mercredi 11 mai 2016

Transhumanisme : quand le paradis sur terre devient l'enfer immédiat




           Un scientifique génial - et fou à la fois - en blouse blanche, seul dans un cabinet sombre à bricoler le cerveau d’un patient désigné volontaire : il ne manque plus que le rire machiavélique et on se croirait dans un mauvais film américain des années 90. Malheureusement, la scène est peut-être en train de se dérouler quelque part dans la Silicon Valley, là où siège sans doute l’un des plus grands succès scientifique, économique et commercial du siècle : Google. Depuis 2012, la firme peut compter sur le « pape » du transhumanisme, Raymond Kurzweil, pour trouver un moyen d’attirer, à nouveau, des consommateurs. Le scientifique prédit qu’une fusion entre l’intelligence artificielle et le cerveau humain sera possible autour de 2045. 

L’idée ne choque pas beaucoup. Elle arrive même à plaire à certains. Pour beaucoup, c’est un rêve qui se réalise. Un homme qui a tous les pouvoirs, toutes les qualités, une vie longue, facile, un savoir sans limite et une force unique, il n’y a pas de doute, c’est un surhomme. Cette fiction, qui n’existait que dans les jeux jusque-là, ou dans les romans, tend à devenir une réalité. Mais le fait même qu’il n’y ait que les jeux ou les romans qui, auparavant, permettaient cette évasion, montre bien qu’une vie « à plusieurs chances » n’est plus une vie, mais un jeu, un rêve qui veut ignorer la réalité, quitte à oublier le réveil. Que nous le voulions ou non, ce paradis que l’on nous vante déjà sur terre nous conduira à notre perte, parce que l’homme qui veut devenir surhumain se rendra inévitablement inhumain.


Des avancées scientifiques louables

« On ne peut rien comprendre du temps présent si l’on passe à côté des révolutions technologiques ». Dans son dernier livre, Luc Ferry souligne l’omniprésence de la science dans notre quotidien, afin de nous préparer à la « technomédecine et l’uberisation du monde » qui risquent de « bouleverser nos vies ». Son constat n’est pas faux : il faut reconnaitre que nous devons beaucoup à la science. Tous les jours, on découvre encore les merveilles qu’elle nous offre, ne serait-ce que du point de vue de la communication : un grand-père discute aujourd’hui avec son petit-fils par message ou par Facebook. La science a amélioré les conditions de vie, les conditions de mort même. Elle a, à ce propos, permis un grand nombre d’innovations dans la médecine qui ont sauvé plusieurs millions de vies et qui le permettent encore tous les jours.

Ce point est important. Il faut comprendre que la science est une technique. Elle n’est ni morale, ni immorale, ni mauvaise, ni bonne. L’homme se sert de la science pour améliorer ses conditions de vie, pour répondre à ses besoins. C’est donc l’usage qu’il fait de la science qui est moral ou immoral, mauvais ou bon. Il ne s’agit donc pas de nier les apports de la science, de dénigrer cet outil si précieux. Il ne s’agit pas non plus de montrer un quelconque désaccord avec la société moderne dans laquelle nous vivons. Il faut poser les limites du progrès, dénoncer les excès de la science. 

Et le dernier « progrès », c’est le transhumanisme, ce courant de pensée qui prône le recours à la science et à la technique pour améliorer les caractéristiques physiques et psychologiques de l’homme. Ce nouveau concept nous permet de faire un constat inquiétant. Aujourd’hui, on désire le progrès, non pas pour ce qu’il apporte, mais pour ce qu’il est. Autrement dit, nous entrons dans le cercle vicieux de la science pour la science. La science comme fin, l’homme comme moyen : voilà ce que nous devons rejeter. 


Science ou conscience ?

Rabelais soulevait le problème en son temps, que vaut la science sans la conscience? Mène-t-elle l’homme « à la ruine de son âme »? Cette question n’a jamais eu autant de résonance qu’aujourd’hui. Les progrès scientifiques sont à la fois louables et dangereux, parce qu’ils nécessitent toujours de déconstruire une idée pour en construire une  nouvelle. Le « tout se transforme » de Lavoisier est sournois : la transformation a toujours un coût. Et ce coût, c’est la conscience qui le paie. En d’autres termes, une invention scientifique se fait toujours au détriment de l’invention qui l’a précédée et qu’elle remplace. Pour peindre un mur blanc en bleu, il faut nécessairement que lui retirer sa couleur d’origine : le blanc. Toute construction passe par une déconstruction. En économie, ce phénomène s’appelle la destruction créatrice, repris justement par ce même Luc Ferry. Le lien avec le transhumanisme devient saisissant.

