vendredi 9 septembre 2016

Misère de la sociologie (1/2)



Comment une discipline aussi fine et pertinente comme la sociologie a-t-elle pu tourner aussi mal ?

Avec des précurseurs aussi célèbres que Montesquieu, Comte ou Tocqueville, et des fondateurs aussi intelligents que Durkheim, Tarde, Weber ou Pareto, la « philosophie de la société » partait sur de bonnes bases et pouvait prétendre à une certaine scientificité. C'était sans compter une difficulté consubstantielle à la discipline, à savoir que la puissance du sociologue risquait de compromettre son objectivité. Quand on a une arme de destruction massive telle que la sociologie, il est difficile d'en user avec circonspection. Autrement dit, le risque d'idéologisation de la discipline était grande. Et le risque devint réalité avec l'avènement de la « sociologie critique » dans les années 1960 et son développement postérieur.

Pour comprendre comment la sociologie a pu être si pervertie, il faut remonter aux intentions premières des sociologues. Analyser objectivement et scientifiquement la société en fait apparaître les maux, des maux qu'il est difficile de ne pas vouloir soigner. Toutefois, du moment que l'on avance des solutions aux problèmes identifiés scientifiquement, on sort de l'exactitude scientifique, entrant dans le domaine de la politique, voire de l'idéologie. On peut même se demander si ce n'est le risque consubstantiel à toute étude de la société de chercher à l'améliorer ? Toujours est-il que la sociologie contient en elle-même ce risque élevé de dérive idéologique.

 

La dérive constitue la « sociologie critique » naît donc de ce risque intrinsèque à toute science humaine. Mais son avènement est lié à contexte historique bien spécifique. Nous sommes dans les années 1960. La gauche révolutionnaire commence à prendre sérieusement conscience de l'échec du communisme en URSS, ainsi que de la « droitisation » des classes populaires, comme le note Jacques Ellul « le prolétariat n'est plus le moteur de la révolution ». Pour la gauche, il s'agit d'inventer un nouveau sujet révolutionnaire, c'est-à-dire un nouveau type d'individus aliénés à émanciper. Pour comprendre la démarche de la gauche et sa mutation dans les années 1960, il faut bien garder à l'esprit la raison d'être de la gauche, son but affiché : la justice. Or, là où la sociologie critique gauchiste sera particulièrement perverse, c'est que, ne trouvant plus d'individus à émanciper pour étendre la justice et ne voyant toujours pas « les lendemains qui chantent », elle va inventer, monter de toute pièce une forme d'aliénation, dans une dialectique très marxiste de dominants/dominés. En d'autres termes, le sociologue critique a pour objectif de dévoiler des rapports de domination - pour les déconstruire et les reconstruire dans le sens de plus de justice. Les statistiques servant bien sûr de caution scientifique à une sociologie toujours plus idéologisée. Le sociologue, nous le voyons explicitement ici, sort bien de sa discipline puisqu'il se fait politique. 

La sociologie critique prend le parti des opprimés, ici, des homosexuels ou des femmes, là des immigrés ou des délinquants psychopates qui forment les nouveaux sujets révolutionnaires. On peut s'interroger sur la capacité et la pertinence à faire converger des identités très diverses – quelles revendications partagent un musulman et un homosexuel, par exemple ? C'est que « la pluralité des revendications identitaires se conjuguera [dans l'idéologie multiculturaliste] à travers la figure de la diversité », écrit Mathieu Bock-Côté dans son excellent Le multiculturalisme comme religion politique.

La sociologie indiquant aux prétendus « opprimés » qu'ils sont discriminés, même s'ils n'en ont peut-être pas conscience, comment ne pourraient-ils pas se révolter contre le système discriminatoire ? Car il faut bien saisir la puissance de déconstruction de la sociologie critique. En dénonçant les institutions comme discriminatoires et oppressives, elle les force à évoluer vers plus de justice ; l'action étatique exécutant en pratique ces mutations théoriques étant appelée « politique des identités ». Ainsi, l'école, accusée par Pierre Bourdieu de reproduire les inégalités et de transmettre la culture dominante, subira un permanent nivellement par le bas. Ainsi, la famille, dans laquelle le mari opprimerait sa femme – si, si, regardez les statistiques de répartition des tâches domestiques, assurent des sociologues -, sera abattue. Ainsi, la nation, à laquelle on reproche d'aliéner les immigrés en les forçant à adopter la culture nationale, se convertira de force au multiculturalisme.

Pierre Bourdieu, pape de la sociologie critique, éminent déconstructeur de l'école
Quel est le problème, me direz-vous, si cette « politique des identités » inspirée par la sociologie critique produit véritablement plus de justice ?

La première des quatre objections est d'ordre conceptuel. Elle peut être formulée ainsi : la sociologie enferme les individus dans une identité – celle du groupe discriminé -, niant par la même... leur liberté ! N'est-il pas curieux et paradoxal que de vouloir libérer, « désaliéner », l'individu en l'enfermant ? Par exemple, la personne homosexuelle se trouve catégorisée, étiquetée, par la sociologie critique et se trouve réduite à cette identité, qui n'est pourtant qu'une infime partie de sa personne. On voit ainsi l'imposture sociologique qui réduit son objet d'étude à des fins politiques. Ce réductionnisme sociologique est évidemment plus aliénant que l'institution de départ, que les sociologues ont décrété aliénantes.

Sans tomber dans l'individualisme radical de la pensée sociologique libérale qui fait de l'individu un entrepreneur de lui-même, niant par là même toutes influences, il est nécessaire d'affirmer la non-validité des hypothèses réductionnistes de la sociologie critique. Il s'agit de penser l'individu inscrit dans plusieurs groupes intermédiaires participant de manière inégale à la constitution de son identité. Par exemple, la personne homosexuelle peut être aussi écologiste, aussi auvergnate, aussi catholique, etc. Il est scandaleux qu'à des fins politiques, le lobby LGBT réduise cette personne à une victime, discriminée par la société et aliénée par ses institutions, et qui devrait donc se révolter contre celles-ci.

La deuxième difficulté est due à la position même du sociologue. Comme l'écrit Luc Boltanski dans De la critique, la sociologie critique a pour effet de « creuser l'asymétrie entre des acteurs abusés et un sociologue capable de leur dévoiler la vérité de leur condition sociale ». De cette puissance inouïe du sociologue, le philosophe Francis Wolff, professeur à l'ENS, en conclut dans Notre humanité au risque d'un détournement de la discipline sociologique à des fins totalitaires. « Puisque la « science » montre que l'homme n'est qu'un sujet assujetti, en tout cas un être construit de part en part (par la culture, l'histoire, la langue, le symbolique, etc.), alors il est bien de reconstruire les hommes sur le modèle de ce qu'ils auraient dû être. » écrit-il, après avoir cité le cas exemplaire du communisme.

Vous objecterez que le communisme s'est effondré et que désormais la science est vaccinée contre toute instrumentalisation totalitaire. Ce n'est pas ce que pense Mathieu Bock-Côté, lequel voit dans l'avènement du muticulturalisme une nouvelle tentation totalitaire. Ayant pour objectif l’avènement d’une société diversitaire, l’État multiculturel n’hésitera pas à faire usage de tout son pouvoir pour rééduquer les individus selon ses propres normes. L’éducation est à coup sûr le vecteur majeur de cette rééducation de la société, dont l’exemple de l’introduction de la théorie du genre en cours de SVT sous le ministère de Luc Chatel est significatif. « L'avènement de la société absolument libre sera précédé par un moment autoritaire, celui de l'Etat éclairé par la bonne doctrine - l'Etat multiculturaliste est un État idéocratique. L'Etat absorbera complètement la société, pour la reconstruire selon sa maquette idéologique. » écrit ironiquement Bock-Côté, qui dénonce tout au long de son oeuvre « la mutation de l'action publique qui vient élargir significativement les fonctions de l'Etat pour l'investir d'une utopie reconstructrice portée par une expertise technocratique diversitaire ». Façonner un homme nouveau selon des idéaux n’est-ce pas le propre d’un régime totalitaire ?

Retrouvez la seconde partie de l'article.

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