mercredi 29 juin 2016

Les scléroses de la politique contemporaine

  Il y a plus de six mois, j'ai écrit un article sur la situation politique française (disponible ici), tentant d'analyser un paysage assez noir, pervertissant la fin ultime de la politique, le gouvernement pour le bien commun, en une lutte de pouvoir pénible, agressive et gesticulante. Peut-être que le climat actuel incite au pessimisme, mais l'indigence de nos personnages politiques conduit à penser que le problème ne provient pas de la conjonction politique, d'une génération cynique qui ne désire pas exercer le pouvoir mais l'obtenir, mais de la structure même de notre démocratie. C'est ici qu'intervient le contexte : d'une part, il est toujours plus facile de gouverner lorsque la situation économique est très favorable (ce qui n'est plus arrivé depuis 45 ans), et d'autre part, l'expansion de l'informatique, la dématérialisation des médias, les réseaux sociaux et Internet poussent à l'immédiat, aux passions et aux réactions; une horizontalité entre le gouvernant et le gouverné s'est installée, transformant le citoyen en "hypercitoyen", qui a la légitimité de donner son opinion sur quelque sujet que ce soit - la création de blogs politiques en est le meilleur exemple... Les critiques fusent sur "l'élite détachée du peuple", où une sorte d'oligarchie coupée de la réalité gouvernerait. C'est ainsi que la notion un peu redondante de "démocratie citoyenne" est née : un cafouillis de pétitions, de candidats prétendument "hors système" en sont l'essence, et on voit bien mal comment cette démocratie citoyenne peut devenir un mode de gouvernement.

Culte de l'opinion publique et distorsion de la "volonté générale"

 
L'accumulation des sondages est un indice évident du poids de plus en plus important de l'opinion publique dans les décisions politiques. La faiblesse du pouvoir exécutif aujourd'hui en France ne découle pas de l'incompétence des présidents de la République depuis Giscard - même si celle-ci y participe, naturellement - mais de l'effacement progressif du concept de démocratie indirecte, qui offense immédiatement comme un déni de démocratie. L'utilisation de l'article 49 alinéa 3 par Manuel Valls est perçu automatiquement comme une "atteinte grave à la démocratie", et l'idée que cet article puisse respecter le principe démocratique n'effleure pas ses contempteurs. On semble ainsi oublier l'importance du mandat dans la construction démocratique française : en effet, le rôle originel du président de la République est d'établir des orientations qui vont définir les lois proposées par le gouvernement. Or ces orientations doivent former un système de pensée cohérent, permettant de déterminer la place d'un pays dans le monde, la politique économique, diplomatique, internationale, etc. L'opinion publique est par nature fluctuante, prompte à réagir excessivement aux événements : comment se fait-il que la part de Français favorable à la loi Travail diminue lorsqu'ils ressentent les conséquences des grèves contre celle-ci ? Ni la conjoncture économique ni le projet de loi ne changent. L'erreur est de croire que la somme de plusieurs opinions rationnelles - ce qui en soit est sujet à discussion - devient lui-même un corps rationnel : l'opinion publique est écartelée et incapable de donner un projet pour un pays.
  Il y a une distinction nécessaire à réaliser entre la République et gouverner républicainement : la République française est la structure politique du pays, alors que la gouvernance républicaine se fonde sur l'idée de volonté générale. Or la volonté générale n'est pas l'opinion publique : c'est l'intégration de l'opinion publique dans un projet rationnel et cohérent. Ainsi, le rôle des partis et des hommes politiques est d'élaborer un projet détaillé et clair, de le défendre sur la scène publique, et de produire l'adhésion au sein de la majorité des citoyens. Seul ce système peut empêcher la dislocation politique. L'idée de démocratie directe, hors de la question de sa mise en œuvre, peut séduire car elle donne au citoyen le sentiment de participer sans intermédiaire à l'élaboration d'une politique, mais n'est pas une solution : le socialisme a eu ce génie de montrer que la société ne peut être la simple fusion des intérêts particuliers, paradigme principal du libéralisme, mais qu'un souci du bien commun doit venir orienter la politique. Il y a un aspect mystifiant et quelque peu axiomatique dans la théorie de la main invisible, selon laquelle les intérêts particuliers convergent pour former l'intérêt général, et qui se révèle parfois fausse malgré tous les garde-fou de conscience qui s'ajoutent dans la raison humaine à la défense de son propre intérêt : c'est le cas des orientations à long terme, comme la question vitale de l'environnement et de la lutte contre le dérèglement climatique. La démocratie directe n'est que l'agora de l'égoïsme et ne mène à rien.
  Alors, dans ce cadre, quelle place pour le référendum ? Il est nécessaire, car une légitimité populaire doit s'exprimer, quand la question s'intéresse à la structure politique : il s'agit naturellement de la constitution. Après le récent référendum sur le Brexit, on peut penser que David Cameron a commis une erreur politique en convoquant celui-ci. Comme dit plus haut, la politique est une affaire de systèmes et de visions. Or la campagne à laquelle nous avons assisté n'en proposait pas : les conservateurs, les souverainistes, les libéraux-démocrates et les travaillistes ont alterné messages effrayants et déclaration à l'emporte-pièce. Nigel Farage, le dirigeant de Ukip, a admis qu'un des arguments principaux du camp du "Leave" était faux : il avait assuré que tout l'argent donné à l'Union européenne serait reversé au National Health Service (sécurité sociale britannique), ce qui omet de préciser que le Royaume-Uni touche également de l'argent de l'Union Européenne. Quel que soit le camp que l'on aura choisi, on reste ébahi devant la défaite de la pensée qu'a représentée la campagne, marquée par les unes ignobles des tabloïds et le nationalisme latent ou explicite. Une vraie solution pour laisser au peuple britannique le choix de son appartenance à l'UE aurait été de constituer un réel programme politique, et donc un mandat, le proposant. De longues négociations pour la sortie de l'UE vont s'ouvrir, et aucun responsable politique ne se hâte, car elles constituent un piège électoral. C'est ainsi que l'UE vit suspendue aux décisions britanniques, tandis que la politique du Royaume-Uni est gangrenée par les manœuvres de pouvoir de bas étage.