Puisque la science a besoin de détruire pour construire, dans le cas du transhumanisme, ce qu’elle doit détruire, c’est l’homme. Pour obtenir un surhomme, il faut nécessairement annihiler l’homme, puisqu’il est exactement le contre-modèle du surhomme. Cette volonté n’est évidemment pas explicitée. Mais il est certain que le transhumanisme finira par remplacer l’humanisme et, plus encore, par le détruire. Lorsque Rabelais en appelle à la conscience, il a pris en compte l’inévitable tentation d’« ubris » qui menace l’homme. Or ce dernier est doué de raison. Il peut comprendre que ce qui est bon pour lui aujourd’hui ne le sera pas forcément demain, et inversement.

Lors d’une conférence, le brillant philosophe allemand Martin Heidegger affirmait judicieusement : « La science ne pense pas. Elle ne pense pas, parce que sa démarche et ses moyens auxiliaires sont tels qu'elle ne peut pas penser – nous voulons dire penser à la manière des penseurs. Que la science ne puisse pas penser, il ne faut voir là aucun défaut, mais bien un avantage. Seul cet avantage assure à la science un accès possible à des domaines d'objets répondant à ses modes de recherches ; seul il lui permet de s'y établir. La science ne pense pas : cette proposition choque notre conception habituelle de la science. Laissons-lui son caractère choquant, alors même qu'une autre la suit, à savoir que, comme toute action ou abstention de l'homme, la science ne peut rien sans la pensée. Seulement, la relation de la science à la pensée n'est authentique et féconde que lorsque l'abîme qui sépare les sciences et la pensée est devenu visible et lorsqu'il apparaît qu'on ne peut jeter sur lui aucun pont. Il n'y a pas de pont qui conduise des sciences vers la pensée, il n'y a que le saut. » Et le saut vers le transhumanisme est un saut aveugle et sans issue.

Devant les progrès de la science sur le transhumanisme, il faut entendre trois explications essentielles. La première, c’est que la science doit rester un moyen pour l’homme. Elle lui est particulièrement utile dans le cadre de la médecine, puisqu’elle est engagée dans une lutte pour la vie. Mais dès lors qu’elle sort de son rôle d’origine et que son action dépasse complètement le  simple soin des individus, elle est dangereuse et elle est néfaste. En médecine, la grave inquiétude que l’on doit à la science vient du fait qu’elle est aussi apte à produire le remède que le poison. Alors intervient la conscience, tel un cavalier serein qui parvient à dompter la science, cheval fougueux, capable du meilleur comme du pire. Ainsi, vouloir le transhumanisme comme finalité suprême, c’est voir la science comme une fin, au moment même où elle ne devrait rester qu’un moyen. Et il en va de même pour l’homme, puisque Kant revendiquait déjà, dans son impératif catégorique, « traite toujours autrui comme une fin et jamais seulement comme un moyen ».

Voici un deuxième argument: augmenter l’homme, c’est le perdre. En cherchant à allonger son espérance de vie, agrandir les capacités de sa mémoire et de son intelligence, le doter d’une force physique démesurée,  nous le priverions de son humanité. En modifiant son corps et son esprit, la vie de l’homme sera sauve mais son âme ruinée. L’engouement immédiat que créé l’idée d’un paradis terrestre cache l’enjeu véritable d’une telle utopie. En réalité, cette évolution n’est pas un progrès, car un progrès touche toujours à la condition de l’homme, alors que le transhumanisme vise à imposer l’existence d’un surhomme. En ce sens, le transhumanisme est une contre-évolution et menace l’équilibre de la société. Il est la conséquence malheureuse d’une modernité sans bornes qui réduit l’homme à sa condition animale, un être obéissant à ses simples pulsions et à ces besoins primaires : la puissance, le pouvoir, le plaisir.

