vendredi 8 juillet 2016

La fin de la "Fin de l'Histoire"



L’extension du système capitaliste, de la démocratie libérale et de la religion des Droits de l’Homme - les trois principaux tenants de la mondialisation libérale - est-elle notre unique horizon ? Oui, à en croire le philosophe américain Francis Fukuyama, le théoricien de la “Fin de l’Histoire”. Paru en 1992 et largement inspiré du penseur Alexandre Kojève, dans un contexte de fin de guerre froide et de triomphe apparent de la mondialisation libérale, son ouvrage La fin de l’histoire et le dernier homme et sa thèse font appel à de multiples disciplines, entre philosophie de l’histoire, philosophie politique, anthropologie et géopolitique. L’objectif des lignes qui vont suivre est de mettre en lumière les différents composants de cette “Fin de l’Histoire”, pour mieux la réfuter.


Téléologie libérale et téléologie marxiste

Partie intégrante de la philosophie de l’histoire, la téléologie se propose d’étudier les finalités. A la question l’Histoire a-t-elle un sens, une finalité ?, toutes les idéologies répondent oui. Marxistes et libéraux s’accordent sur ce point décisif : oui, l’Histoire a un sens. “Historicité des affaires humaines, caractère dialectique du processus historique, élimination des contradictions avec le temps, croyance en la fin de l’histoire : tout y est, seuls changent les contenus de la formule”, écrit David L’Epée dans Éléments. Pour les premiers, il s’agit de la marche vers le communisme ; pour les seconds, c’est la mondialisation libérale. En réalité, les deux approches puisent largement dans un fonds commun hégélien. Il faut dire que la représentation de l’Histoire comme un processus ordonné et ascendant est extrêmement attirant. Et aliénante.



Le progrès est-il irréversible ?


La téléologie de quelconque nature qu’elle soit peut sembler aliénante dans la mesure où elle réduit à néant toute possibilité de résistance. C’est le “There Is No Alternative” (TINA) de Margaret Thatcher. Comment combattre un processus qui apparaît comme irréversible ? Comment aller contre le sens de l’Histoire ?
Cette affirmation du caractère inéluctable et irréversible de la mondialisation libérale est fondée de manière empirique. La propagation du mode de vie occidental - le fameux American Way of Life, tant étudié au lycée - et de tout le progrès qu’il apporte avec lui, est incontestable aux yeux de beaucoup. A rebours de cette croyance béate au progrès, Claude Lévi-Strauss écrit dans Race et histoire : l’”adhésion au genre de vie occidental est loin d’être aussi spontanée que les Occidentaux aimeraient le croire. Elle résulte moins d’une décision libre que d’une absence de choix”, et l’anthropologue de décrire minutieusement la colonisation qui a imposé la culture occidentale dominante aux peuples dominés. Selon Lévi-Strauss, la civilisation occidentale cherche “à protéger et à prolonger la vie humaine”, et c’est principalement cela qui la rend si attractive. On voit ici le lien subtil et profond entre progrès scientifique et progrès historique. Si Fukuyama a raison, alors le premier est censé impliquer le second. La vérité est plus compliquée.



Quid du politique ?


A l’américanisation du monde, s’ajoutent de profondes modifications politiques, si l’on prend pour vraie l’hypothèse de la “Fin de l’Histoire”. Dans l’article Réquisitoire contre l'Union européenne, je m’attaquais à la croyance largement répandue selon laquelle la disparition des États-nations est inéluctable. Dans la mondialisation, comment peser si l’on n’est pas regroupé dans des fédérations d’États-nations ? L’”union toujours plus étroite” prévue par les traités européens paraît s’inscrire dans la droite lignée de la téléologie libérale. 

Dans une admirable conférence à Stanislas, le philosophe Pierre Manent a mis en exergue le double déficit de légitimité, qui explique probablement le marasme politique actuel et la crise de la démocratie. Son raisonnement est le suivant : les nations se voient dicter leur politique par l’Union européenne. Leur légitimité est donc mise à mal. D’un autre côté, l’Union européenne, elle-même, manque d’une légitimité, d’une “règle propre”. Pourquoi ? Parce que “sa règle lui vient du monde, de l'idée de l'humanité, de la doctrine des droits de l'homme, censée se réaliser dans l'unification mondiale, légitimité doctrinale, sans territoire, qui s'étend au monde entier.” On voit donc clairement que l’incapacité à gouverner aujourd’hui est la conséquence de la perte de légitimité des nations au profit d’une instance supranationale, qui tire toute sa légitimité de la téléologie libérale. Que cette téléologie soit fausse et l’UE se révèle totalement illégitime !



