vendredi 10 juin 2016

Alain Juppé, ou la mort de la droite

"Le pire d'entre nous ?" demandait Causeur à propos d'Alain Juppé dans son numéro de juin. La pique est délicieuse, bien sentie et surtout terriblement véridique. A force de se tenir en retrait, en position de vieux sage, compétent et expérimenté, on a oublié qui était véritablement Alain Juppé. Retournons-nous un peu sur le passé et sur la carrière politique de l'actuel favori des primaires LR.

Dans une tribune dans le Figaro Vox, Frédéric Rouvillois, auteur du remarqué Être (ou ne pas être) républicain, procédait à une analyse de l'évolution de Juppé en matière de programmes et d'idées. Le moins que l'on puisse dire est que cette analyse est très parlante. Rouvillois écrit en guise d'introduction de sa déconstruction en règle du mythe Juppé : "Juppé reste droit dans ses bottes, mais il n'a pas de bottes ; ou plutôt, réflexion faite, il en a, mais il en change souvent - en particulier sur les sujets les plus fondamentaux.”. Voilà le décor planté. Alain Juppé est une girouette. Non pas qu'il est le seul - Sarkozy est aussi un expert en la matière, il me semble l'avoir bien dit dans Le mensonge Sarkozy -, mais cela contredit quelque peu l'image répandue d'un Alain Juppé "droit dans ses bottes", inflexible et déterminé. 

Juppé s’est renié sur un peu près tout : immigration, Europe, place de l'État, politique économique, questions de société. Figurez-vous que, jadis, Juppé était pour une immigration contrôlée, pour une Europe des nations d'inspiration gaulliste avant Maastricht, pour un Etat colbertiste en matière d'économie. Il voulait même en 1983 "exalter les valeurs familiales et non à favoriser la propagande en faveur de l'interruption de grossesse". Inquiétant de se renier un peu près sur tout pour un homme qui veut diriger la France, non ?
Vous me direz peut-être que "seuls les cons ne changent pas d'avis", ou avec un langage plus soutenu que ne renierait pas Juppé, ancien élève de l'ENS et agrégé de lettres classiques, "errare humanum est". Je vous répliquerai que son bilan aux affaires, de son poste de ministre du Budget en 1986 jusqu'aux Affaires étrangères sous Sarkozy, est plus que médiocre. La désastreuse intervention en Lybie en 2008 ? C'est lui. Le retrait de sa réforme de la Sécurité sociale en 1995 suite à des manifestations et des blocages colossaux ? Encore lui. Et après, il nous promet aujourd'hui qu'il saura réformer la France... Sans parler bien entendu de l'affaire des emplois fictifs qui vient légèrement ternir son image de candidat exemplaire.

Voilà donc pour son passé, loin d'être rassurant pour la suite. Mais le pire est à venir : le programme d'Alain Juppé pour la primaire LR et pour la France en 2017 est totalement à côté de la plaque. A des kilomètres des préoccupations réelles des Français.

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Alain Juppé est une illusion des sondages, comme il y en a souvent en France (songeons à Macron, bulle spéculative qui ne va pas tarder à exploser). Mais le véritable problème, c'est qu'il est une illusion dangereuse. Dans une interview qu'elle a donné après l'excellente une de Causeur sur Juppé, Elizabeth Levy, avec toutes l'ironie et la finesse qui la caractérisent, explique "il y a quelque chose qui me chiffonne chez Alain Juppé, c'est son côté «bonne droite», c'est-à-dire de gauche". Alors que les véritables questions et enjeux des présidentielles à venir sont identitaires et culturels, les Républicains veulent envoyer au front un candidat dont la connaissance de ces sujets est un peu près aussi importante que la culture générale de Nicolas Sarkozy. Juppé plaide pour une "identité heureuse", une utopie gentillette, qu'un élève de CM2 pourrait concevoir. Devant cette ineptie, Elizabeth Levy n'y va pas de main morte avec le maire de Bordeaux : "Sur [l'immigration et l'identité nationale], une partie des dirigeants de la droite semble courir après le FN par pur calcul et une autre est totalement hors-sol. Et le plus hors-sol de tous est Alain Juppé. Je sais bien que «l'identité heureuse» est, pour lui, l'aboutissement qu'il appelle de ses vœux (il ne va pas jusqu'à prétendre qu'elle l'est aujourd'hui, heureuse). Mais il croit à un multiculturalisme gentillet où toutes les cultures du monde se donneraient la main. Cet optimisme sympathique est totalement déphasé par rapport à l'état du pays".