La dernière explication nécessite de s’appuyer sur l’utilisation de la science dans la médecine. Comme le dit judicieusement François-Xavier Bellamy: « pallier une rétinite par le biais d’un implant, c’est rendre à l’homme ses deux yeux, le reconduire à l’équilibre naturel des corps humains. Se faire greffer un troisième oeil derrière la tête serait totalement différent. » La science peut soigner l’homme des anomalies et des douleurs passagères dont souffre sa condition, mais elle ne pourra pas le guérir de son aspiration infinie à l’éternité. La foi, elle, pourrait la combler. La technique a beau répondre précisément à nos besoins, elle ne fait que déplacer les difficultés. Seule la conscience que l’homme a de sa condition peut le guérir. Sa condition de mortel le caractérise autant que sa condition de vivant. C’est pour cette raison que la science, ne pouvant éviter la mort à l’individu, doit inévitablement rendre l’homme inhumain si elle veut en faire un surhomme.


Du surhumain à l’inhumain





Le transhumanisme se fonde, selon les termes de François-Xavier Bellamy, sur une « anthropologie de la frustration ». Et celle-ci trouve, en partie, son origine dans la phrase polémique d’Hegel : « l’homme est un animal malade ». Essayer d’augmenter l’humain, c’est le considérer comme déficient. C’est percevoir le corps humain comme un problème, auquel le transhumanisme vient apporter une solution. En fait, le surhomme n’aime pas l’homme. Et il se peut même que ce soit l’homme qui ne s’aime pas lui-même, en masquant ses faiblesses, en exagérant ses qualités, il entre dans un jeu macabre où il n’est que l’esclave d’un désir de perfection inaccessible. Il voudrait même ne pas avoir à mourir. Mais la mort de la mort n’est pas le signe de la vie éternelle. On sent ici l’influence qu’a eue le développement progressif mais radical de la laïcité - voire de la déchristianisation -, en France notamment. Cependant, la caractéristique de la condition humaine, c’est sa finitude. Attenter à cette caractéristique, c’est attenter à l’homme. C’est pourquoi on peut dire du transhumanisme qu’il est un crime contre l’humanité.

Le transhumanisme aura néanmoins le mérite de souligner une question essentielle - voire existentielle : qu’est-ce que l’homme? A partir de quel moment l’est-on, à partir de quel moment ne l’est-on plus? Si la définition de l’homme s’arrêtait à sa dimension biologique, nous resterions des animaux. Le transhumanisme a deux évolutions possibles : soit il humanise ce qui n’est pas humain, soit il déshumanise ce qui l’est déjà. Plus grossièrement, soit il transforme l’homme en machine, soit il transforme la machine en homme. Dans tous les cas, il bousculera profondément notre vision de l’homme, puisque, comme le dit Marie Balmary, psychanalyste française, « l’humanité n’est pas héréditaire. » D’ailleurs, dès février 1997, après le clonage de la brebis Dolly, un quotidien allemand exprimait ce phénomène en écrivant : « Copernic a chassé l’homme du coeur de l’univers, Darwin du sein de la nature, la procréatique s’apprête à expulser l’homme de lui-même. »

S’il n’y a plus de mort, il n’y a plus de vie non plus, puisque la mort doit mettre un terme à une vie. C’est d’ailleurs pour cela que le surhumain est inhumain : il n’attache plus d’importance à la vie présente, il est sans cesse orienté vers le paradis futur qu’il veut immédiat. Le transhumanisme ne cache pas sa volonté « d’augmenter » l’homme. Mais comment peut-on imaginer un seul instant qu’il restera un homme ? D’ailleurs, son nom l’indique : le surhumain est fondamentalement inhumain parce qu’il dépasse l’humain. Et cette idée même d’un homme qui dépasserait un autre a de quoi inquiéter. Le risque inévitable, c’est que le surhumain se retourne contre l’humain. La mauvaise série américaine revient : le professeur dominé par la machine infernale qu’il a lui-même créée. Le combat de l’humanité contre la science est inévitable.

