lundi 9 mai 2016

Réquisitoire contre l'Union européenne

IDÉES REÇUES SUR L'EUROPE

L'Europe est un sujet sensible pour nous, jeunes. Nous n'avons connu que ça. L'euro est notre monnaie, l'UE notre institution de référence, Robert Schuman notre idole politique. Nous avons loué ses mécanismes économiques en économie, chanté la gloire de la construction européenne en histoire, admiré son fonctionnement et son efficacité en éducation civique et admis sa nécessité dans un monde globalisé en géographie. Nous sommes des purs produits européens.

C'est ainsi que l'écrasante majorité de mes camarades de classe se tue à la défendre. Ils inventent des avantages que nous procurerait l'Europe : « nous n'en voyons que les inconvénients, mais en réalité, l'Europe nous apporte plein de bonnes choses ». Ils se battent corps et âme pour que, « pour son bien », la Grande-Bretagne reste « in ». Ils blâment les quelques gouvernements de l'Est lucides sur les problèmes de l'UE, les accusant au mieux d'être des conservateurs, au pire des fascistes – les deux termes se valant souvent dans leur bouche.

A les entendre, la crise économique que nous subissons depuis 2008, la disparition des frontières qui profite aux migrants comme aux terroristes, la crise de la représentation politique à Bruxelles du fait de l'invasion des lobbies, les récurrents dénis de démocratie ne sont que le doux prix des avantages apportés par l'UE.

Quels avantages ?

La monnaie unique pour commencer. Quelle joie, quelle bonheur de pouvoir voyager dans un pays européen sans avoir à changer de monnaie ! Mais quel progrès considérable ! Merci l'UE ! Et puis, que sont les crises financières et économiques face à l'impressionnante stabilité que nous offre l'euro ? N'est-il pas merveilleux que la Grèce puisse emprunter à des taux extrêmement bas par rapport à sa santé grâce aux mécanismes de solidarité européens ? Nous avons été dessaisi de notre politique monétaire mais qu'importe ? La croissance est là... Ah non, c'est vrai elle n'est plus là mais elle va revenir, n'en doutez pas, nous tanne l'oligarchie européenne, sûrement la seule qui tire profit de l'UE.

La fin des contrôles aux frontières... Je ne m'appesantirai même pas dessus tellement il est agréable de se savoir désormais à la merci des terroristes islamistes !

Le poids qu'a enfin l'Europe « dans un monde globalisé ». Il me semble que c'est le credo de mes camarades qui voient la mondialisation comme un processus intouchable et irréversible. Aplatissons-nous devant la mondialisation et, avec un peu de chance, nous pourrons y participer. Quelle fierté ce serait, d'être « intégré dans la mondialisation ». Et peu importe si on doit sacrifier notre industrie, notre agriculture traditionnelle, ce sont de bien maigres compensations par rapport aux bienfaits de la « mondialisation heureuse ». Abandonner les petits paysans pour jouir de son iPhone ? Laisser les entreprises délocaliser en masse pour manger Burger King ? Voir s'éteindre devant nos yeux les petits commerces franco-français au profit des grandes surfaces pour regarder des séries américaines sur notre grand écran Sony ? Ainsi soit-il. La mondialisation est la nouvelle religion de l'humanité : être intégré dans la mondialisation ou ne pas être, aurait du dire Shakespeare.

Mais alors, comment font les autres nations du monde, celles qui n'ont pas la chance d'être dans l'UE ? Sont-elles exclues du la mondialisation ? Vivent-elles un enfer économique et social ? Subissent-elles de plein fouet les violentes fluctuations des marchés financiers ? Jetez un œil chez nos voisins non-européens : ils ont de la croissance, de l'emploi et de l'investissement. Autant dire, ils ont le triptyque magique, ils ont l'alpha et l'oméga de l'économie, ils ont Dieu sur terre.

Au fond, m'objecterez-vous avec raison, je m'attarde sur des problèmes de court ou de moyen terme. En réalité, poursuivrez-vous, un seul élément justifie l'Europe, une seule chose est sa raison d'être : la paix. Là encore, si ce papier pouvait briser une seule idée reçue – ce dont je serai très heureux -, c'est peut-être celui-ci : non, contrairement à ce que prétendent à tort et à travers les défenseurs de l'UE, la construction européenne n'a pas fait la paix, c'est la paix qui a fait la construction européenne. Croyez-vous sincèrement que la France et l'Allemagne auraient mis en commun leur production de charbon et de l'acier s'ils étaient toujours frères ennemis ? Non, assurément pas. La CECA a été permise par la paix retrouvée après 1945. Je ne nie pas l'importance qu'a eu la construction européenne dans la réconciliation allemande. Mais, cette réconciliation aurait aussi bien pu se faire dans le cadre d'une diplomatie bilatérale, sans aucun transfert de souveraineté.

