'Homo sapiens en "mob". Nuit Debout, qui se revendique pourtant d'une tolérance sans bornes, n'accepte finalement que les pensées de gauche radicale; la tolérance n'est-elle pas l'acceptation de ce que l'on désapprouve, dans une certaine mesure ?

L'affaire Alain Finkielkraut


  C'est l'exemple parfait du phénomène décrit ci-dessus, mais il mérite que l'on s'étende dessus. Alain Finkielkraut, plutôt classé à droite, bien que lui-même se considère de gauche, a en effet tenté d'entrer place de la République avec sa femme pour se construire une opinion du mouvement. Celui-ci a été littéralement bouté hors de Nuit Debout, après avoir pu assisté sans être reconnu à l'Assemblée populaire, sous les cris de "facho !" et "casse-toi". Il a même reçu un crachat, bien réel, sur la joue, ce qui lui a valu d'être défendu par Michel Onfray dans Le Point. Naturellement, ces débordements sont l’œuvre d'une minorité, mais avec l'accord tacite de la foule, qui n'a rien fait pour empêcher cette minorité d'évincer Alain Finkielkraut. Notons, par honnêteté intellectuelle, que Finkielkraut, excédé, a maladroitement répondu : "fascistes" et en traitant une manifestante particulièrement virulente de "pauvre conne". Immédiatement, cette éviction a été largement commentée dans les médias, soulevant l'unanimité, à part à la gauche de la gauche, contre elle-même : Joseph Macé-Scaron dans Marianne, ou Laurent Joffrin dans Libération, peu connus pour leurs positions droitières, ont déploré la violence verbale exercée contre Finkielkraut.
  Partant du postulat que toute cause stupide mérite un avocat, certains de nos confrères dans Le Carnet Politique et dans Scruteur (respectivement ici et ici) ont pris le parti de déborder Joffrin sur sa gauche en blâmant... Finkielkraut de s'être rendu place de la République; on connaissait les femmes violées accusées de s'être habillées de façon provocante, mais on n'avait encore jamais eu vent de ce genre d'inversion entre la victime et l'agresseur. C'est un participant à Nuit Debout qui résume le mieux la situation : "même si sa pensée n’était pas bienvenue sur la place, la plupart des personnes sont intéressées par le dialogue et n’ont pas à repousser quelqu’un physiquement hors de la place". D'une part, il me paraît déplacé de considérer que la pensée de Finkielkraut n'est pas la bienvenue : en dehors de l'étroitesse intellectuelle dont fait preuve Nuit Debout, toujours prompt à diviser le monde entre les proches de Nuit Debout et les méchants autres ("Si vous n'êtes pas avec nous, alors vous êtes contre nous", extrait d'un discours de George W Bush [sic]), faire preuve de violence physique ou verbale envers quelqu'un pour ses idées ne devrait jamais être toléré : c'est la négation du fondement de l'Etat de droit. D'autre part, cela révèle la vacuité intellectuelle des foules, lieux rarement propices à la subtilité et à la nuance; Nuit Debout, qui comporte son lots d'intellectuels marqués à gauche, est gangrené par le gauchisme et ses démons : les casseurs et les anarchistes.

Une idéologie douteuse

  Nous l'avons déjà souligné, sous couvert de lutte contre la loi de Myriam El Khomri, Nuit Debout a embrassé un large spectre politique, en dégénérant en agrégat politique sans vraiment de cohérence. Son gourou, Frédéric Lordon, a des conceptions assez étranges, dénonçant bien sûr "le système", en versant joyeusement dans le complot élito-médiatique : "La chefferie éditocratique confisque la parole autorisée", alors que Nuit Debout encombre les unes depuis des jours; "Ces médias nous demandent d'accueillir Finkielkraut et bien non ! Pas d'animation citoyenne all inclusive comme le voudraient Laurent Joffrin et Najat Vallaud-Belkacem !", "Nous ne sommes pas ici pour être amis avec tout le monde, nous n'apportons pas la paix". On voudrait bien qualifier ce délire de dérive autoritaire, mais la contemplation de la véhémence de ces quelques mille participants ne réussit qu'à faire sourire. On n'est plus ici dans l'anarchie, mais dans l'intolérance, dans l'annihilation de toutes les valeurs défendues au siècle des Lumières. D'autres initiatives encore plus douteuses sont venues discréditer le combat de Nuit Debout contre la loi travail : l'organisation de réunions non mixtes, réservées aux femmes et aux transgenres, par opposition aux "hommes cisgenrés" ou la consommation de repas halal, pour "se mettre dans la peau d'une personne vivant le racisme au quotidien". La rhétorique d'arrière-plan est hallucinante de bêtise, et dangereuse pour le contrat social. Il est absurde de combattre la discrimination par la discrimination, mais surtout, ne concevoir la société qu'à travers des rapports entre "dominant" et "dominé" (la lutte des classes généralisée : la lutte des genres, des "races", des religions, etc.) , c'est abandonner la volonté d'uniformiser pour ne plus discriminer, mais créer des castes auxquelles on aurait alloué un facteur correctif pour inverser la discrimination. Nuit Debout préfère Malcolm X à Luther King.
  Pour réaliser cet enchevêtrement d'idées, Nuit Debout se réclame de la convergence des luttes, vieux topos de l'extrême gauche, véritable rassemblement des mécontents. Cependant, un autre ressort intervient, au moins aussi décisif : il est extrêmement difficile de faire un vivre un programme sur une base purement économique, par essence technocratique, particulièrement contre une réforme qui n'a finalement rien de révolutionnaire. La tentation est grande de décaler le mouvement sur les vieux démons de l'extrême gauche : les questions de société, l'obnubilation pour la discrimination, la lutte des classes généralisées, le complot médiatique, etc. Nuit Debout symbolise également l'illusion de la vieille gauche qui consiste à croire que la jeunesse lui est encore majoritairement acquise, qu'elle rêve encore de progrès sociaux. Pourtant, la jeunesse forme la classe d'âge qui vote le plus pour Marine Le Pen...

  Nuit Debout fait un mal terrible à la gauche. La gauche a été, et devrait être (elle l'est encore en partie) le héraut du progrès, des idées nouvelles, de l'ébauche d'un avenir. Or, Nuit Debout n'est que le rassemblement d'un milliers de gens d'extrême gauche, partagés entre gens bien sages et casseurs, pour se donner l'illusion du pouvoir et concevoir des rêves de conquête et de réhabilitation de la "vraie gauche". Ce mouvement n'apporte aucune idée neuve, entre éloge niais de la démocratie numérique, et délires économiques (programme : "Travailler vingt heures par semaine", "Embaucher les six millions de chômeurs"). Ce mouvement est porté désespérément par les médias, mais ne représente rien, que ce soit sur un plan économique, politique ou sociologique. Proposons à Nuit Debout un entrepôt en petite couronne pour tenir ses assemblées; nous verrons bien si le mouvement survit.
  Dans le Carnet Politique, un rédacteur titrait : "Finkielkraut et Nuit Debout : retour sur une farce médiatique". Je me contenterai de : "Nuit Debout, une farce intellectuelle".

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