Il est évident que la science n’est pas encore arrivée à ce stade-là. On a le droit de voir dans ce propos une imagination délirante. Mais on serait surpris d’apprendre deux nouvelles inquiétantes à ce sujet : le transhumanisme a déjà bien avancé et cela va aller en s’accélérant. Néanmoins, d’une part tout est mis en place pour que les naïfs spectateurs que nous sommes ne le perçoivent pas. Le transhumanisme repose inéluctablement sur une haine de l’homme dans sa faiblesse. On l’a déjà dit, c’est ce qui rend le surhomme inhumain. Ce qui nous rend humain, ce sont plus nos faiblesses que nos forces. Plus précisément, c’est la connaissance de nos faiblesses. Pascal disait, « la grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable ; un arbre ne se connaît pas misérable. » Le transhumanisme veut un homme qui ne connaît pas de faiblesses, il veut donc un homme qui ne connaît pas ses faiblesses. Ce n’est plus un homme qu’il veut, c’est un arbre. Cette haine du plus faible se traduit aujourd’hui par l’avortement massif d’enfants atteints de trisomie ou d’autres handicaps mentaux et physiques. En France, chaque année, 80 % des trisomiques ne voient pas le jour. L’avancée considérable de la science a été la détection de ce type de handicap avant même la naissance de l’enfant. Si cette avancée est une formidable prouesse technique, son application l’est beaucoup moins. Le transhumanisme se cache derrière ce nouveau progrès de la science, puisque pour espérer l’émergence d’un surhomme, il faut d’abord se débarrasser des « sous-hommes ». Pour donner naissance aux hommes « augmentés », il faut préalablement donner la mort aux hommes « diminués ».

D’autre part, comme l’Histoire a souvent eu l’occasion de nous le montrer, le progrès se répand vite. Et quand les scientifiques répètent, à ce sujet, que le maître-mot sera la « régulation », on comprend ce que cela signifie. Lorsque la science est en marche, rien ne peut l’arrêter. Alors, dire qu’il faudra « réguler » les avancées scientifiques en matière de transhumanisme, c’est déjà insinuer que nous n’y parviendrons pas. Une découverte en appelle toujours une autre, car le progrès est une machine infernale qui donne l’impression d’une satisfaction totale de nos désirs, mais qui n’est que le détournement pervers de ce désir vers un autre. Invention après invention, progrès après progrès, le transhumanisme avancera, évoluera et finira toujours par détruire l’homme.


Les limites de l’homme illimité

Le transhumanisme veut repousser les limites naturelles de l’homme. Il veut lui offrir scientifiquement ce qu’il ne peut obtenir naturellement : c’est en ce sens qu’il est contre-nature. Le fait de vouloir un homme sans limites pose donc trois problèmes majeurs. Le premier, c’est que ne pas se fixer de limites est une limite en soi. Le transhumanisme repose sur une définition de la liberté trop courte et simpliste. Il laisse entendre qu’être libre, c’est obéir aveuglement à ses besoins et à ses désirs. Et, par conséquent, plus on a de désirs, plus on les réalise et plus on est libre. Alors il faut susciter chez l’homme tous les désirs, lui offrir une multitude de choix, pour qu’il ait le sentiment d’être libre. Mais on oublie que la liberté, ce n’est pas tant d’avoir le choix que de faire le bon, celui qu’on estime être le meilleur pour soi. Autrement dit, le transhumanisme propose à l’homme de pouvoir contrôler tout ce qu’il aime et obtenir tout ce qu’il désire. Le vouloir se confond avec le pouvoir : tout ce que veut l’homme, il le peut. Sa volonté ne connait plus de frontières, et plus de limites. En concrétisant ce paradis, on entre sur le chemin de la servitude : l’homme sans limites est au service de ses passions.