Certes, il n'y a plus eu de conflit armé entre nations membres de l'Union depuis que celle-ci existe. Pour autant, doit-on en conclure que l'UE est un vecteur de paix ? Il se peut tout aussi bien que cette disparition des conflits soit liée aux dispositions prises par les vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale – affaiblissement considérable de l'Allemagne politique et militaire -, aux changements profonde des mentalités ou au déplacement des zones propices aux conflits. Les raccourcis historiques sont toujours dangereux...




LA FUITE EN AVANT NE RÉSOUT RIEN

En réalité, la construction européenne est devenue une idéologie. L'UE est le symbole même du cosmopolitisme technocratique post-national. Je m'explique. Le cosmopolitisme a été fort bien défini par ses propres adeptes, Pierre Bergé et BHL entre autres. Dans Globe, leur revue dans les années 1980, ils s'écrient : « Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, bérets, bourrées, binious, bref, franchouillard ou cocardier, nous est étranger, voire odieux. Bien sûr, nous avons appris à penser à Vienne, à rock'n'roller à Londres, à rêver à Hollywood, à innover à la Silicon Valley » C'est ainsi que parlaient il y a une trentaine d'années nos élites actuelles, déterritorialisées et mondialisées. L'UE, c'est leur plus grande chance : l'avènement d'une entité politique technocratique, qui fait fi des aspirations des peuples et qui fait de l'Europe rien de plus qu'un immense marché de consommateurs. L'UE, c'est l'instrument d'une oligarchie occidentale, multi-milliardaire, qui soumet le politique, à coup de millions, via ses lobbies. Philippe de Villiers, lui-même longtemps député européen, dénonce dans son dernier ouvrage le poids croissant des lobbies dans un processus de décision européen de moins en moins démocratique (voir à ce sujet : Pourquoi les lobbies bruxellois menacent la démocratie).

On reconnaît aussi une idéologie à sa propension à la fuite en avant dès lors que des difficultés surviennent. En cela, l'UE est une véritable idéologie. A entendre le pro-européen Louis de Brondeau, qui nous a consacré deux articles à l'Europe, le remède aux maux de l'UE serait... plus d'intégration. « Je reste fermement convaincu qu'avancer est le meilleur moyen de résoudre les problèmes actuels du Vieux Contient » écrit-il. Ainsi, il faudrait donner plus de compétences à une entité... qui n'arrive même pas à bien gérer les compétences qu'on lui a déjà confiées ! Cette fuite en avant paraît absurde. L'UE a montré sa fragilité et son incapacité à gérer les crises de toute sorte. Les pro-européens déplorent que le sort s'acharne sur l'Europe et que les crises s'abattent successivement sur l'Europe : crise économique, puis sociale, puis migratoire, puis politique. On en viendrait presque à éprouver de la pitié pour l'UE. Louis de Brondeau cite Jean Monnet, le très controversé père de l'Europe, pour justifier la fuite en avant qu'il propose : « Les hommes n'acceptent le changement que dans la nécessité et ils voient la nécessité que dans la crise ». Je ne sais pas vous, mais cette rhétorique fataliste pour justifier un « changement » me rappelle étrangement une autre situation – qui reste certes différente : la France de 1940...

D'autant que la fuite en avant proposée par Louis de Brondeau, lui-même inspiré par Giscard, n'est pas une mince affaire. Ses propositions ? Dessaisir la France de sa politique budgétaire, de sa fixation de l'impôt et, à long terme, de sa politique extérieure. Le mot – aujourd'hui tabou à Bruxelles – de « fédéralisme » n'est pas prononcé, mais c'est tout comme.


Mais, me direz-vous, quelles seraient les inconvénients du fédéralisme ?

