mercredi 25 mai 2016

Quand la laïcité "exagérée" gêne le dialogue avec l'islam

"La petite critique que j’adresserais à la France à cet égard est d’exagérer la laïcité." Ces mots, lâchés par le pape François au cours d'un entretien dans La Croix, ont provoqué une petite polémique ainsi que ma vive approbation. Pourquoi ? Parce qu'incontestablement ils ont touché un point sensible de la vie politique française, un point qui a toujours provoqué d'immenses débats. La laïcité, c'est cette exception française, défendue corps et âme par certains, que nos voisins jugent absurdes, souvent parce que l'image que la France en donne est absurde.

Pour bien comprendre la laïcité à la française, il faut remonter l'histoire de notre pays, se tourner vers le passé donc. Mais pour bien la mettre en pratique, il faut regarder ce que nous avons devant nos yeux, c'est-à-dire se tourner vers le présent. C'est ce que Pierre Manent a fait avec tout le génie qui le caractérise dans Situation de la France - et c'est ce que lui a âprement reproché l'idéologie laïciste.



"Pour bien comprendre la laïcité à la française, il faut se tourner vers le passé. Mais pour bien la mettre en pratique, il faut regarder le présent."

Si le livre de Manent n'a pas été compris, c'est qu'il était tout à la fois trop lucide et trop visionnaire. Lucide, car Manent cerne bien les tenants de la question islamique en France. Le renoncement à l'assimilation des populations musulmanes immigrées n'a pas permis de les intégrer. Pire encore est l'échec de la fondation d'un islam de France. Nous nous retrouvons donc avec un islam en France, dépendant des financements étrangers. Poser simplement ce constat est une mini-hérésie, puisque c'est mettre en cause la vocation universaliste de notre pays ; c'est reconnaître que le modèle national français, théorisé par Ernest Renan, n'est plus adapté à la "situation de la France". L'aveuglement de nos élites politiques - de droite comme de gauche - a conduit le pays à de violentes révoltes. 2005 aurait du avertir nos gouvernants, mais ceux-ci ont préféré se voiler la face (sic) et abreuver les banlieues de subventions, espérant ainsi acheter la paix sociale. Ils n'ont fait que retarder l'échéance. 

Au vu de ce constat alarmant, que faire ? A la fois visionnaire et audacieux, Pierre Manent propose un pacte civique avec les musulmans, qui tolérerait leurs mœurs - à l'exception notable de la polygamie et de l'excision -, en échange d'une participation de ces derniers à la vie civique. Un peu comme Napoléon fut à l'origine d'un judaïsme de France - qui assura la paix entre la République et les juifs tout au long du XIXème -, la création d'un islam de France permettrait de se libérer de la tutelle étrangère, véritable plaie. Mais cela tirerait aussi les musulmans de leur position victimaire et réduirait par la même occasion au silence les quelques islamophiles français qui parlent aujourd'hui en leur nom (bonjour Edwy Plenel !).

"Manent propose un pacte civique avec les musulmans, qui tolérerait leurs mœurs - sauf la polygamie et l'excision -, en échange d'une participation de ces derniers à la vie civique."

Remarquable et courageuse est cette proposition de Pierre Manent. D'ailleurs, cette prise de position suffit à l'accuser de nourrir les communautarismes. Elie Bataille écrit ainsi dans Notre laïcité : "En appliquant le "pacte" proposé par Pierre Manent avec les musulmans (qui paraît difficilement applicable), on romprait le principe de neutralité religieuse, corollaire de la laïcité, en favorisant par ailleurs le communautarisme."
La difficulté évidente avec la laïcité telle qu'Elie la présente réside dans son abstraction. Lors d'une conférence à Stanislas, Pierre Manent posait un regard critique sur la laïcité, expliquant que ce n'était pas "un principe associatif suffisant". La laïcité ne peut être le substitut à l'identité : elle n'en est qu'une facette.
Louis Manaranche explique ainsi dans un entretien pour Boussole : "Il y a une tension entre l'identité et la laïcité qui n'est pas nécessairement une contradiction mais qui est inéluctable. Puisque la laïcité qui veut créer du commun, est obligée de taire un certain nombre d'appartenances - et en premier lieu l'appartenance religieuse - là où l'identité tient ensemble des héritages qui ne sont pas des privations successives, mais au contraire des accumulations successives".
Enfin, Charles Beigbeder, qui vient de sortir un livre brillant Charnellement de France, démontre dans un entretien pour Le Figaro Vox la difficulté qui naît de cette abstraction : "Je n'accepte pas que l'on définisse la France uniquement par des valeurs abstraites, telles que la tolérance, les droits de l'homme ou la démocratie. Sont-elles vraiment l'apanage des régimes républicains? Qui aurait la grossièreté de croire que la monarchie britannique ne les respecte pas non plus? Elles sont donc universelles et non républicaines, et comme telles, doivent pouvoir être partagées par tous. De ce fait, elles ne définissent pas qui l'on est. Du coup, on n'aide pas les Français nouvellement arrivés à s'intégrer." C'est en quelque sorte la limite de laïcité, qu'Elie refuse de considérer. Il préfère une conception fermée de la laïcité "chassant toute dimension religieuse de l'espace public" selon les termes de Beigbeder.