L’hypothèse anti-téléologique


Il s’agit donc de poser l’hypothèse anti-téléologique : et si l’Histoire n’avait pas de sens ? Sans parler d’éventuels cycles historiques, on peut se demander, à l’aide de quelques événements historiques, si l’hypothèse anti-téléologique n’est pas plus convaincante que la “Fin de l’Histoire” de Fukuyama. Le but de cette étude est de contester l’inéluctabilité du devenir historique dans le sens de la globalisation économique, politique et culturelle, qui me semble dangereuse et non-souhaitable. Les événements qui remettent en cause la thèse téléologique sont les suivants : la Seconde Guerre Mondiale, le 11-Septembre et le “Brexit”. Bref, une somme d’événements de nature très diverse mais tous retentissants. Des événements-pivots, révélateurs du non-sens historique.

J’expédierai la Seconde Guerre Mondiale plus rapidement que les deux suivants car ce qu’elle laisse apparaître est claire : le progrès scientifique ne s’accompagne nullement d’un progrès civilisationnel, d’un progrès de l’esprit. Le matérialisme des idéologies téléologiques - marxistes ou libérales - semble empêcher tout “retour en arrière”. La Seconde Guerre Mondiale a constitué en termes de violence, de barbarie et d’horreur un formidable “retour en arrière”. Et l’ampleur de l’événement empêche de le classer parmi les “anachronismes”. Avec Hannah Arendt, on peut même penser que la Seconde Guerre Mondiale est dans un certain sens le produit de la modernité.

D’ailleurs, Fukuyama pensait que la chute du communisme et la fin de la guerre froide marqueraient l’avènement d’un monde unipolaire, sous l’égide de l’Oncle Sam. Pour ne citer qu’eux, la Chine et la Russie semblent aujourd’hui remettre en cause ce “nouvel ordre mondial”. Annoncer la fin des conflits paraît donc un peu prématuré. Au crédit du philosophe américain, on peut tout de même lui accorder que le nombre de conflits est en diminution, en partie en raison de l’action diplomatique onusienne. Mais de là, à faire de la guerre, une “anomalie”, un “anachronisme”, il y a un fossé.

Si donc la géopolitique met à mal la téléologie libérale, peut-être la culture la validera. Incontestablement, la chute du communisme a détruit l’alternative majeure au système libéral. En 1991, la mondialisation culturelle pouvait sembler l’horizon indépassable, malgré les lamentations de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Le monde entier devait boire du Coca-Cola, manger au fast-food et porter des jeans. Les papes Jean-Paul II et Benoit XVI avaient pourtant mis en garde contre la “société de consommation” et le nihilisme ambiant, à l’oeuvre dans la culture occidentale. Mais cette culture, le christianisme l’avait plus ou moins directement engendrée. C’est pour cette raison que Marcel Gauchet a fait du christianisme la “religion de la sortie de la religion”, faisant de la sécularisation l’avenir religieux de l’Occident. Or l’Occident devait guider le monde entier. La religion était condamné, conformément à la prédiction nietszchéenne et marxiste.



Le retour du religieux


Et pourtant, un événement vint démentir ce processus apparemment inéluctable, vint donner tort à la “mondialisation heureuse” de Jacques Attali, vint distiller le doute dans les sociétés occidentales imbues d’elle-même : le 11-Septembre. Il faut prendre les attentats d’Al Qaida comme le révélateur multiforme de la crise de la modernité. Le réduire à sa dimension géopolitique, culturelle ou religieuse est dangereux. Le 11-Septembre concerne sans doute les trois volets.