J'aimerai, pour commencer, établir une comparaison historique. Habituellement, je suis sceptique envers l'utilisation de l'histoire à des fins argumentatives et politiques - les événements ne se reproduisant jamais deux fois. Cependant, les pro-européens n'hésitent pas à invoquer l'exemple des États-Unis d'Amérique. Il est vrai que les États-Unis sont une fédération d'États, qui ont accepté un pouvoir central. Seulement, aux États-Unis, l'État central est né presque au même moment que les États fédéraux. En d'autres termes, les différents États fédéraux n'ont guère eu le temps de se différencier réellement avant de s'unir. La situation européenne est tout autre : l'Europe est une mosaïque d'États-nations, bien installés, enracinés sur un territoire depuis des décennies, voire des siècles, avec une culture bien définie – même si elle tend à s'effacer sous les assauts répétés de l'Europe. Louis Manaranche, historien, met en évidence dans Retrouver l'histoire les deux caractéristiques essentielles de l'Europe : l'État-nation et la culture. Les États-Unis n'avaient ni l'une ni l'autre. Les nations européennes sont constituées depuis trop longtemps pour accepter leur dissolution dans un ensemble plus vaste, post-national. Malgré les efforts pour les occulter, elles ont un passé et des racines encore bien vivaces – en témoigne le triomphe que connaît le Puy du Fou, véritable lieu de mémoire de l'histoire de France.

A l'exemple américain, je répond par un autre exemple : la Yougoslavie. La partie ouest des Balkans a vu se constituer un État transnational, c'est-à-dire regroupant plusieurs nations : les Croates, les Serbes, les Démoniaques, les Albanais... Résultat de l'opération de la fusion de ces nations ? Une violente explosion dans les années 1990, qui a gravement déstabilisé la région, encore en proie aux violences à l'heure actuelle. Le XIXème siècle nous a montré, non sans guerres et violences, les aspirations naturelles des peuples à disposer de leurs États, afin d'être complètement souverain en leur territoire. La construction européenne va, me semble-t-il, à l'encontre de cette aspiration naturelle des peuples.

Pour d'autres, la construction européenne n'est qu'une partie d'un phénomène mondial : l'uniformisation de la planète. Ils me lâchent avec fatalité qu'à long terme, un État mondial est notre horizon indépassable. Cette objection fataliste touche à la nature même de la politique. Si l'histoire est écrite, si les nations ont vocation à disparaître, si rien ne peut stopper cette marche irréversible vers un État mondial, à quoi sert la politique ? La politique est justement l'art de trouver une solution dans l'adversité. C'est à cela qu'on reconnaît les grands hommes : alors que tout semblait perdu, que l'avenir semblait écrit, que tel ou tel événement était acté, ils ont su proposer une alternative, ils ont su résister au fatalisme ambiant et... ils ont triomphé ! Qu'on songe à Churchill en 1940. Tout semblait perdu, rien ne semblait pouvoir stopper l'Allemagne nazie dans sa marche forcée vers la victoire. Mais le chef d'État britannique a résisté aux opinions fatalistes. Il a répandu l'espérance dans son propre camp, et résultat : il a repoussé l'invasion allemande. Je pense qu'il est essentiel de ne pas confondre réalisme et fatalisme. Churchill était réaliste mais pas fataliste. Il avait conscience que la guerre serait dure, que les Britanniques n'y gagneraient que « du sang, de la sueur et des larmes », mais il croyait en son peuple, il avait la conviction profonde qu'Hitler n'était pas imbattable.

La construction européenne, comme l'avènement d'un État mondial, n'est pas écrite. Les peuples restent et resteront maître de leur destin. Dans Qu'est-ce qu'une nation ?, Ernest Renan écrivait « Ce qui constitue une nation, […] c'est d'avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l'avenir. » Non, ce n'est pas irréaliste de croire que les États-Unis d'Europe ne sont pas notre avenir à tous. Autre chose est possible, les Britanniques sont en train de nous le montrer. Au « There is no alternative » de Thatcher, les partisans du « out » répliquent par un «l'UE n'est pas irréversible ». Heureusement, le peuple britannique est encore maître de son destin, quoiqu'en disent les traités européens et la fameuse « union toujours plus étroite ».




Oui à l'Europe donc non à l'UE

Mon refus de la construction européenne telle qu'elle a été jusqu'alors menée signifie-t-elle pour autant que je n'aime pas le continent européen, que je souhaite la désunion de l'Europe et que j'aspire aux retours des antagonistes nationaux ? Évidemment pas. Vous remarquerez que pas une fois je ne dénonce « l'Europe », mais bien « l'Union européenne » ou la « construction européenne ». Je plaide seulement pour une autre Europe, fondée sur le respect des particularités nationales, la reconnaissance de ses racines profondes et l'entière souveraineté de la nation, entité politique irréductible et indépassable. En ce sens, je rejoins le manifeste du Collectif Horizon, organe conservateur des Républicains, né de l'alliance de Sens Commun, de l'UNI et de la Droite forte. Dans leur manifeste, ils écrivent : 
« Nous sommes des alter-européens. Nous ne refusons pas l'Europe : nous voulons une autre Europe, fondée sur les peuples et les démocraties. Une Europe qui respecte la souveraineté de chaque nation, reconnaisse nos racines, réhabilite ses frontières et permette de retrouver la maîtrise de notre destin. »