En matière de sécurité, probablement un des enjeux essentiels des prochaines élections, Juppé ne propose rien d'intéressant ou de remarquable. Le seul point notable dans ces sujets est déplorable : invité à s'exprimer sur la polémique autour du général Soubelet, auteur de Tout ce qu'il ne faut pas dire, ouvrage remarquable, où la faiblesse de l'armée française est pointée du doigt (voir à ce propos le décryptage d'Augustin Talbourdel : Il faut sauver le soldat français), il déclare devant les étudiants de Sciences Po Bordeaux : "Un militaire, c'est comme un ministre: ça ferme sa gueule ou ça s'en va". Ce mépris pour l'armée est invraisemblable alors que la menace terroriste intérieure comme extérieure plane. De cette phrase scandaleuse, on peut déduire un trait de personnalité qui n'est pas négligeable : l'antipathie qu'il inspire. Froid, sec, Juppé a prouvé son vrai caractère en se ridiculisant devant les caméras du Petit Journal, lors d'une rencontre avec des jeunes, où il apparaît encore plus mal à l'aise que Myriam El Khomri chez Bourdin :


Juppé est en somme incapable de faire campagne sur des thèmes propres à la droite et qui importent véritablement les Français. Juppé est un candidat de médias, de "la France d'en-haut". Ce qu'on peut appeler la "stratégie Terra Nova" - du nom du think tank socialiste qui a conseillé Hollande en 2012 -, et qui consiste à privilégier les diplômés, les femmes et les immigrés, fait le jeu du Front national, qui récupère toutes les voix des oubliés, des exclus du système. Mais ce terranovisme de droite ne peut que mener à la dilution de la droite dans un entre-deux centriste libéral-libertaire, européiste et technocratique. Qu'est-ce qui intéresse aujourd'hui les électeurs de droite ? Quels sont les grands thèmes susceptibles de sortir la droite de son marasme actuel ? Qu'est-ce qui pourrait faire de la droite une alternative crédible ? Si je n'ai évidemment pas la réponse, je pense ne pas me tromper en avançant que les électeurs de droite aimeraient entendre parler d'immigration, de sécurité, de laïcité, de culture, d'identité nationale. Des thèmes sur lesquels Juppé n'a malheureusement ni expertise ni conviction.

L'amateurisme de sa campagne a éclaté au grand jour lors de la polémique sur son faux tweet pour le ramadan. Il a suffit qu'un jeune de 17 ans publie un faux tweet attribué à Juppé dans lequel il souhaitait un bon ramadan aux musulmans, pour que la faiblesse du maire de Bordeaux soit dévoilée. Affolé, Juppé a porté plainte immédiatement, ce qui a fait sourire le jeune en question, qui déclarera être surpris qu'"un homme ayant 35 ans de vie politique derrière lui porte plainte contre un montage d’un ado de 17 ans qui n’est pas même injurieux. Cette histoire ne l’honore pas." Je ne dis pas que la blague en question était très maligne, mais seulement que la réaction du Juppé témoigne de sa fébrilité. Inquiétant lorsqu'on sait qu'il va devoir affronter Nicolas Sarkozy en campagne. Même Le Monde - pourtant rarement à la recherche de la polémique - n'a pas hésité à demander : Alain Juppé guetté par la "balladurisation" ?

On peut emprunter à une tribune de Frédéric Saint-Clair, intitulée Juppé, le faux populaire, le mot de la fin : "Lorsqu'un homme politique de l'opposition, de par son éloignement du pouvoir, se trouve en dehors de la distance focale médiatique, il est pris dans une sorte de flou qui peut se révéler bénéfique - c'est le cas d'Alain Juppé, pour des raisons multiples que nous n'analyserons pas ici. Les primaires, qui vont mécaniquement le ramener sur le devant de la scène, feront disparaître les zones d'ombre et de flou. Que découvrira-t-on alors ?" Un médiocre politicien, incapable de faire ses preuves, sauvé par son âge qui lui confère un semblant de sagesse, qui, si il est élu, tuera la droite.

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