dimanche 5 juin 2016

Entretien avec Gabrielle Cluzel, journaliste et féministe

Gabrielle Cluzel est journaliste à Boulevard Voltaire, Famille Chrétienne et Monde & Vie. Elle a récemment publié Adieu Simone !, une excellente critique du féminisme beauvoirien. Elle revient en exclusivité pour Le Prisme sur certains points marquants du féminisme : la GPA, l'avortement, la libération sexuelle... Entretien exclusif avec une féministe intelligente et décomplexée.


Votre ouvrage s’appelle Adieu Simone !, référence évidente à Simone de Beauvoir, chef de file du féminisme d’après-guerre. Pourquoi écrire un livre sur le féminisme et en particulier sur Beauvoir  Le féminisme est-il dans une impasse ?


Le féminisme beauvoirien est en effet dans une impasse. Ce n’est rien de le dire ! Ses incohérences, ses contradictions, ses lâchetés, ses silences, ses combats dérisoires sautent aujourd'hui aux yeux de tous. On peut (presque) se contenter d’exposer les faits, ils se passent de commentaires !

La vérité est que le féminisme beauvoirien est un féminisme bovarien, né dans les rêvasseries d’une jeune bourgeoise désœuvrée, insatisfaite de sa vie étriquée - elle l’était sans doute, sur le plan intellectuel - fantasmant sur ce qu’elle pourrait être et qu’elle n’est pas : « on ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir. Ce qui signifie, que potentiellement, on peut éviter de le devenir… Il est une utopie de pays riche et en paix. Ce qu’était le nôtre peu ou prou de l’après-guerre jusqu'à aujourd'hui. Nous rentrons dans des temps plus troublés, sur tous les plans, et le féminisme n’y résiste pas. Il se fracasse contre la réalité. Comme son initiatrice - avec Jean-Paul Sartre - ce féminisme a couché avec la gauche et en a été la maîtresse soumise. Il a donc fermé les yeux sur toute sa doxa. A même dit Amen et en a fait la promotion. Que les femmes soient les premières à en faire les frais n’était pas grave.

"Le féminisme a couché avec la gauche et en a été la maîtresse soumise"

Ce féminisme leur a menti par diversion, détournant l’attention des femmes par des combats dérisoires - des couleurs de cartable ou de boîte de Playmobil, des féminisations oiseuses de noms - quand des dangers autrement plus menaçants s’amoncelaient sur leur tête, comme, par exemple la montée, d’un islam impérieux et oppressif pour la femme. Mais le dénoncer, c’eût été fâcher ce prolétariat de substitution, cet électorat plein de promesses que représente les populations issues de l’immigration pour la gauche. 

C’est le cas aussi du laxisme judiciaire, notamment en matière de récidive sexuelle, porté de façon très idéologique par la gauche et notamment récemment par la réforme de Christiane Taubira. Les femmes - par nature plus faibles physiquement - font les premières les frais de ce retour à la loi du plus fort. Vous remarquez que ce sont toujours les joggeuses qui sont violées et assassinées par des pervers sexuels, et jamais les joggeurs par des perverses sexuelles.

On peut le dire également de la libération sexuelle et de sa copine inséparable la pilule, promue là encore par une idéologie libertaire de gauche. Marie-Claire - pas vraiment le magazine de la réaction ! - rapportait dans ses colonnes que prendre la pilule de 17 ans à 50 ans revient à ingérer 8000 comprimés… cette prise massive d’hormones ne peut être sans conséquences, inutile d’être un grand scientifique pour s’en douter, elle ne peut que déboucher sur un désastre sanitaire et écologique. Les procès ont d’ailleurs déjà commencé.



Le débat sur la GPA agite la France. Certains défendent la liberté des femmes de disposer de leurs corps, quand d’autres arguent que la GPA est une nouvelle forme d’esclavage. Qu’en pensez-vous ?


En avril 2013, je me suis fait passer pour une cliente potentielle auprès de l’entreprise américaine CTFertility, pourvoyeuse de mères porteuses, lors de l’un de ses déplacements «commerciaux» à Paris. Dans l’hôtel 4 étoiles au cœur du quartier latin, entre SPA et décoration design où étaient reçus les clients potentiels, l’avocate américaine tout sourire qui accompagnait le médecin pour répondre aux questions juridiques a été affirmative : Aucun problème, une fois le bébé né aux États-Unis, pour le faire revenir en France où la GPA est encore théoriquement illégale... grâce à la circulaire Taubira ! 
Une GPA dont on m’a dit aussi qu’elle coûterait au bas mot 100 000 dollars. Mais attention, pour un service « premium » : Une porteuse jeune et en pleine santé, ayant déjà eu des enfants mais jamais de fausse- couche. On m’a vanté ses qualités comme on m’aurait fait l’article d’une pouliche sur un foirail en tapant sur ses flancs et en soulevant ses gencives pour me montrer ses dents. Une GPA qui fait par excellence de la femme un objet commercial, un outil de production. Du temps des Misérables, pour nourrir leurs enfants, les femmes vendaient leur dents, leurs cheveux, et louaient leur vagin (par la prostitution). Elles vendent aujourd’hui leurs ovocytes et louent leur utérus. Nous sommes revenus aux heures les plus sombres de l’Histoire de la femme. En pire, d’ailleurs, car monnayer ce qui reste biologiquement son enfant n’est pas aussi « neutre », on en conviendra, que vendre une dent. Dirions-nous de Fantine qu’elle était une femme libérée qui disposait de son corps ?

"La GPA fait par excellence de la femme un objet commercial, un outil de production"

En Inde, plusieurs pauvres filles sont déjà décédées simplement pour des prélèvements d’ovocytes à répétition. Afin de satisfaire des « commandes » occidentales. 

Que font les féministes ? Ont-elles interpellé Christiane Taubira ? Manifesté contre le Conseil d’État ? Quelques-unes, comme Sylviane Agazynski ont ouvertement fait montre de leur ferme opposition à la GPA, mais, marginalisées comme si elles étaient passées à l’ennemi, elles se comptent sur les doigts d’une seule main. Les autres, gênées aux entournures, se taisent. Certaines comme Elisabeth Badinter, Irène Théry ou Najat Vallaud Belkacem, n’hésitent pas à évoquer - oxymore suprême - une « GPA éthique »...

  
Dans Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), la sexologue Thérèse Hargot fustige la“libération sexuelle”, qui n’a en rien libéré les individus, produisant seulement de nouvelles normes sexuelles. Un demi siècle ans après Mai 68, quel bilan tirez-vous de la “libération sexuelle” ?

Elle a mille fois raisons. Pour la condition féminine, puisque c’est le sujet que j’aborde dans mon livre, Les conséquences sont délétères. La dérégulation des rapports hommes/femme, la banalisation de la sexualité, l’approche exclusivement technique et hygiéniste qui en est faite à l’école, la fin de la « cour », l’extinction de la galanterie vont complètement à l’encontre de la psychologie féminine et même, disons-le, de sa sécurité physique. Ces rapports très directs, sans préliminaires, dans lesquels sont écrasées toutes les étapes intermédiaires qui sonnaient, pourrait-on dire, comme des pré-contrats avant l’acte sexuel lui-même conduisent à de douloureux malentendus. Il paraît que la police appelle cela un miol, un demi-viol. Il y a doute sur le consentement. Et ces « miols » conduisent parfois au suicide, comme nous le montrent des faits-divers récents mettant en cause de toutes jeunes filles. 

Le corollaire de cette libération sexuelle est bien sûr le traitement de la fécondité, comme s’il s’agissait d’une maladie chronique, avec, on l’a dit, des conséquences sanitaires bien réelles. Il est vrai que tout traitement comporte des risques, qu’un malade accepte de courir car ils pèsent moins lourd dans la balance que les bienfaits du médicament en question. Sauf que la fécondité, précisément, n’est pas une maladie. 


L’avortement, auquel j’ai consacré un long article : Avortement : injustice et eugénisme, demeure un grand tabou de notre société. Dans Adieu Mademoiselle, la journaliste Eugénie Bastié préconise un retour à la loi Veil, parlant d’un “acte violent, parfois inévitable mais jamais triomphant”. La loi Veil est-elle un horizon indépassable ? 

Je ne partage pas cet avis. Un retour à la loi Veil ne servirait à rien, puisque c’est la loi Veil qui a induit la situation actuelle. Et il ne suffit pas de couper quelques ramifications pour résoudre le problème. Si l’on revient à la loi Veil, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Quand une porte est entrebâillée, il suffit de pousser chaque jour un peu plus pour qu’elle finisse grand ouverte. C’est ce qui s’est passé. 

Dire que c'est « parfois inévitable », c’est se placer sur le plan du « degré ». C’est juger subjectivement qu’il est des vies - pas beaucoup, donc, en l’occurrence, mais certaines quand même - qui ne méritent pas d’être vécues, au lieu d’établir le principe que l’on ne doit attenter à aucune vie, quelle qu’elle soit. 

Comment poser le curseur ? Quel handicap sévère, quelles circonstances tragiques de conception vont être le critère de ce « parfois inévitable » ? Qui va trancher ? Ce « toute vie ne mérite pas d’être vécue », postulat écrit en filigrane dans la loi Veil a fait, au fil des années, son chemin dans les esprits, jusqu’à arriver à l’autre bout de la vie. Il est le tapis rouge que l’on déroule pour l’euthanasie. Lui aussi serait « parfois inévitable » ? Là encore, où mettre le curseur ? Qui va décider ? il faut abroger la loi Veil pour protéger la vie, quelle qu’elle soit. 

J’entends dire par certains qu’il faut être pragmatique. Que comme le disait Gambetta, la politique étant l’art du possible, la loi Veil est le seul objectif crédible. Ceux-là, je pense, confondent la fin et les moyens. Il est évident qu’un gouvernant qui voudrait revenir sur cette loi en vigueur depuis 40 ans ne pourrait pas le faire instantanément d’un claquement de doigt. Il commencerait peut-être par remettre en place transitoirement quelques fragiles garde-fous que cette loi avait institués, mais en regardant bien plus loin, en ne perdant pas de vue l’objectif. Il faudrait du temps, de la pédagogie et de la réflexion. Car si la loi Veil a été une mauvaise réponse, elle a soulevé de bonnes questions, auxquelles il faudra trouver des solutions. D’accompagnement, d’assistance, d’humanité. 

La vérité a le droit d’être didactique, patiente, habile, délicate, empreinte de délicatesse et de charité… mais elle doit rester la vérité. 

Je rajoute, puisque c’est le sujet qui nous intéresse ici, que donner à une femme, dont le jugement est altéré par l’émotion, l’angoisse, les hormones le choix de supprimer son enfant est d’une violence inouïe à son endroit. C’est lui donner le destin de Médée, l’une des figures les plus tragiques de la mythologie. 


Le silence des féministes après les agressions de Cologne semblent mettre en évidence la “convergence des luttes”, principe selon lequel les minorités de toutes sortes (femmes, homosexuels, immigrés...) doivent unir leur combat. Cette convergence des luttes n’a-t-elle pas tendance à desservir la femme ? 

Cette convergence des luttes est surtout une convergence des votes… Une certaine gauche qui tente de ratisser large, la carpe et le lapin, la chèvre et le chou. Toutes les minorités, qu’est-ce que cela veut dire ? La minorité des chasseurs de Palombe ne marchera jamais avec celle de la Fondation Brigitte Bardot. Comment peut-on converger quand on a des intérêts divergents ? Comme le montrent, a minima, les agressions de Cologne. Sacrifier sa lutte sur l’autel de celle des autres (en l'occurrence sacrifier la condition féminine à la cause des « migrants »), je n’appelle pas cela converger, j’appelle cela se faire avoir. 

Eugénie Bastié, Marianne Durano, Thérèse Hargot, vous… Assiste-t-on à un retour en force de la pensée féministe conservatrice ? 

Le mot « conservateur », même s’il est en effet le mot consacré, me dérange toujours un peu car il a un côté « combat retardateur ». On donne l’impression d’écoper dans le Titanic et de poser des rustines, pour différer un peu le naufrage. Comme je vous l’ai dit, je je ne souhaite pas « conserver » dans le formol la loi Veil telle qu’elle a été promulguée il y a 40 ans, sous prétexte qu’elle serait quand même « moins pire », comme disent les enfants, que la situation actuelle. Il me semble qu’il faut avoir l’ambition, plus exaltante, de se retrousser les manches et de reconstruire complètement. De redécouvrir l’identité de la femme dans toutes ses acceptions. Quoi qu’il en soit, je me réjouis que nous soyons plusieurs à faire entendre une voix dissidente sur la question du féminisme, même si nous ne sommes pas d’accord sur tout. Cela fait plus de bruit.


"Il faut avoir l’ambition de se retrousser les manches et de reconstruire complètement. De redécouvrir l’identité de la femme dans toutes ses acceptions !"

1 commentaire:

  1. Des propos sidérants, particulièrement en ce qui concerne le féminisme beauvoirien. Comparer Beauvoir et Bovary !! On croit rêver. Qu'on soit d'accord ou non avec ses positions, le Castor était une grande philosophe, deuxième à l'agrégation derrière Sartre. Ramener Simone de Beauvoir à une "bourgeoise désœuvrée, insatisfaite de sa vie étriquée", quel scandale ! Il faut tout de même avoir une audace démesurée pour dénoncer l'étroitesse intellectuelle de Beauvoir en accumulant tant d'aphorismes dont l'évidence ne transparaît qu'à ses lecteurs du Boulevard Voltaire. Au lieu de toucher les fondations d'un éventuel problème (qui n'est pas automatique), on accumule les poncifs de la droite très dure : le laxisme de Taubira, responsable comme chacun sait de tous les maux français, notre époque troublée contrairement à hier, la spirale infernale conduisant nécessairement de la loi Veil à la GPA, la méfiance de convenance face à la science (la pilule est forcément mauvaise pour l'organisme)... Si Eugénie Bastié nous livrait une argumentation rationnelle et recevable, je ne vois pas ici l'acuité du propos.

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