lundi 5 septembre 2016

Génération désenchantée ?


Qu'est-ce que donne un dialogue entre deux jeunes férus de politique qui discutent et exposent leurs points de vue respectifs sur l'actualité des derniers mois ?
Voici le dialogue entre Elie Collin et Lyvann Vaté, 16 ans, qui tient le blog son propre blog littéraire et politique) et a collaboré à La Règle du jeu, la revue de BHL, Zone Critique, Contrepoints et Causeur.


Elie Collin : Des études controversées ont établi que les jeunes Britanniques auraient voté à 65% environ contre le Brexit. Aujourd’hui comme hier, on nous refait la fable de la jeunesse optimiste et donc forcément europhile (Après tout, la construction européenne, c’est l’avenir, non ?) L’État-nation est surannée. Ce sont des phrases que j’entends souvent lorsque je discute avec des amis.
Du haut de mes 17 ans, et avec ma faible expérience, j’ose objecter naïvement : et après qu’aurons-nous ? La “Fin de l’Histoire”, me répondent-ils, à savoir l’extension du nouveau triptyque sacré : le système capitaliste, la démocratie libérale et la religion des Droits de l’Homme.
J’ai beau n’avoir d’autre diplôme en poche que le bac, je ne peux m’incliner devant une telle supercherie. Les nationalismes nous ont conduit à la guerre, la fin des nations doit nous en éloigner ? Mes cours d’histoire m’ont appris que l’Histoire n’est pas aussi simple. Je ne marche pas.

Lyvann Vaté : Le plus amusant est que ce sont les jeunes qui ont préféré le statu quo, et les plus âgés qui ont choisi l'aventure ! J'ai peu à dire sur le départ du Royaume-Uni de l'Union Européenne. Le choix des britanniques de quitter ce système est un choix respectable. Mais à mon avis, ils se sont trompés de cible : hors de l'UE, ils continueront de connaître la loi des marchés financier et du capitalisme. Sortir de l'Union n'est pas sortir de la planète Terre ! Cela dit, ne nous mentons pas : la présence de cette île au sein de l'UE a toujours été assez artificielle. A l'inverse, la France est un des piliers de l'UE : ses pères Monnet et Schuman étaient Français et, géographiquement, notre pays occupe une place centrale. C'est une Française – Simone Veil – qui fut la première présidente du Parlement européen. On n'imagine pas une UE sans France : j'ai du mal à croire à un Frexit. Ce qui ne veut pas dire que l'Europe va bien. Le regretté Michel Rocard a lui-même reconnu : « L'Europe est en train de mourir ».
On peut combattre la « fin de l'Histoire », la théorie de Francis Fukuyama selon laquelle suite à la chute du Mur nous vivrions une époque émolliente, calmée par un libéralisme universel. En reconnaissant que l'ultralibéralisme règne, tu lui donnes même raison. Il n'en demeure pas moins qu'à mon avis, nous allons plus vers un « choc des civilisations », théorie de Huntington, que vers une « Fin de l'Histoire »…

Collin : Pour ma part, je pense que le Brexit affaiblit considérablement la construction européenne de manière surtout symbolique. Il met avant tout fin à la croyance largement répandue d’une UE inéluctable. Comme l’a bien rappelé Natacha Polony, “si la globalisation relève de la fatalité, il n’y a rien à choisir. Il n’y a pas de liberté possible face à la nécessité. Mais alors sommes-nous encore en démocratie ?”. Le Brexit me semble une double victoire de la démocratie et de la nation, le tout au profit du peuple (cf. La fin de la "Fin de l"Histoire"). Les élites bruxelloises ont cru pouvoir faire sans celui-ci, devenant de ce fait antidémocratique. Le Brexit vient perturber durablement le plan de Bruxelles.
Nous assistons à la “révolte des élites”, annoncée par Christopher Lasch. Du phénomène Trump au succès de M5S en Italie, en passant par un FN premier parti de France, les partis prétendument “populistes” sont bien en vogue. Et c’est une bonne nouvelle : les peuples se réveillent et refusent radicalement le projet libéral-libertaire de la post-modernité.