Un autre problème majeur de l’homme illimité tient précisément à l’absence de limites, elle invite à une surenchère insoutenable. Le principe même d’une limite est de ne pas être dépassée. S’il existe des limitations de vitesse sur une autoroute, c’est pour assurer la sécurité et le bon déroulement de la circulation. Le transhumanisme pousse l’homme à enfreindre cette limite et lui assure que rouler à 170 km/h est plus agréable, plus plaisant, que de rouler à 110. Mais si tous les hommes décidaient subitement de rouler à 170, une compétition meurtrière serait lancée, où les plus rapides domineraient les plus lents et où l’accident serait inévitable. Rien n’est plus facile que le dépassement de soi, comme le dit Fabrice Hadjadj. Il ajoute : « On va toujours plus vite, plus loin, plus haut. Et l’on oublie que la grande difficulté est de marcher à la bonne vitesse. (…) En un mot, il est aussi facile d’être un surhomme que de rater sa cible. La grande difficulté n’est pas d’aller au-delà, mais d’être là. C’est d’être un homme, tout simplement. » Si la condition de l’homme le contraint à vieillir, à tomber malade, à souffrir et à mourir, c’est précisément parce qu’il a été conçu limité. Et ses limites le rendent humain. L’un des écueils dans lequel risque de tomber le transhumanisme, c’est cette déshumanisation progressive de l’homme.

C’est là que l’homme sans limites pose un autre problème. Pour le comprendre, il faut revenir à deux phénomènes essentiels et liés. Le premier, c’est l’aspiration naturelle de l’homme à l’éternité. En temps qu’être vulnérable, nous avons conscience que notre vie a une fin. Et l’angoisse que créé l’idée d’un passage de la vie à la mort inspire chez l’homme un désir vibrant d’éternité. Ce sentiment légitime se voit confronté à un autre phénomène : la déchristianisation de la société. Pour reprendre Peguy, « il y a ici un problème et je dirai même un mystère extrêmement grave. Ne nous le dissimulons pas. C’est le problème même de la déchristianisation de la France. On me pardonnera cette expression un peu solennelle. Et ce mot si lourd. C’est que l’événement que je veux exprimer, que je veux désigner, est peut-être lui-même assez solennel. Et un peu lourd. » C’est ce qui se cache derrière la « laïcité » à la française. Et cette déchristianisation a immédiatement entraîné le retour de l’angoisse à laquelle l’Eglise Catholique parvenait à répondre. Depuis, l’individu ne croit plus en l’éternité et l’individu ne croit plus en Dieu. Devant ce manque, il décide de se créer son éternité et de se créer son Dieu. Grâce au transhumanisme, il croit pouvoir repousser la mort éternellement. Il espère obtenir l’éternité sans avoir à mourir, mais il n’y parviendra pas. Tout ce qu’il peut obtenir, c’est l’immortalité, c’est-à-dire la victoire sur la mort. Mais la victoire sur la mort induit la défaite de la vie. L’immortalité ne mène pas à un éternel renouvellement, elle mène à un éternel recommencement, puisque sans la mort, la vie n’a pas de fin, seulement un début.

Quant à Dieu, puisqu’il n’existe plus, pourquoi ne pas le remplacer ? Puisque la science le permet, pourquoi ne pas en profiter ? La meilleure réponse est sûrement celle de Václav Havel, premier président de la Tchécoslovaquie et grande figure de la dissidence : « La faute ne doit pas être imputée à la science comme telle, mais à l’orgueil de l’homme de l’ère scientifique. L’homme n’est tout simplement pas Dieu. S’il prétend à son trône, il en sera cruellement puni. » L’homme sans limite ne veut pas de Dieu, puisqu’il prétend l’incarner. Mais ce dernier perd sa valeur, dans la mesure où il s’est démultiplié en autant de surhommes. Ni Dieu, ni homme. Que restera-t-il alors? Le transhumanisme est en réalité un contre-humanisme. Il réduit l’homme à l’état de matière, parfaitement manipulable. Laissons le dernier mot à Hannah Arendt, qui déjà au XXème sentait ce désir qu’a l’homme de se dire immortel : « Cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas davantage, paraît en proie à la révolte contre l’existence humaine telle qu’elle est donnée en cadeau venu de nulle part (laïquement parlant) et qu’il veut, pour ainsi dire, échanger contre un ouvrage de ses propres mains. »


