vendredi 1 juillet 2016

Après le mariage gay, la polygamie ?

"Nous souhaitons conserver le mariage comme cadre juridique de protection de la famille et de la filiation et ne pas en faire une reconnaissance sociale de l'amour, si je puis dire, qui ouvre la voie à de très nombreuses dérives. D'autres minorités chercheront à faire reconnaître leur forme d'amour, je pense notamment à la polygamie." déclarait Marion Maréchal-Le Pen lors d'une conférence de presse à Milan avec la Ligue du Nord. Des propos qui firent immédiatement bondir les adeptes du politiquement correct, en réalité moins en raison de la teneur des propos que de l’étiquette politique de la personne concernée. Et si Marion Maréchal Le Pen avait raison ?

D’emblée, commençons par clarifier la visée de ce papier : je ne souhaite pas à tout prix polémiquer en soutenant que la polygamie est une pratique similaire à l’homosexualité. Je voudrais seulement mettre en lumière la logique libérale-libertaire qui a conduit à l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe. Une logique implacable, cohérente et rigoureuse. Mais une logique condamnable et réfutable.

“Pourquoi, par exemple, conserver la monogamie ? Pourquoi ne pas enfin reconnaître que jusqu’à maintenant seuls les monogames ont pu se marier et qu’ainsi les polygames ont été injustement discriminés puisqu’ils n’ont pu se marier qu’en niant leur désir polygame ? A cette question, que j’ai posée lors de mon audition à la Commission des lois de l’Assemblée nationale (13 décembre 2012), il m’a été répondu, en la personne du député EELV Sergio Coronado, que le peuple français n’était pas (encore) prêt à accepter cette grande réforme sociétale. Il est donc évident que la loi Taubira reste «polyphobe» et qu’aucun argument sérieux ne peut être opposé à la revendication de l’ouverture du mariage civil aux individus voulant contracter un mariage à n partenaires.” écrit Thibaud Collin dans Causeur, comme pour montrer que la polygamie n’est pas loin. Remontons un peu le temps pour se remémorer le débat qui eut lieu en 2013 à propos du mariage gay.

Erwann Binet, chef de file de la gauche sociétaliste pro-LGBT
Un argument très habile avancé par la petite minorité LGBT pour légaliser le mariage gay était le suivant : “nous souhaitons avoir le droit de nous marier entre personnes de même sexe ; nous accorder ce droit ne nous enlèvera rien.” Pas si sûr. Certes, dans l’immédiat, la loi Taubira n’est qu’une “ouverture” du mariage civil. Les personnes hétérosexuelles peuvent toujours se marier civilement. Néanmoins, il est primordial de comprendre le changement de nature du mariage, causé par la loi Taubira.

Auparavant, le mariage était l’institution dotée du rôle essentiel de fonder la famille, cellule de base, irréductible, de l’homme. Désormais, alors que, le plus souvent, c’est la famille qui précède le mariage, on n’a réduit ce dernier à un simple contrat entre deux individus. Dès lors que le mariage a été réduit à un contrat, qu’est-ce qui retient de l’ouvrir à plus de deux personnes ? Cette dénaturation évidente du mariage ne peut manquer de conduire à son ouverture à tout type d’union. Si la condition nécessaire au mariage est de le vouloir, d’avoir un “projet parental”, d’être consentant - sans forcément de promesses d’amour d’ailleurs -, alors la revendication des polygames n’est pas infondée. Même l’argument de l’enfant n’est pas bien solide. Dire que les enfants seraient moins bien élevés dans une famille composée de plus de deux parents peut être accusé d’être discriminatoire. Comme pour le mariage gay, il pourrait tout à fait y avoir des enfants plus heureux dans une famille polygame que dans une famille traditionnelle. La loi Taubira était appelée “mariage pour tous”. Alors, pourquoi exclure les polygames ?

