lundi 28 novembre 2016

Sexe et publicité : libération ou asservissement ?


Voilà quelques semaines maintenant, j’étais en voiture derrière un bus, quand mon horizon s’est trouvé encombré par l’une de ces grandes affiches criardes, exposées en permanence aux regards indifférents de la foule sur nos voies publiques. Fond violet, grosse pomme rouge croquée : Gleeden avait encore frappé. 


Gleeden : l’immoralité publique



Entendons-nous : durant ces campagnes de pub, la France entière voit défiler dans son environnement proche, jusqu’en format maxi sur les murs du métro, ces larges invitations aux relations extraconjugales, titrant par exemple : « Etre fidèle à deux hommes c’est être deux fois plus fidèles » ou « Contrairement à l’antidépresseur, l’amant ne coûte rien à la sécu » ou encore « Par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité ».

Phrases accrocheuses, jeux de mots… le site de rencontre a plus d’un tour dans sa poche afin de faire franchir le pas de l’adultère à toujours plus de femmes. 
Comment ? Vous ne trompez pas (encore) votre mari ? Voyons, Madame, ce n’est pourtant pas grand chose : voyez plutôt, on l’affiche même dans le métro. 

J’avoue que ma réaction fut d’abord une grande surprise, un étonnement sans borne. Surprise de voir comme on peut facilement pervertir la morale grâce au relativisme : Gleeden, en mentionnant la sécurité sociale, traite le sujet comme si tout se valait, abaissant le fait de tromper son mari à un simple antidote contre la dépression. Le système publicitaire du site exploite, sans en avoir l’air, les voies intellectuelles les plus perverses en banalisant ce qui, dans l’ordre moral occidental, est perçu comme interdit, comme en témoigne l’article 212 du code civil, qui dispose que « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance. » Tout n’est pas perdu, un ordre moral semble encore subsister dans la juridiction française.

Seulement, le plus ahurissant dans cette campagne n’est pas le message qu’elle véhicule, mais plutôt le fait que l’on puisse voir ses affiches partout. L’immoralité est ainsi exposée aux yeux de tous, des plus jeunes aux plus vieux, venant ainsi mettre sur le même plan une relation de couple engagé par le mariage et une amourette de site de rencontre qui est, dans ce cas précis, pensée pour se faire dans le dos du conjoint. Toute considération religieuse exclue, il faut avouer que le tour de force est particulièrement énorme et que cela en dit long sur l’état de dégradation de notre conscience collective.

Mais ce n’est pas tout, car il semblerait que ce phénomène se généralise ; la maladie des campagnes de pub, quand elles touchent à la sexualité, ne se restreint pas à cet écart de conduite regrettable de Gleeden. Il apparaît comme évident que le domaine public a de moins en moins de scrupules à afficher – donc cautionner – des publicités dont le dénominateur commun semble être l’immoralité. 


Adopte un mec : une guerre entre l’homme et la femme


Je vois également un exemple édifiant dans les récentes campagnes Adopte un mec, autre charmant site de rencontre qui présente l’homme comme un objet à la disposition de la femme. Les affiches, là encore largement répandues, représentent l’être masculin soit comme une marchandise, que l’on choisit, que l’on consomme puis que l’on jette, soit comme un jouet, dont on dispose à l’envie et qu’on manipule. Voilà une réelle contradiction pour une société qui se pique de prôner l’égalité des sexes. On entre dès lors dans un rapport de force sans fin entre les sexes ; au lieu de penser l’amour à travers la complémentarité des différences, on l’instrumentalise pour exercer une domination sur l’Autre, qui n’est plus l’être aimé mais l’être dominé.


L’Etat relativiste


La trouvaille publicitaire de ces derniers jours diffère des deux dernières, mais témoigne encore d’une grande impudeur dans l’affichage de la sexualité dans l’espace public, sans aucune considération morale. Il s’agit d’une campagne du ministère de la Santé contre le VIH et autres Maladies Sexuellement Transmissibles, qui vise une catégorie sociale précise : les personnes homosexuelles.

Stop.