En refusant l'UE telle qu'elle existe aujourd'hui, j'estime qu'il est temps d'ajouter une nouvelle expression à notre vocabulaire : la « déconstruction européenne ». A mon sens, celle-ci ne passe pas par une sortie brutale, unilatérale de l'UE, mais bien par une offensive conjointe des nations, qui ne se reconnaissent plus dans l'UE. Ou bien les institutions européennes technocratiques s'adaptent, ou bien l'Union explose en mille morceaux sans trop qu'on puisse la contrôler. La première option est bien plus préférable.

J'ai aujourd'hui bon espoir : à l'Est, des nations se réveillent, sortent de leur torpeur et affrontent le déluge médiatique occidental qui les pressent de se soumettre et de rentrer dans le rang. La Pologne et la Hongrie sont de ces nations. Aux Pays-Bas, le peuple oppose systématiquement son veto lors des référendums sur la construction européenne. Plus au Nord, les pays scandinaves commencent à douter de leur modèle et l'Europe y est de plus en plus contestée par des partis montants, malgré les offensives de la doxa relayée par des médias qui lui sont favorables. En Italie, outre les contestations de la Ligue du Nord, auxquels les Italiens sont de plus en plus sensibles, Renzi a commencé à s'opposer à Bruxelles : manœuvre électorale ou changement de cap politique ? Nous le verrons. En Grèce, Tsipras hésite à réitérer son opposition à l'UE, mais son bras de fer perdu l'an dernier doit lui laisser un goût amer. Et que dire de la Grande-Bretagne ? Il est vrai qu'elle n'a jamais été un moteur de la construction européenne tel que la France ou l'Allemagne. Mais elle reste un pôle économique, démographique et diplomatique majeur de l'Europe. Le Brexit affaiblira l'UE sur tous les plans : économiquement, elle perd la City et un marché de 60 millions de consommateurs ; diplomatiquement, elle perd la seule armée, avec la nôtre, réellement en bon état et prête à intervenir ; et politiquement, un Brexit porte un coup énorme à la construction européenne. Le symbole est très fort et la Grande Bretagne enverrait à coup sûr un message très clair aux nations européennes hésitantes : non, il n'est pas impossible de quitter l'UE. Bien au contraire, un Brexit mettrait à mal l'idée répandue selon laquelle une sortie de l'Union causerait de graves dégâts économiques. En somme, le rejet croissant de la construction européenne par les peuples annonce à coup sûr la remise en cause de l'UE – au moins dans sa forme actuelle -, et le souhait commun d'une autre Europe.


Sortir de l'Union européenne ne signifie pas pour autant l'autharcie économique et diplomatique, bien au contraire. Je comprends les réticences et les appréhensions de certains qui croient qu'un « Franxit » nous contraindrait à l'isolement. Laissez-moi rappeler que la supranationalité européenne est une exception dans l'histoire des nations, la politique économique et la diplomatie ayant toujours été les attributs essentiels du pouvoir régalien. Sur le plan géopolitique, nous pourrions enfin s'ouvrir à l'Est et renouer avec la Russie, partenaire historique de la France, mais diabolisée par nos élites et nos médias aveuglément pro-américains. De Gaulle savait bien que l'indépendance nationale passait par un rééquilibrage de nos alliances entre Etats-Unis et Union soviétique. Aujourd'hui encore, il est de notre devoir de rappeler à Washington que nous ne sommes pas qu'un simple pion, qu'il peut déplacer autant qu'il lui plaît. Économiquement, la sortie de l'UE serait loin d'être une catastrophe (consultez à ce sujet mon analyse dans Une sortie de l'euro est-elle envisageable ? nous retrouverions notre pleine souveraineté pour signer – ou non – des accords de libre-échange. Rappelons que, malgré les incessantes plaintes et pétitions contre le projet, la Commission européenne, symbole de la technocratie bruxelloise, négocie des accords de libre-échange, du TAFTA au TISA (dont j'ai parlé dans Le TISA, ou les nouvelles dérives du libre-échange), sans que nous puissions y donner notre avis et même s'informer. D'autant que la souveraineté diplomatique et économique sont essentielles à l'heure où le monde change et évolue à une vitesse encore inédite. Seul un « Franxit » nous donnera la marge de manœuvre nécessaire pour affronter les prochains défis de notre planète.

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