La difficulté aujourd’hui réside dans l’habileté déployée par les libertaires qui ont imposé un nouveau paradigme : la neutralité éthique de l’État. Écoutons Daniel Borrillo, juriste et militant LGBT, nous l’expliquer dans un article au titre plus qu’explicite “Mettre fin à la morale au profit des libertés individuelles” : “L’idéal moral des sociétés modernes se fonde ainsi sur le postulat suivant : toutes les relations sexuelles entre adultes consentants sont légitimes [...] L’État n’a plus à dire le bien ou le mal sous peine de tomber lui-même dans une attitude immorale. L’individu libre est le seul capable de déterminer ce qui lui convient.” Et encore : “En tant que manifestation de la vie privée, la liberté sexuelle implique la possibilité d’avoir des relations sexuelles avec qui nous souhaitons et dans les conditions convenues avec nos partenaires”. Chef d’oeuvre de relativisme, mais qui a le mérite d’éclairer sur les mécanismes rhétoriques mis en avant et extrêmement difficilement réfutables. Comment s’opposer à une revendication qui se réfugie derrière les Droits de l’Homme ? Comment défendre une morale qui impliquerait de limiter les libertés individuelles, à l’heure où les Droits de l’Homme ont été sanctuarisés ?

Vous m’objecterez peut-être que la polygamie est une pratique culturelle intolérable et moralement repoussante. Néanmoins, l’homosexualité n’était-elle pas tout aussi mal considérée il y a un siècle et demi ? Le relativisme culturel - que j’ai traité dans Relativisme, nihilisme et autres maux de notre société - ne manquera pas de faire son oeuvre, de légitimer la polygamie puis, probablement, nous empêchera même de juger les polygames, se réfugiant derrière l’accusation d’ethnocentrisme. La gauche islamophile n’osera peut-être pas s’opposer aux revendications islamiques. 
Il est certain qu’une petite minorité d’immigrés d’Afrique subsaharienne pratique la polygamie, chiffrée à 10 000 selon une étude de l’INED en 1995/ Si il est très difficile d’avoir des chiffres précis, la polygamie n’est pas négligeable. En témoignent les déclarations de l'académicienne Hélène Carrère d’Encausse : “Tout le monde s'étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l'école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C'est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et 25 enfants.” et de Nicolas Sarkozy : “Il y a plus de problèmes pour un enfant d'un immigré d'Afrique noire ou d'Afrique du Nord que pour un fils de Suédois, de Danois ou de Hongrois. Parce que la culture, parce que la polygamie, parce que les origines sociales font qu'il a plus de difficultés.”
Cependant, si ni le relativisme culturel, ni la logique libertaire ne vous ont convaincu de la légitimité de la polygamie, vous vous demandez sûrement comment la réfuter et s’y opposer.

La théorie du genre de Judith Butler fait nécessairement sauter la monogamie.
Il est fondamental de revenir à l’intuition première qui nous pousse à considérer la polygamie comme repoussante et illégitime : celle de notre corps sexué. Notre propre expérience - que rien ne peut venir contredire - porte sur le donné biologique : je suis homme, ou je suis femme. Je ne suis pas un être indéterminé, neutre, fluctuant, comme Foucault et Butler ont cherché à nous le faire croire. Notre corps et notre esprit ont vocation à s’accorder, tout comme le naturel et le culturel devraient converger pour réaliser pleinement l’homme, dans toute son unicité. De cette différence des sexes, naît la complémentarité qui se réalise pleinement uniquement dans l’union des corps - sur un plan physique mais aussi psychique. Notre corps nous incline à nous tourner vers un individu du sexe opposé, c’est sa finalité naturelle. L’impasse des théoriciens du gender réside dans la négation du donné biologique. Pour Butler, tout n’est que construit, rien n’est naturel. Si c’est construit, pourquoi ne pas déconstruire pour reconstruire ensemble ?, demande-t-elle, avec la visée certaine de créer des êtres humains androgynes, neutres, de pures potentialités, en somme. Dès lors, ces pures potentialités, “libérées” des assignations biologiques, contraignantes et déterminantes, pourront s’adonner à tous leurs plaisirs, union à n partenaires inclue. On est bien dans le projet libertaire, tel que Daniel Borrillo le décrit.


Sur un plan politique, il faut saisir une tension évidente que connaît chaque société politique depuis les Lumières : la confrontation entre d’une part, les libertés individuelles illimitées, et d’autre part, la nécessité d’un ordre social. Chaque État est confronté à cette tension : doit-on promouvoir les libertés individuelles, proclamées comme irréductibles depuis les Lumières, au détriment d'un ordre social ? Ou bien le maintien d’un ordre social est-il préférable, quitte à restreindre les libertés individuelles ? Le conservatisme a toujours penché vers la seconde option. Les libertaires, pour leur part, placent au-dessus de toute autre nécessité, les Droits de l’Homme, ou encore, l’arbitraire de la volonté. En d’autres termes, le principe essentiel de la démocratie des Droits de l’Homme est la liberté individuelle consentante. Aucun principe objectif sur ce qui est bon pour l’Homme ne tient face à ce principe. C’est donc la dignité de l’Homme qui est en jeu. Pour revenir à la déclaration pleine de lucidité et de bon sens de Marion Maréchal-Le Pen, il est vital que le mariage demeure “le cadre juridique de protection de la famille et de la filiation”, et non pas “une reconnaissance sociale de l'amour”.