  Cette fascination pour l'opinion publique en France conduit précisément à la situation politique que nous connaissons : ceux qui appellent au "respect de la démocratie" se contentent de détourner le sens même du mot "démocratie" et des institutions politiques, le plus souvent pour convoquer une soi-disant majorité afin de défendre une certaine idée; l'extrême-droite, l'extrême-gauche, mais également les responsables des partis politiques "de gouvernement" le pratiquent. La manœuvre de l'opinion publique, pratiquée avec art depuis Mitterrand, a immensément nui à la qualité de la politique française : de là naissent les projets à court terme, les campagnes ahurissantes de bêtise que nous vivons en France comme ailleurs.

Le fléau populiste

  Le terme populiste possède cette dangerosité de pouvoir être utilisé comme une trappe lexicale, condamnant immédiatement et dans la facilité celui à qui on aurait accolé cet adjectif. Néanmoins, celui-ci, utilisé à bon escient, caractérise des mouvements politiques avec précision et légitimité : le populisme consiste à transformer la politique en un grand récit épique où s'affrontent le peuple et l'autre. C'est cet autre qui sert de variable de différenciation entre les populistes : il s'agit évidemment de l'immigration dans un grand nombre de cas (le Front national, les discours de Marchais à une certaine époque), le capitalisme, la finance, etc. La matrice populiste est la lutte permanente entre les bons et les mauvais, entre les riches et les pauvres, entre les autochtones et les immigrés : cependant, l'analyse historique de Marx sur la lutte des classes n'est pas populiste, car elle se veut interprétative, mais elle le devient en se transformant en projet politique. L'avènement populiste est une dégénérescence de la fascination pour l'opinion publique, et se fonde sur la proposition de solutions face à un constat mal établi, formé d'impressions et non rationnel. L'immigration en est un exemple : au lieu d'avoir recours à des chiffres (60 000 entrées nettes sur le territoire français par an), le discours populiste du Front National préfère s'appuyer sur un prétendu ressenti, s'appuyant sur un "bon sens populaire", ce qui donne lieu à des aphorismes tels que "on n'est plus chez nous" ou "nous sommes envahis". Or le "bon sens populaire" se construit sur des perceptions, souvent détournées pour se conformer à nos préjugés, voire à la peur de l'autre, qui semble inscrite dans la nature humaine et qu'il nous faut toujours contrecarrer.
  Par sa définition même, le populisme vient flatter l'intérêt propre de chaque individu et délaisse le bien commun; la dualité de son combat favorise les solutions simplistes pour un monde pourtant complexe et difficile à appréhender. A ce titre, l'aphorisme de Pierre-Antoine Delhommais dans Le Point est certes facile, mais juste et amusant : "La mondialisation n'est simple que pour les esprits simplistes". Pire que tout, le populisme ne sert que celui qui s'en réclame, car il ne peut constituer un réel projet et n'est pas apte à gouverner : la simplicité des solutions autoproclamées se brise contre la complexité de la réalité. L'exemple du Brexit est frappant : la vague d'enthousiasme nationaliste et stupide qui avait animé le camp du Leave a disparu au Royaume-Uni, les certitudes s'évanouissent, Nigel Farage a reconnu avoir menti, Boris Johnson est soudainement moins sûr de lui, une crise politique s'installe, même l'éditorialiste du Sun Kelvin MacKenzie a reconnu qu'il était effrayé par les conséquences du Leave qu'il avait soutenu. Voilà où mène le populisme : au néant et à la bêtise.