Bien malin qui, comme André Malraux, pouvait discerner un “retour du religieux”, faisant mentir Nietszche et Gauchet. On ne retracera pas ici la montée de l’islam politique, mais l’on peut dater de la révolution islamique de 1979, l’apparition d’une alternative crédible, relais du communisme. Le 11-Septembre est le symbole de la confrontation entre le projet de l’islam politique et la modernité occidentale. Visant à lutter contre la sécularisation - une notion que l’islam méconnaît -, l’islam est vite devenu le porte-étendard des peuples marginalisés par la mondialisation. Le ressentiment de l’établissement d’un État juif en Palestine, la nostalgie d’un âge d’or musulman, l’humiliation subie par l’invasion du Moyen-Orient par les puissances occidentales, sont autant d’éléments aggravants de ce “choc de civilisations”. Mais le fond de la confrontation n’est autre que la divergence de projets de société.

Fukuyama expédie bien vite l’islam dans la catégorie “anachronisme impuissant”, écrivant : “Malgré la puissance démontrée par l’islam dans son renouveau actuel, il reste cependant que cette religion n’exerce virtuellement aucun attrait en dehors des contrées qui ont été culturellement islamiques à leurs débuts [L’islam] n’offre guère de séductions à la jeunesse de Berlin, de Tokyo, de Paris ou de Moscou”. On peut lui objecter la thèse - certes contestée, mais pas dénuée de fondement - d’Olivier Roy, qui explique les cas récents de radicalisations français par une “islamisation de la radicalité”. Face au nihilisme de nos sociétés occidentales, incapables de répondre aux aspirations des jeunes, le terrorisme islamique est attractif. Ne pouvant pas tout aborder dans ce papier, je vous invite à consulter nos différents articles sur le terrorisme et sur l’islam politique

Écoutons tout de même Luc Ferry venir dans L’Anticonformiste au secours de Fukuyama : “Si le colosse islamiste représente bien l'un des derniers « blocs » à résister à cette unification du monde, l'intégrisme ne pourra jamais se prévaloir de la même légitimité que le communisme. Ce dernier pouvait se penser comme une alternative universelle au capitalisme, potentiellement valable pour l'humanité tout entière, tandis que l'islamisme intégriste, lui, ne saurait nourrir une telle prétention”. Il est certes probable que l’espoir d’un islam universel ne se trouve que dans la tête des salafistes, toutefois, il pourrait voir son audience croître au fur et à mesure que la mondialisation libérale forme un monde à deux vitesses. Un avenir où le monde serait scindé en deux, entre une élite oligarchique et cosmopolite et une majorité de peuples précarisés, qui trouveraient refuge dans l’islam n’est pas à exclure. 
A moins que la Démocratie retrouve sa légitimité perdue, dissoute dans la globalisation. A moins que la Nation fasse son grand retour. A moins que le Peuple retrouve le pouvoir, dont il a été dépossédé. Bref, à moins que l’hypothèse téléologique se révèle fausse.



Ce qui me pousse à contester la téléologie libérale est mon intuition profonde qu’elle est simpliste. Comment l’Histoire pourrait-elle connaître une “happy end”, où tout le monde serait heureux, toutes les nations gagnantes ? Cette hypothèse est contestée de toute part, ne serait-ce que par la question écologique. Au contraire, la téléologie libérale semble vouloir cacher à tout prix une formidable crise de la modernité, une crise engendrée par le libéralisme.


A cet égard, le troisième événement, le plus récent, qui illustre peut-être, je l’espère, un double retour salutaire, est le Brexit. Il me semble qu’il marque le retour de la Nation et le retour du Peuple, le tout via la Démocratie.

Le Brexit a été permis parce que David Cameron a rendu le pouvoir à ses détenteurs : le Peuple. Que ce soit une vraie volonté de rendre la parole aux Britanniques ou un coup politique raté, il n’en demeure que le référendum est bel et bien une arme démocratique, quoiqu’en dise Elie Bataille qui fustige la démocratie directe dans son article Les scleroses de la politique. La démocratie directe est un outil imparfait dans la mesure où les électeurs sont souvent mal informés et que l’émotion et la communication sont devenues les deux tenants de la politique contemporaine. Cependant, il respecte l’intuition fondamentale de la démocratie qu’un De Gaulle avait saisie. Le Peuple est le seul habilité à diriger dans une démocratie. Mais aujourd’hui, un retournement a eu lieu : se déclarer du Peuple est affublé d’un mot aussi vague que péjoratif : “populiste”. Et pourtant, qu’est-ce qu’une République sans Peuple ? La République n’est-elle pas le couronnement politique d’une communauté fondée et instituée au préalable, sous le nom de Peuple ? Réconcilier les institutions - la République - et les sujets - le Peuple -, n’est-il pas l’unique moyen de sortir de l’impasse actuelle ? En ce sens, le référendum donne à l’action politique une légitimité certaine.