A l’instar de l’avocat François Teutsch, nous pouvons déplorer le positivisme juridique à l’oeuvre dans ce débat sur le mariage : “La revendication du mariage entre personnes du même sexe se fonde sur un postulat : il n’existe aucune justification objective à ce que le droit au mariage soit refusé à des personnes en raison de leur orientation sexuelle. C’est-à-dire que seul l’amour qu’elles se portent compte, indépendamment de toute considération sociale. [...] Lorsque les rapports sociaux ne sont plus fondés sur des normes objectives et admises par tous, contraignantes mais reconnues comme nécessaires, chacun fait absolument ce qu’il veut.” Les droits subjectifs, revendiqués par des minorités, forment l’essentiel de notre vie démocratique depuis des décennies. La remise en cause d’un ordre social que déplore Marion Maréchal est la conséquence de l’abandon du droit naturel au profit du droit positif, arbitraire et relatif. Auparavant, “la loi était l’expression d’une réalité supérieure à l’homme, d’un bien objectif, d’un bien commun que l’homme traduisait, interprétait, codifiait librement mais non arbitrairement”, écrit Madiran ; désormais la loi dépend du bon vouloir des citoyens, de leurs opinions, de leurs volontés. On aboutit à un mortifère constructivisme juridique, qui écarte toute morale.

Niant le rapport entre liberté et vérité et combattant toute morale, l'idéologie libérale-libertaire s’accorde à la pauvre mais répandue définition de la liberté : “ma liberté s’arrête là où celle des autres commence”. Mais dans ce cas, comment assurer un ordre social ? Comment créer du commun, du collectif, de l’unité ? Comment “faire société” ? Cette interrogation, c’est celle que tous les philosophes politiques d’Aristote à Kant, en passant par Marx et Rawls, se sont posés. A contre-courant de cette tradition, le néolibéralisme libertaire - porté par Michel Foucault et la French Theory - demande innocemment : Pourquoi faire société ? L’individualité n’est-il pas préférable au collectif ? On en arrive à la neutralité éthique de l’État de Borrillo. Celui-ci ne doit plus chercher à unifier jusqu’à un certain point - les différentes philosophies divergeaient seulement sur celui-ci - des individus différents. Il doit seulement, nous explique Borrillo, “garantir la liberté individuelle” et donc s’abstenir “de décider à la place de l’individu, laissant ce dernier libre de mener sa vie comme bon lui semble”.

Le problème qui se pose à nous dans les années à venir est donc celui de l’avenir de notre société même. Car le néolibéralisme libertaire a fait son chemin et s’incarne aujourd’hui dans la “gauche sociétaliste”, - vous savez, celle qui a sacrifié le peuple au profit des minorités, stratégiquement plus avantageuses. Toujours hypnotisée par la gauche, la droite risque de se laisser emporter par la vague. Un Juppé, un Le Maire, voire même un Sarkozy - malgré Sens Commun-, ne résisteront pas très longtemps. Du côté du FN, la minoritaire mais puissante ligne Philippot est en passe de s’y rallier. Ce dernier a compris que les sujets sociétaux constituaient une véritable difficulté pour récupérer les électeurs de gauche déçus. Obsédée par les prochaines élections, Marine Le Pen risque de lâcher. Seule une petite voix dissonante se fait entendre, une petite voix qui propose de “conserver le mariage comme cadre juridique de protection de la famille et de la filiation et ne pas en faire une reconnaissance sociale de l'amour”. Et si l’avenir venait finalement de Marion Maréchal-Le Pen ?

1 commentaire:

  1. Article intéressant. Il y a juste une coquille dans la phrase "Chaque État est confronté à cette tension : doit-on sacrifier les libertés individuelles, proclamées comme irréductibles depuis les Lumières, afin de maintenir un ordre social ? Ou bien le maintien d’un ordre social est-il préférable, quitte à restreindre les libertés individuelles ?":
    Vos deux hypothèses sont identiques...

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