Vaté : C'est là que l'on assiste à une étrange union entre les anti-libéraux de droite (comme toi) et les anti-libéraux de gauche, tendance Nuit debout. Il fallait la loi Travail pour mettre enfin Marine Le Pen et Clémentine Autain d'accord sur quelque chose ! Le problème est qu'à force de dire que « c'est une bonne nouvelle » que les populismes soient en vogue, tu commences à accréditer la thèse selon laquelle nous vivons « le retour des années 30 ». Et tu sembles l'applaudir…
Quant au peuple, il ne se « réveille » pas : le premier parti de France n'est pas le FN, mais l'abstention. Il se laisse porter, le peuple, par la soupe populiste que lui vendent les anti-élites. Nuit debout nous a été montré comme « un mouvement populaire » mais il représente quoi, pour le peuple ? La CGT, franchement, c'est peut-être 1 % de la population, et encore. Ils se battent au nom du peuple et parlent en son nom à tort et à travers. Les antilibéraux n'ont pas le monopole du « peuple ».


Collin : Il faut perdre l’habitude de faire du peuple un mouton, un suiveur naïf, imbécile et mal formé. C’est au nom d’une telle conception de ce type que des frustrés du Brexit ont appelé à revoter, Alain Minc allant jusqu’à déclarer : “Ce référendum n’est pas la victoire des peuples sur les élites, mais des gens peu formés sur les gens éduqués”... Triste dédain du peuple. Avant de vouloir retirer le droit de vote au peuple, il me paraît plus urgent de repenser notre système éducatif, qui, censé former des citoyens éclairés, ne produit plus que des futurs consommateurs-producteurs, selon le schéma bien trop connu de l’homo oeconomicus.
Concernant le populisme, je te renvoie aux travaux de Vincent Coussedière, collaborateur à Causeur et auteur d’un remarquable Le Retour du peuple. Il y explique que le populisme est “le parti des conservateurs qui n'ont pas de partis”, qui surgit lorsque les politique se détournent de leur objet premier : le peuple. Ce “populisme du peuple” ne peut se comprendre dans le clivage gauche-droite actuel, les deux s’étant converties au libéralisme. “Social-libéral pour les uns, libéral-social pour les autres”, écrit Zemmour. Le populisme, explique Coussedière, cherche à réconcilier le peuple (abandonné par la gauche) et la nation (abandonnée par la droite).

Vaté : La remarque d'Alain Minc est malheureuse, en effet. Mais, quand tu dis que le système éducatif ne produit que des « futurs consommateurs-producteurs », ne fais-tu pas toi aussi du peuple un « suiveur naïf, imbécile et mal formé » ? Entre la gauche Macron et la droite Juppé, il y a je te le concède, assez peu de différence. Quant au système éducatif français, en voulant noyer les inégalités dans un relativisme généralisé, il trahit sa fonction originelle, qui était de donner à chacun la chance d'assimiler une culture riche. Nuit debout, je m'y attarde, incarne une sorte de synthèse entre Muray et Orwell : on « réenchante le débat », on « réinvente la démocratie », et, en bons disciples de feu Stéphane Hessel, on « s'indigne » tout son saoul, tous ensemble en chantant et en s'amusant gaîment. Et les médias s'émerveillent niaisement comme la parentèle au-dessus du berceau où le nouveau-né formule son premier babil. C'est une manière de détourner les yeux devant ce que contient ce mouvement de dangereux, en sus de globalement bête.

Collin : La déclaration de Minc est surtout symptomatique d’un système libéral qui se sent perdu et se radicalise, devenant même intolérant - le comble pour des libéraux ! Je pense qu’il faut revenir à l’intuition de Jean-Claude Michéa de l’unité du libéralisme pour comprendre le “malheur français” (Marcel Gauchet). La gauche, porteur du libéralisme sociétal, et la droite, promoteur du libéralisme économique, étaient vouées à converger. Cette proximité, comprise très tôt par Michel Foucault, a mené à la synthèse libérale-libertaire, caractéristique de nos élites post-modernes. Aujourd’hui, c’est ce système libéral-libertaire qui est contesté à sa gauche par Nuit Debout, mouvement anti-libéral, et, à droite, par les Veilleurs et Limite, mouvement anti-libertaire et écologiste intégral. De la même manière que, pour reprendre ta métaphore, je ne pense pas qu’il soit niais de s’émerveiller devant les premiers balbutiements d’un nouveau-né, ne sous-estimons pas le renouveau qu’incarnent des mouvements certes restreints mais radicalement nouveaux comme les Veilleurs ou Nuit Debout.

Vaté : J'ai de l'affection pour les Veilleurs, car ils n'ont à ma connaissance, jamais craché sur personne. Ce qui n'est pas le cas de Nuit debout. Et puis les Veilleurs ont montré leur tolérance et leur volonté d'entrer en contact avec Nuit debout, qui les a chassés avec violence. Je ne mettrais pas d'ailleurs les deux sur le même plan. On a d'un côté un réel groupe de réflexion, autour de l'humanité, du conservatisme, de l'écologie, des lecteurs, des penseurs comme la revue Limite. De l'autre côté, une prétendue « révolution » constituée d'une poignée de gens à peu près tous d'accord entre eux qui s’assoient en demi-cercle pour voter l'abolition du capital. « Nous ne venons pas en paix » a assené Lordon – qui « vaut bien un Althusser sur le plan des idées » assure Autain – pour justifier l'agression d'Alain Finkielkraut. Pour un mouvement « pacifique », cela devrait faire réfléchir… Donc je ne sous-estime pas du tout le potentiel de Nuit debout ; au contraire quand un mouvement qui se veut « politique » trouve des excuses et des prétextes à des violences sur des biens et des individus, j'y détecte un haut potentiel… de dangerosité.

Collin : Ne confonds pas dangerosité et radicalité. Au vu de la situation politique, économique, sociale et culturelle actuelle, il convient d’adopter un programme d’action radicalement différente, d’insuffler des idées neuves - mais pas nécessairement progressites ! Les Veilleurs comme Nuit Debout témoignent, je pense, de la soif d’engagement de la jeunesse française. Celle-là même qu’on dit désenchantée, droguée par le smartphone et la télévision, bonne à rien, se lève, s’engage, se pose des questions et, in fine, conteste le mortifère héritage libéral-libertaire de Mai-68. Du moins, je l’espère.


Vaté : Nuit debout ne conteste pas mai 68 ! Il s'en réclame, au contraire, mais trahit totalement cet héritage puisque le soixante-huitisme, c'était l'échange, la discussion entre personnes en désaccord, un peu formés sur la question. Nuit debout, qui exalte le mélange et le partage, refuse l'altérité idéologique. Je suis d'accord pour insuffler des idées neuves, mais pas en ravivant les chimères marxistes, qui, rappelons-le, n'ont fonctionné ni en Chine, ni en URSS, ni à Cuba, ni en Corée du Nord, ni en Yougoslavie, etc. Alors que la France vit sous la menace constante et sans précédent d'un terrorisme islamiste qui a désigné l'Occident comme objet de leur barbarie, les extrême-gauchistes entrent en guerre contre l’État français, les forces de l'ordre et Myriam El Khomri. Le libéralisme se meurt ? Tant mieux, sembles-tu dire. Reste à savoir, désormais, si en sortant de la thèse de Fukuyama, c'est celle de Huntigton qui va se vérifier. La fin de la « la Fin de l'Histoire » qui déboucherait donc sur un « choc des civilisations »… Notre génération, devant l'avenir funeste qui se dresse, aurait des raisons d'être désenchantée.

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