C'est là que la conception française de la laïcité - qui confine vite au laïcisme - fait fausse route : ce n'est pas en combattant les religions - et en particulier le catholicisme - que la République saura fonder un islam de France. La laïcité "exagérée" à laquelle fait référence le pape François n'est rien d'autre qu'un anticléricalisme latent, qui exacerbe les tensions. Une saine laïcité est une laïcité qui admet toutes les religions sans pour autant les combattre ; c'est une laïcité qui ne cherche pas à les cantonner strictement dans la sphère privée mais qui les fait participer à la "conversation civique", chère à Manent. C'est aussi et surtout une laïcité qui comprend les religions.

"La laïcité "exagérée" à laquelle fait référence le pape François n'est rien d'autre qu'un anticléricalisme latent, qui exacerbe les tensions."

Le grand drame de la France est, me semble-t-il, sa méconnaissance des religions, de leurs singularités, de leurs histoires, cultes et traditions. Conséquence de ce refus absurde d'explorer les méandres et les secrets des religions ? Une grave inculture, qui nuit au débat public. Le voile islamique est un exemple probant. Combien de fois n'a-t-on pas entendu un pseudo-expert disserter sur le voile, "symbole de la soumission de la femme" ? Pourquoi refuser de comprendre que le voile est une tradition, et donc, comme toute tradition, qu'il a de multiples raisons d'être ? Les défenseurs aveugles de la laïcité refusent d'admettre que des femmes musulmanes puissent le porter par choix. Loin de moi cependant l'idée inverse qui nierait le rapport compliqué de l'islam avec les femmes, seulement la conviction que le voile peut être un choix libre et raisonné. Le pape François défend d'ailleurs une position similaire, affirmant que "chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi. Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté mais au sein de la culture." On peut également multiplier les exemples d'attaques à l'encontre de la religion catholique, des polémiques liées aux crèches municipales jusqu'à la négation des racines chrétiennes de l'Europe par Pierre Moscovici, un non-sens historique complet et idéologique sur lequel je ne reviendrai pas.

Dans ce dialogue nécessaire entre l'islam et la République, quelle place l'Eglise catholique peut-elle prendre ? Si je pose la question, c'est que Pierre Manent n'envisage guère d'exclure les catholiques du débat. Il faut en effet garder à l'esprit la fécondité du dialogue interreligieux. Jean-Paul II et Benoit XVI ont inauguré cette nouvelle ère de dialogue entre islam et catholicisme. En ce sens, le discours de Ratisbonne (pour le lire en intégralité, cliquez ici) est un chef d'oeuvre. Extrêmement mal compris et reçu par les médias et les politiques, il est un modèle d'intelligence.


Il y incite vigoureusement l'islam à faire dialoguer la foi et la raison. Sa citation du savant empereur byzantin Manuel II : "Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. La foi est fruit de l'âme, non pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu'un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas de recourir à la violence et à la menace... Pour convaincre une âme douée de raison, on n'a pas besoin de son bras, ni d'objets pour frapper, ni d'aucun autre moyen qui menace quelqu'un de mort..." embrasera malheureusement le monde musulman. La récente polémique autour de l'écrivain Kamel Daoud, coupable d'avoir écrit dans une tribune du Monde : "le désir est malade dans nos terres et le corps est encerclé" à propos des agressions de Cologne témoigne aussi de la difficulté à dialoguer avec l'islam. Mais soyons sûr que sans discussions, sans réflexions, sans théologies, l'islam restera ce "grand corps malade" décrit par Elie Bataille dans un des premiers articles du Prisme.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire