vendredi 16 septembre 2016

Misère de la sociologie (2/2)

Retrouvez ici la première partie

Après ces objections conceptuelles, les deux autres difficultés sont pratiques. La troisième remarque concerne la liberté individuelle, sacro-saint principe des déconstructeurs – qu'on voit ici clairement au service du projet libéral : « les fins de l'individu doivent être toutes-puissantes » disait Hayek. Le moyen de cette émancipation absolue qu'a choisi les libéraux est donné par Vincent Peillon : « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d'arracher l'élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix ». Mais n'est-il pas impossible, absolument utopique, de vouloir créer un individu complètement indéterminé ?

D'une part, il est certain que ce n'est pas l'école, désormais incapable d'inculquer un savoir à tous ses élèves, qui donnera « la liberté du choix », souhaitée par M. Peillon. Mais, d'autre part, quand bien même l'école, ou toute autre instance socialisatrice, parviendraient à ce résultat d'une totale indétermination, par rapport à quoi l'individu se construirait ? Vouloir un individu indéterminé, déraciné, c'est le rendre nu et seul, esclave. Des autres. Et de soi-même.

Vincent Peillon
A cause d'une mauvaise compréhension de la notion d'émancipation, il semble que nous rejoignons alors le projet libéral d'édifier une société de consommateurs, asservis par leurs pulsions immédiates. Et cette société rêvée par les libéraux n’est autre qu’un totalitarisme ayant « pris un visage qui nous est familier et dont jamais nous ne voudrions nous séparer » selon les mots d’Augustin Talbourdel dans son remarquable Pourquoi Orwell avait raison. Souhaitant émanciper l'individu, la sociologie critique ne l'a qu'asservi un peu plus au Marché et à ses pièges. « Les injonctions à la performance économique, esthétique, sociale, sexuelle, comme les nouvelles formes de censure et d'addiction, notamment sur internet, prospèrent en effet sur les ruines des institutions traditionnelles et sont des maîtres d'autant plus violents qu'ils ne sont soumis à aucune finalité », écrivent Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokvaw, dans Nos limites, leur manifeste pour une écologie intégrale. Ils rappellent judicieusement que l'émancipation n'est pas « un refus radical de tout déterminisme, c'est-à-dire de toute influence donnée et définie a priori, comme si rien ne devait échapper à la volonté individuelle, seule souveraine de cet empire sans frontières que serait l'existence humaine ».

Une véritable éducation, permettant une véritable émancipation, est une transmission éclairée d'un héritage, auquel l'individu sera effectivement libre d'adopter, d'enrichir, d'améliorer, pour ensuite le transmettre à sa descendance. L'éducation est la transmission d'une tradition vivante. « Tradition » est un mot qui effraie à tort nos progressistes, car, explique Fabrice Hadjadj dans son recueil de conférences Puisque tout est en voie de destruction, « la vraie tradition ne consiste pas à tout conserver de ce qui se faisait hier, mais à en transmettre l'essentiel ».


Enfin, la quatrième conséquence néfaste de ces politiques multiculturalistes, qui, nous l'avons vu, répondent largement au projet libéral, concerne le Droit. Elle pourrait être résumée ainsi : dans la mesure où la « politique des identités » oppose les individus en les communautarisant, il en résulte une version libérale de la guerre de tous contre tous. Reprenons la démonstration depuis le commencement.


Jean-Claude Michéa, grand critique français du libéralisme
Le Droit libéral, nous dit Jean-Claude Michéa dans L'Empire du moindre mal, n'a pour autre critère de légitimité « les exigences de la liberté elle-même ; lesquelles se résument, pour l'essentiel à la seule nécessité de ne pas nuire à autrui ». Or, par hypothèse, le relativisme libéral récuse toute conception supérieure du Droit, toute éthique universelle qui permettrait d'établir de manière universelle et objective une distinction entre Bien et Mal. Le libéralisme se trouve par conséquent « confronté à un nombre croissant de problèmes de société, manifestement impossible à résoudre de façon cohérente dans le cadre strictement technique qui lui est imparti » et Michéa de citer comme exemple la dépénalisation des drogues, le blasphème, l'enseignement de certaines disciplines à l'école et la prostitution. Sauf que, comme l'a montré la récente controverse autour de cette dernière, il y aura toujours des individus qui se déclareront « atteints dans leur liberté » par la légalisation de fait de telle ou telle pratique - il n'en saurait être autrement étant donné l'évidente pluralité d'opinions dans une société donnée. 

Le Droit libéral se trouve donc soumis à « la variation incessante des différents rapports de force qui travaillent l'opinion et la société », autre nom de la guerre de tous contre tous. D'où la nécessité de la recherche d'une éthique universelle, objective car basée sur la nature même de l'homme. D'où la nécessité de lutte contre les déconstructeurs – hier, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida ; aujourd'hui, Marcela Iacub, Eric Fassin, Beatriz Preciado et Daniel Borillo - qui, avec une remarquable efficacité, s'acharnent contre cette éthique universelle - cette « déconstruction des déconstructeurs » fera l'objet d'un prochain article. 

Eric Fassin, sociologue critique, farouche déconstructeur, sévissant (trop) souvent dans Libération
En somme, et comme souvent avec la gauche post-socialiste, ce sont les notions mêmes de communauté, de collectivité, qui sont attaqués, car dans l'espace public « pluraliste », recomposé par l'Etat « diversitaire », lui-même appuyé par la sociologie critique antidiscrimnatoire, « il n'y a que des communautaristes », déplore Bock-Côté. Ainsi, la sociologie critique « génère une dynamique de regroupement identitaire chez les acteurs sociaux […] C'est une dynamique de désaffiliation généralisée qui entraîne une décomposition de la communauté politique ». 
Finalement, la guerre de tous contre tous, résultat de l'absence de référence commune objective, débouche sur une absence de consensus sur les mœurs, sur une décomposition de toute communauté, autre que le communautarisme, et donc, sur l'ingouvernabilité du pays. En cela, on peut affirmer sans trop de difficulté que le libéralisme est une pensée profondément impolitique. Ce n'est pas un hasard si Michel Foucault, qui a consacré son célèbre cours Naissance de la biopolitique au néolibéralisme. Il avait perçu avec une grande acuité le potentiel critique de l'idéologie libérale contre le système politique, hérité de la philosophie politique traditionnelle. Il a su détourner le mot d'ordre du néolibéralisme "On gouverne toujours trop" en demandant : "Pourquoi gouverner ?".
Le libéralisme est fondamentalement un anarchisme

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