La “révolte des élites”


“La fin des élites” tirait le perspicace journal italien L’Espresso, mettant en relation différents indicateurs politiques : Brexit, montée du FN et du M5S ou encore phénomène Trump. Ces quatre événements marquent incontestablement la réaction du Peuple face à “la révolte des élites”, théorisée par le philosophe Christopher Lasch. Après avoir abandonné le Peuple, les élites mondiales cherchent désormais à gouverner sans lui. Contrairement à beaucoup d’autres dirigeants occidentaux, Cameron avait manifestement encore en tête la définition de la Démocratie : “le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple”. Pas “des élites, par les élites, pour les élites”. Comment s’appelle la forme de gouvernement où une petite minorité de riches accapare le pouvoir ? L’oligarchie. En votant “Leave”, le Peuple a sauvé la Démocratie. 

La réaction pitoyable de Gaspard Koenig est à ce titre révélateur. Il écrit dans une tribune pleine de ressentiment et de bêtise : “Ce référendum a fait resurgir l'autre Angleterre, celle des hooligans et des Little Englanders. Cela semble méprisant? Oui. Je hais les nations, épiphénomène sanglant de l'histoire humaine, et méprise les nationalistes. La «souveraineté nationale», c'est un os à ronger lorsqu'on a perdu la seule souveraineté qui compte: celle de soi-même. [...] Oui à la démocratie, non au «peuple», fiction de romancier.” Rarement on aura entendu nos élites s’exprimer publiquement de manière aussi méprisante. La guerre larvée entre les élites et le Peuple éclate désormais au grand jour. Nicolas Sarkozy avait entamé cette rupture avec une brutalité qui lui est propre lorsqu’il dédaigna la volonté des Français, exprimée dans les urnes le 29-Mai 2005, et signa le traité de Lisbonne, à peine arrivé à l’Elysée. Mais en matière d’abandon du peuple, le PS n’est pas non plus en reste (voir à ce sujet : La sociale-démocratie hollandaise n'est pas de gauche). Les appels à revoter suite au Brexit montrent explicitement que la “révolte des élites” n’est pas typiquement française, tout comme les fraudes lors de l’élection présidentielle autrichienne ou encore le succès de Donald Trump aux États-Unis. La “révolte des élites” est un phénomène de très grande ampleur, peut-être la pire crise socioculturelle de la post-modernité.

Il est ironique que la contestation du système libéral parte des États-Unis, pourtant son berceau. Henri Hude, philosophe et ancien directeur de Stanislas, écrit à ce propos dans son blog : “Aux Etats-Unis, cœur du système, la manipulation de la démocratie devient difficile. La Maison Blanche devient accessible, soit à un socialiste, soit à un populiste autoritaire, tous deux anti-oligarchiques, anti-impériaux et hostiles à l’économie néolibérale. L’establishment ne peut plus imposer facilement des candidats. Internet compense sa puissance médiatique. Des candidats sans appui dans l’oligarchie arrivent à se financer en additionnant des millions de petites contributions. La corruption de classes politiques pseudo-démocratiques devient évidente”. Sa thèse est que le libéralisme libertaire est en bout de course. “Idéologie dégradée dans laquelle liberté signifie indépendance individuelle séparée du vrai et du bien ; d’où : monopole culturel du nihilisme et de l’amnésie, économie d’appropriation, abaissement de la démocratie par la technocratie et l’aristocratie d’argent”, l’effondrement du libéralisme est inéluctable, pense Henri Hude, de la même manière que le communisme s’est éteint, rongé de l’intérieur et incapable de maîtriser le système qu’il avait engendré. Jean-Paul II était le pape de la fin du communisme, François serait celui de la mort du libéralisme. Pour autant que cette analyse soit contestable et incertaine, il reste qu’elle démontre avec brio l’échec de la téléologie libérale due tout simplement à l’incapacité du système libéral à assurer la paix et la prospérité qu’il nous avait promis en 1991. 