Le premier problème est le suivant : pourquoi une campagne ciblée, qui opère directement le lien entre homosexualité et maladies sexuellement transmissibles, est-elle affichée de manière exhaustive dans un espace où, soyons honnête, la majorité des passants ne sont pas concernés ?

Vient ensuite le problème de la teneur même du message de cette campagne, qui pose là encore problème d’un point de vue moral. Il y aurait beaucoup à dire, mais concentrons-nous sur cette affiche qui titre : Coup de foudre / Coup d’essai / Coup d’un soir

La formule de chaque affiche est triple, ce qui met systématiquement sur le même plan trois expressions, comme ci-dessus. Si le « coup de foudre » sous-entend le sentiment amoureux, ce n’est pas le cas du « coup d’essai » et du « coup d’un soir », qui signifient une sexualité bestiale et irréfléchie, voire immature. 

                               


Le Ministère de la Santé porte donc un jugement clair sur la sexualité en général : dorénavant, tout passant devra considérer que le sentiment amoureux est aussi valable que l’instinct animal, faisant la promotion de la simple « éclate » avec un « inconnu ». Comme avec Gleeden, le « pour la vie » est mis sur le même plan que le « coup d’un soir ». 

Quel programme ! Quelle ambition pour un jeune qui passe devant de telles affiches. Quelle belle vision de l’amour ! Non seulement c'est l'Etat qui s'en mêle, mais en plus, ce faisant, il brouille tout chemin vers une sexualité épanouie parce qu’équilibrée. Ce n'est certainement pas avec un tel relativisme et des coups d'essai dans les bras d'un inconnu que l'individu pourra pleinement se réaliser. Il ne s’agit pas de condamner cela, mais d’attendre de l’Etat qu’il n’érige pas ces comportements en exemple.

Ces affiches sont désastreuses de bêtise, d’abord parce qu’elles donnent une bien piètre image du pouvoir : étant relayées par les services publics, elles délivrent un message du gouvernement. On est face à un pouvoir qui ne réfléchit plus, qui se laisse gagner par un politiquement correct bloquant toute réflexion, et qui ancre le relativisme dans les esprits en colonisant nos imaginaires. Si leçon à donner il y avait dans le domaine de la sexualité – ce qui n’est pas sûr – l’Etat devrait au moins se rappeler qu’il a un devoir d’exemplarité envers les citoyens. 


Balayer toute réflexion critique et laisser place à la bien-pensance ?


De telles campagnes sont faciles à défendre, car il sera aisé de convoquer ou l’homophobie, ou le manque d’ouverture d’esprit. Cependant, le réel débat ne se situe pas du coté de l’homosexualité, mais du côté du devoir de l’Etat, qui affiche ou autorise de telles campagnes ; de la place accordée à la sexualité dans le domaine public ; enfin d’un débat de civilisation : de telles affiches exposées aux yeux de tous souhaitent changer les mentalités, et peut-être y parviendront-elles si personne ne dénonce ce qui le révolte. 

Si nous n’avons pas le courage de brandir les valeurs qui nous structurent aujourd’hui, demain il sera trop tard, car elles auront été aspirées par la spirale relativiste qui dévaste notre société, balayant toute morale et toute réflexion critique, laissant à la place la bien-pensance, qui interdit le blâme.


mercredi 16 novembre 2016

IP #1 : La quotidienneté ambiante

Jankélévitch : « Le présent, c'est-à-dire la quotidienneté ambiante, nous assiège de toutes parts et ne cesse de nous convier à l'oubli des choses révolues ». La course folle des événements nous cherche, nous appelle, nous convoque et nous presse. Chaque jour, ils s'imposent à nous et nous extraient de notre tranquillité, notre solitude et notre silence. Le tohu-bohu du présent ne nous accorde pas un instant de répit. Il nous contraint sans relâche à nous poser incessamment la même question : « Que se passe-t-il ? », dans le même temps qu'il nous condamne à l'hébétude d'une non-réponse. Comprendre ce qui advient, voici donc la préoccupation de notre temps. Et c'est pour le goût de ce périlleux exercice que j'ai accepté la proposition du Prisme d'y tenir une chronique mensuelle, qui s'intitulera Impératif présent. Clin d’œil à l'essai d'Alain Finkielkraut paru en 2002, L'Imparfait du présent, mais aussi jeu de mots sur la conjugaison française dont on tire un sens sous-entendu : quels sont, en somme, les impératifs du présent ?

Ils sont, bien entendu, multiples et nous convient à deux rendez-vous. Le premier consiste, dans la foudroyante rapidité de l'actualité, à ne pas rater le coche. Le second nous invite à prendre le recul nécessaire pour ne pas nous y noyer. Le premier voudrait que nous suivions, à une cadence sans cesse intensifiée, l'enchaînement des informations. Le deuxième désire nous préserver de ce tourbillon pour pourvoir le comprendre.

Me voici donc plongé jusqu'au cou dans ce qu'on appelle « l'actualité ». Hillary Clinton n'a pas terrassé son adversaire vulgaire, qui va faire financer au Mexique un grand mur le long de la frontière sud, qui considère que John McCain n'est pas un vrai héros puisqu'il a été capturé et qui veut interdire l'entrée du territoire américain à la deuxième religion du monde.
L'accession à la Maison-Blanche de Donald Trump est un accident historique, mais cela ne fait pas de son adversaire une personnalité exemplaire. Au fond, confier les codes nucléaires à un homme persuadé qu'Obama est né au Kenya est-il vraiment plus dangereux que de nommer Secrétaire d’État une femme qui a livré des informations secrètes via une messagerie non sécurisée ? Si elle avait été élue, il aurait été de bon ton de rappeler que le soulagement presque généralisé qu'aurait représenté sa victoire ne nous autorise pas à oublier qu'elle incarne, en effet, une professionnelle de la politique, déconnectée du peuple là où son concurrent arrivait à faire passer l'obscénité pour du naturel.