La tentation de l'anecdotique et de la frénésie médiatique

  L'expansion d'Internet a donné à tous un immense espoir, celui de vivifier le débat politique; malheureusement, la désillusion est aussi gigantesque que l'espoir suscité et, si tous les genres de contenus existent, ce sont la frénésie médiatique et l'anecdotique qui dominent. Une horizontalité factice entre le gouverné et le gouvernant s'est installée, mais l'immédiateté d'Internet et des réseaux sociaux étouffe ce qui est analytique et non synthétique, hystérise les questions politiques, ne retient que les petites phrases et favorise les idées simples voire simplistes. La politique en devient encore davantage (ce n'est pas Internet qui a initié le mouvement) un jeu d'influence, une tragi-comédie grotesque où la victime est la pondération. Loin de démocratiser la connaissance et d'ouvrir à une dialectique idéologique, les réseaux sociaux couronnent l'entre-soi intellectuel, les déclarations haineuses. Plus grave encore, deux mouvements délétères se conjuguent et détruisent ce qu'il reste de sensé : d'une part, les débats se transforment en conflits, et d'autre part, la politique se transforme pour certains médias en une arène où il faut saisir l'anecdote, la petite phrase et tout tourner en dérision. Ne confondons pas l'humour, qui consiste à peindre l'absurdité d'un raisonnement, et la dérision futile. Cette dernière ne réussit qu'à arracher un sourire, mais n'améliore pas la qualité du débat politique et occulte le fond. Si le Petit journal de Canal Plus a su par certains aspects montrer la vacuité des propos politiques de quelques-uns et apporter un humour nécessaire, il a aussi contribué, par la recherche stérile des petites phrases, à détruire l'examen du fond au profit de celui de la forme. Cyrille Eldin, le successeur de Yann Barthès à la tête du Petit Journal, est à ce titre encore pire, puisque son activité principale est de faire vibrionner les magouilles politiques, de se délecter des petites phrases méchantes sans se préoccuper du fond. Sans cautionner l'admiration du journaliste pour Barthès, on peut lire à ce propos la tribune de Bruno Roger-Petit pour Challenges : Eldin au Petit Journal: pourquoi c'est inquiétant pour la politique. Dépassés en vivacité par Internet et en perte d'audience, la tentation est grande pour les médias télévisuels d'imiter le pire, et pourtant, le temps est l'allié nécessaire de la réflexion. Un paysage politique réduit à la réaction permanente aux événements ne peut que se déliter.

Comment reconstruire un paysage politique de qualité ?

  Reste la question du remède. L'émergence de forces politiques populistes, qui n'est certes pas récente, se nourrit des éléments de fragilisation de la politique énoncés mais les alimente également. Les médias de qualité, qui laissent le temps de la réflexion et proposent à la fois des informations et des prises de position, existent déjà - on pense notamment à la presse. S'il ne fallait retenir qu'une règle d'or, ce serait celle-ci : La politique doit amener la création de projets de gouvernance auxquels les hommes politiques doivent faire adhérer le peuple. L'éclatement du paysage politique et l'effacement des frontières entre conservateurs, progressistes et libéraux, et entre droite et gauche, doit conduire à créer des alliances.
  

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