Vers un nouveau totalitarisme


En définitive, le transhumanisme a les mêmes ambitions qu’un régime totalitaire. Elles pourraient se décliner de trois manières. La première, c’est d’espérer l’émergence d’un homme nouveau : le surhomme. Le surhomme est l’ « aryen » des temps modernes. Parfait, sa reproduction nécessite la suppression des individus « tarés ». Comme nous l’avons vu précédemment, cette entreprise a déjà commencé. Et bien que cela puisse sembler impossible, il est probable que le surhomme rassemble tous les clichés de son époque. Il est probable que le transhumanisme, symbole du progrès scientifique par excellence, se veuille également représentant des progrès économiques, sociaux et politiques. Autrement dit, le surhomme, pour montrer son opposition radicale à l’homme, incarnera précisément tout ce que l’on veut imposer à l’homme et que l’homme rejette, parce que c’est contre sa nature. Il faudra qu’il soit  tolérant, qu’il puisse rire de tout et qu’il vive spontanément ce que le politiquement correct veut nous faire croire. Alors que tous nos politiques punissent ceux qui parlent de « race », la science est en train d’en créer une nouvelle. La race des surhumains.

Créer une nouvelle race, c’est aussi imposer une nouvelle norme. Et dans le cas du transhumanisme, elle revêt la forme d’un terrorisme intellectuel. Tous les jours, nous en constatons un peu plus les ravages surtout lorsque cette prétendue norme avilie l’homme. Sa propagande éhontée bâillonne quiconque  ose s’en écarter. Les individus « anormaux » sont aujourd’hui ceux qui souffrent d’une différence, ceux qui ne cèdent pas, volontairement ou non, à la tentation d’être « comme tout le monde ». Alors, dans le cas du transhumanisme, le surhumain nous est vanté comme une nouvelle mode, avant de nous être imposé comme une nouvelle norme. C’est le caractère unique de l’homme qui fait sa richesse. Le transhumanisme aura comme conséquence un conformisme intellectuel, moral, social, sexuel même. En fait, il demande une démission de la pensée, telle que les régimes totalitaires que le XXème a connus le voulaient. Le transhumanisme est un totalitarisme qui ne dit pas son nom.

Le transhumanisme progresse tous les jours et, sans que nous nous en apercevions, le visage qui se dessine est le visage d’un ennemi. Sa tactique pourrait être appelée la colonisation de la conscience. Elle procède de manière indirecte, mais a tout l’air d’une propagande soviétique. Cette propagande passe d’abord par des publicités quotidiennes qui nous poussent à nous perfectionner, toujours plus, physiquement et intellectuellement. Les corps parfaits sont exposés, les mentalités à adopter sont vantées. Les films que nous voyons, les musiques que nous écoutons, les livres que nous lisons: rien n’est fait au hasard. Le simple fait que nous ayons des idoles en témoigne : puisque nous ne parvenons pas à être tels que nous le souhaitons, nous nous rassurons faussement en poursuivant des célébrités qui réussissent à accomplir leurs rêves. Et étrangement, leurs rêves sont aussi nos rêves. En fait, ces idoles ne sont que les icônes illusoires d’une passion trompeuse, puisqu’elles s’appuient sur la faiblesse de l’homme pour susciter en lui un besoin artificiel, celui que la société de consommation s’attache à renouveler sans cesse. Mais bientôt, il n’y aura plus que des idoles, plus que des surhommes, et aucun homme pour les envier. Resteront-elles des idoles ? Resterons-nous des hommes ?




Le propos engagé qui se tient ici n’est nullement l’expression d’une haine contre la science. Ni contre le progrès. Il est seulement une réaction. Devant les avancées scientifiques fabuleuses, nous nous devons de réagir. Réagir pour remercier la science, mais aussi pour la contrôler. L’homme est comme un enfant excité devant son nouveau jouet. Progressivement, il le découvre, il s’habitue. Et bien vite, il ne le quitte plus, si bien qu’il en devient totalement dépendant. L’homme a trop joué avec la science, c’est à la science de jouer avec l’homme. Elle a déjà commencé et elle ne s’arrêtera pas.



3 commentaires:

  1. Un grand merci pour cet article poussé et complet, aux références variées. Cette réflexion est profonde mais n’est pas à prendre dans son ensemble. En effet, sans être partisan du transhumanisme, je me voie dans l’obligation de nuancer les propos tenus ici.

    Tout d’abord, une légère faille dans l’utilisation de l'expression de "destruction créatrice" initialement employé par Schumpeter. A son origine, elle est utilisée dans un contexte économique précis du progrès technique qui créé et tue des emplois. Ainsi, le raccourci est un peu facile et calqué sur le sujet du transhumanisme qui ne lui est pas du tout adapté.

    Mais il y a, à mon sens, un véritable problème de fond sur lequel se base la réflexion. Le transhumanisme peut être considéré comme un humanisme, contrairement à ce qui est ardemment défendu ici. Le philosophe et professeur émérite Emmanuel Brochier, spécialiste sur la question du transhumanisme est un fervent partisan de cette thèse (il donne quelques conférences, et il pourrait être instructif de le rencontrer). Selon lui, Le transhumanisme est avant tout une philosophie et non un ensemble de technologies. La philosophie s’intéresse aux grandes finalités de la vie humaine ainsi qu’aux moyens pour y parvenir. Le transhumanisme aussi pose la question du bonheur qu’il souhaite rendre accessible à tous, et ce, par la technique. Il correspond à l’humanisme des Lumières : son but est de réduire les inégalités en effaçant toutes les marques de naissance.

    Partant ainsi de ce principe où l’on considère le transhumanisme comme un humanisme qui cherche seulement à réduire certaines inégalités, la métaphore des voitures qui avancent à 170km/h ne tient plus la route. En effet, il n’est plus question d’une situation "où les plus rapides domineraient les plus lents et où l’accident serait inévitable" parce que certains rouleraient plus vite : tout le monde roule à la même vitesse. Il y a alors autant de risques d'accident aujourd'hui comme demain, tant que tout le monde roule à la même vitesse, respectivement à 110, et à 170.

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    1. Cher Clément, j'ai beaucoup de respect pour ce brave Emmanuel Brochier dont tu parles, auquel je vais d'ailleurs m'intéresser vivement. Malheureusement, sa vision des choses telle que tu la décris me paraît bien naïve.
      Lorsque tu dis : "Partant ainsi de ce principe où l’on considère le transhumanisme comme un humanisme qui cherche seulement à réduire certaines inégalités", je crois que tu ne réalises pas vraiment quel est vraiment le but du transhumanisme aujourd'hui, tel que nous le connaissons. Je suis d'accord avec M.Brochier, il est bien, avant toute chose, une philosophie. Mais cette philosophie, très imprégnée de la dérive libérale-libertaire que nous subissons, a d'abord pour objectif de libérer l'homme des contraintes naturelles liées à sa condition : la souffrance, la maladie, un physique et une intelligence limités, jusqu'à le libérer de la mort même. Bref, tout ce qui fait la vie.
      Merci néanmoins de ton intervention. J'espère t'avoir éclairé.
      Augustin Talbourdel

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  2. Bonsoir, merci pour ce très bon article.
    J’aurais aimé que vous parliez de l’inégalité que crée le transhumanisme. Le tranhumanisme a un cout, Google se vante de vendre (et non pas donner) bientôt des unités de vie. Le transhumanisme sera donc réserve a ceux “qui le valent bien”.
    Le monde sera encore plus injuste et inégalitaire, entre, d’une part, ceux qui souhaiteront rester des humains normaux avec leurs faiblesses ou qui ne pourraient pas se payer ces avancées technologiques, et, d’autre part, ceux qui auront l’envie et l’argent pour s’offrir ces améliorations.
    On en connait les conséquences, cf le film “Bienvenue à Gattaca” : la réussite et le pouvoir promis à ceux qui sont les plus performants, les moins malades, et les tâches subalternes aux sous hommes.
    Le transhumanisme marchandise la mort, après la naissance, déjà en cours via la GPA et les utérus artificiels en cours de développement.
    L’ultra libéralisme viole un sanctuaire, celui de la vie et de son cout. Je fais ici le lien avec Vincent Lambert, « déchet » dont il faudrait se séparer car il coute cher et pour en faire un exemple à suivre pour quelques milliers d’autres, quand personne ne se pose la question de la légitimité des soins prodigues au pilote Mickael Schumacher car il peut se les payer.
    Le transhumanisme est une transgression abjecte à laquelle la gauche sociale et normalement si vigilante a la lutte des classes, devrait s’opposer. Elle reste muette.

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