Il faut défendre l’État-Nation


La singularité du moment historique que nous vivons s’explique par la conjugaison de ce retour du Peuple et d’un retour de la Nation, que toutes les téléologies avaient déclarée surannée et anachronique face à l’inéluctable globalisation.

Pierre Manent, l'un des plus fins penseurs du malaise démocratique occidental
La meilleure façon de rentrer dans cette forme politique originale et, je le pense, optimale, est sans doute La Raison des Nations de Pierre Manent, philosophe dont la lucidité et la hauteur d’esprit n’est plus à prouver. Laissons-le faire l’éloge de l’État-nation : “L’État-nation fut à l’Europe moderne ce que la cité fut à la Grèce antique : ce qui produit l’unité, et donc le cadre de sens, de la vie produisant la chose commune [...] La cité et l’État-nation sont les deux seules formes politiques qui ont été capables de réaliser, du moins dans leur phase démocratique, l’union intime de la civilisation et de la liberté. Ayant subi de profondes transformations liées au déroulement de l’Histoire, l’État-nation a su résister aux bouleversements de la modernité tels que les guerres, et ce, parce que “l’État souverain et le gouvernement représentatif sont les deux grands artifices qui nous ont permis d’accomoder dans la civilisation et la liberté d’incroyables masses d’hommes.” Et Manent de conclure sur la crise du politique que nous connaissons aujourd’hui : “l’État est de moins en moins souverain, et le gouvernement de moins en moins représentatif”

Il est temps de se pencher, avec Pierre Manent, sur les causes du problème. Pourquoi l’État est-il de moins en moins souverain ? Et pourquoi le gouvernement peine-t-il à conserver son caractère représentatif ? 

A cette seconde interrogation, Manent explique que l’État-providence a transformé tous les citoyens en des “ayant droits”. Tout le monde étant désormais représenté, le combat pour la représentation - la lutte entre classes pour les droits sociaux, par exemple - s’atténue. “Nous sommes entrés dans une ère de “malheur représentatif” d’une espèce inédite”, explique le philosophe, sans compter que l’individualisme et le délitement du lien social ont affaibli les consciences de classe, menant à “l’aliénation croissante des citoyens”. Il devient donc urgent de restaurer une véritable représentativité, condition sine qua non au recouvrement pour les politiques de leur légitimité. Il y a quelques temps, je m’interrogeais sur cette problématique, en lien avec le nouvel outil politique qu’est Internet. Ces réflexions, publiées dans Démocratie numérique : enjeux et limites, restent d’actualité.


La première interrogation est encore plus fondamentale car nous pensons avec Manent que ”le gouvernement représentatif suppose l’État-souverain”. Elle est en lien direct avec une notion politique complexe : la souveraineté. C’est une problématique plus que jamais d’actualité, comme l’a compris Natacha Polony, auteur d’un remarquable texte pour le Comité Orwell intitulé : Parler de souveraineté a plus de sens que jamais. Que dit la jeune intellectuelle en substance ?

Voici un exposé de son propos, de manière claire et concise, je l’espère, appuyé de quelques citations. Rappelant la marginalisation des souverainistes de tout bord par les Joffrin, Attali, BHL et FOG, symboles d’une doxa déclinante qui s’accroche désespérément à leurs positions médiatiques, Polony écrit : “l’extension du libre-échange à travers différentes structures supra-nationales pour accompagner la mondialisation des échanges et la globalisation des normes et des cultures, nous est présenté à la fois comme bon moralement et inéluctable. Bon parce qu’inéluctable”. L’édifice libéral tient uniquement grâce à sa téléologie. Cette prétendue inéluctabilité est intimement liée à une vision néolibérale de l’économie comme une science dure. Mais cet économisme n’est pas aussi évident. Les crises à répétition, les multiples débats entre économistes montrent bien à quel point l’économie est une science molle, et que ses recommandations et lois doivent être prises avec de multiples précautions. Or, si véritablement, l’injonction thatchérienne “il n’y a pas d’alternative” est vraie, “si la globalisation relève de la fatalité, il n’y a rien à choisir. Il n’y a pas de liberté possible face à la nécessité. Mais alors sommes-nous encore en démocratie ?”.

Apparaît dès lors la question de la souveraineté car “il n’est pas de démocratie sans l’exercice sans l’exercice par le peuple de la souveraineté nationale”. Citant Louis Le Fur : “La souveraineté est la qualité de l’État de n’être obligé ou déterminé que par sa propre volonté” et le discours magistral de Séguin contre Maastricht, Polony rappelle ensuite que “la souveraineté est une notion globale et indivisible. La découper, c’est la vider de sa signification”. En ce sens, l’Union européenne n’est qu’”un contrat : une délégation temporaire de souveraineté en échange d’avantages et de protection. Temporaire, tel est bien l’enjeu. La base de la démocratie, c’est que le peuple peut changer d’avis. Nulle génération ne peut enchaîner les suivantes, leur interdire d’exercer leur propre souveraineté. Ce qui a été fait, donc, doit pouvoir se défaire. Sans quoi il n’est pas de démocratie”. Refuser la souveraineté, c’est refuser la démocratie. Donc, “à moins d’estimer que la mondialisation des échanges implique la disparition nécessaire de la démocratie, on conviendra que rien ne justifie son abandon au profit d’une technocratie détérritorialisée”.
“Si la mondialisation est un fait, la globalisation est une idéologie”. Et le moyen d’en sortir est l’État souverain. 

Bien malgré lui, François Hollande nous a donné une illustration parfaite de cette démonstration : l’état d’urgence. “Est souverain celui qui décide de et lors de la situation exceptionnelle” écrit Carl Schmitt dans Théologie politique. Quand, après les attentats de novembre 2015, le Président a déclaré l’état d’urgence, il a, par une simple décision, suspendu l’État de droit, la sécurité primant sur la liberté dans nos sociétés modernes. Ce décisionnisme révèle qui est véritable souverain : “celui qui décide en cas de conflit, en quoi consistent l’intérêt public et celui de l’État, la sûreté et l’ordre publics, le salut public”. Comme quoi, en ces temps troublés, la souveraineté est plus que jamais déterminante. 



Le conservatisme, remède au Progrès


En fin de compte, ce qui est en cause dans ce papier est bien la croyance au Progrès. Avec une majuscule, il se confond parfaitement avec la téléologie libérale qui donnerait un sens à l’Histoire. Dans mon papier La nouvelle bipolarisation française, j’avais repris la distinction effectuée par Paul-François Paoli dans son essai Malaise de l’Occident. Celui-ci oppose le progressisme libéral au conservatisme, écrivant “à l’opposé du progressisme, la vision conservatrice suggère que l’homme est d’abord une créature avant d’être un sujet, et qu’il ne peut accéder, par ses seules forces, à sa propre dignité”. Dans l’interview qu’elle nous a accordé, Laetitia Strauch-Bonart valide ce clivage, “en revanche, le conservatisme ne s’oppose pas au changement, au contraire, car le point de départ de sa réflexion est le changement : que faut-il changer, ne pas changer ? Quand le monde change, faut-il l’accepter ou non ? Et si oui, comment et à quelle vitesse ? Car pour conserver quelque chose, vous devez souvent le modifier.” Contre la téléologie libérale et la croyance au Progrès, elle ajoute : “Ce que le conservateur regarde avec ironie, c’est le Progrès avec une majuscule, cette idée que l’histoire va dans un sens – et un sens déterminé à l’avance. Cette direction est soit donnée par une technique dénuée de tout contrepoids moral, soit par une conception de la société où celle-ci doit toujours s’émanciper davantage – c’est le progressisme”.

A un niveau politique, un conservatisme bien compris - loin des caricatures de la doxa qui en fait un système de pensée passéiste et réactionnaire - est assurément un outil efficace contre la post-modernité progressiste.


Pour approfondir :

- Après le Brexit. Le présent et l’avenir de l’Europe en dix points, par le philosophe Henri Hude, membre de L’Avant Garde. Les points 7, 5, 8 et 10 sont particulièrement intéressants.

- Brexit : il existe une civilisation européenne, mais pas de peuple européen, par l’historien Louis Manaranche (interviewé par Le Prisme ici).

- Brexit: on refait le match? de Mickael Ehrminger : “Alors que les peuples demandent plus de démocratie et une Europe moins envahissante, allant dans le sens des intérêts nationaux, on leur sert une vieille soupe froide européiste allant vers une dissolution de plus en plus poussée des identités nationales et une intégration mortifère”

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