La corruption du système politique aux États-Unis a joué un rôle prédominant dans l'apogée de Trump, et l'affairisme omniprésent du monde politique français est responsable, en partie, du dégoût ressenti par les Français pour leurs représentants. Le précédent outre-Atlantique laisse présager une victoire possible de Marine Le Pen, qui s'est montrée très heureuse de l'élection de son allié américain. On s'étonne d'ailleurs de voir la candidate la plus anti-américaniste de notre pays prendre soudain le capitaliste Trump comme modèle des « vrais gens » et du « vrai peuple ».
Les élections américaines sont à peine refermées. Et, déjà se profilent les présidentielles françaises. Le vote de la primaire à droite aura lieu très bientôt. Sept candidats, donc, six membres des Républicains, et Jean-Frédéric Poisson, du parti chrétien-démocrate se disputent la place pour se porter candidat à l'élection présidentielle de 2017.
Parmi eux, deux favoris. L'un, Alain Juppé, repris de justice, a été condamné à quatorze mois de sursis pour « prise illégale d'intérêts » et ne pourrait même pas passer un concours dans la fonction publique s'il le souhaitait. L'autre, Nicolas Sarkozy, est mis en examen dans deux affaires, l'une dite Bygmalion et l'autre, celle des « écoutes judiciaires » ; son nom reste mêlé à quatre autres affaires : Kadhafi, sondages de l’Élysée, Karachi, Tapie-Crédit lyonnais – (et faisons lui grâce de l'affaire Bettencourt où il a obtenu un non-lieu). L'un a payé pour ses fautes, certes. L'autre reste innocent tant qu'il n'est pas condamné. Mais il n'en demeure pas moins que la droite ne pourra jamais rétablir sa dignité tant qu'elle sera symbolisée par l'inénarrable duo Isabelle et Patrick Balkany, poursuivis dans six affaires judiciaires différentes pour blanchiments de fraudes fiscales, corruption, déclarations mensongères. Le tandem Sarkozy-Balkany représente un univers sclérosé et moribond.
La présidence « normale » à succédé à la présidence« bling-bling ». L'image présidentielle n'en est pas pour autant ressortie redressée : connaît-on plus déplorable que celle du chef de l’État en scooter dans les rues de Paris en route vers sa maîtresse ? La gauche a eu l'affaire Cahuzac, mais, bien qu'émaillé de quelques scandales (affaire du Sofitel, affaire Hollande-Gayet, affaire du Carlton de Lille, affaire Banon, affaire Jean Germain, affaire Morelle, affaire Thévenoud), leur bilan ne comptabilisera jamais l'affairisme de la droite.
Rappelons-nous, en 2007, du Sarkozy qui s'était engagé à ce que « les nominations soient irréprochables » et ne voulait pas être « l'homme d'un clan ». et qui aujourd'hui se trouve à la tête d'un clan qui incarne à lui seul la malhonnêteté par le nombre invraisemblable de retentissements judiciaires auquel il est lié de près ou de loin, et dont nous entendons parler aujourd'hui très régulièrement.
Récemment, et sans que cela ne fasse l'objet de remarque ou question particulière lors des débats de la primaire – je peinerais à trouver une seule démocratie où les choses se dérouleraient ainsi – , l'ancienne ministre de la Justice, Rachida Dati, a insulté son collègue de Beauvau Brice Hortefeux de « facho » et de « voyou » et l'a accusé d'avoir touché de l'argent liquide pour des entretiens privés avec le président. Sans que cela, semble-t-il ne pose un quelconque problème à qui que ce soit. Puis, la même ancienne Garde des Sceaux a demandé le retrait de NKM de l'élection primaire après les révélations du Monde, où l'on apprend, tout tranquillement, que le chef des renseignements, Squarcini, lui a demandé de « tuer Rachida », puis qu'ils ont commenté avec mépris sa vie privée et celle de sa fille.
Est-il tout-à-fait normal que Nathalie Kosciusko-Morizet puisse demeurer candidate à l'élection primaire après avoir été accusée d'avoir en tant que ministre comploté avec le chef des renseignements pour « tuer » politiquement sa collègue – sans même qu'elle soit sommée de s'expliquer ? Peut-on savoir dans quelles circonstances, et sous l'impulsion de qui, Christine Lagarde, qui va être bientôt traduite devant la justice dans le cadre de l'affaire Bernard Tapie-Crédit Lyonnais, est intervenue du temps où elle était ministre des Finances dans cette affaire que la justice caractérise sous le nom « d'escroquerie en bande organisée », et ce tout en demeurant aujourd'hui directrice du FMI, l'organisation monétaire la plus puissante de la planète ? Est-il normal qu'un ancien ambassadeur de France en Tunisie, Boris Boillon, surnommée affectueusement « Sarko Boy », soit appréhendé à la Gare du Nord en possession d'une valise de trois cents cinquante mille euros en liquide ? Est-il absolument crédible que Jean-François Copé puisse prétendre ravauder l'image présidentielle alors que circulent des photos de lui en bermuda dans la piscine de Ziad Takieddine, homme d'affaires tunisien qui a récemment révélé qu'il avait apporté plusieurs valises d'argent liquide à Claude Guéant ? Est-il normal que Michèle Alliot-Marie, esseulée plus que jamais, qui fait cavalier seul en dehors des primaires, puisse se porter candidate à la présidence de la république alors que son passage au Quai d'Orsay reste marqué par son soutien au régime de Ben Ali, soutien dont on se demande encore s'il n'était pas motivé par des vacances et voyages dont elle a reconnu avoir bénéficié, aux frais d'un milliardaire tunisien ?
Le clan Sarkozy s'est suicidé, il ne se relèvera jamais blanchi des casseroles qui le suivent. Ils sont poursuivis par leurs vieux démons. Reste à savoir si Alain Juppé, à son arrivée au pouvoir s'il est élu, saura faire le tri nécessaire et incarner comme semble le penser son allié François Bayrou, la « vérité » et « l'honnêteté » en politique...


Il ne faut jamais dissocier le détail de l'important, le dérisoire du crucial. Le diable, dit par ailleurs un vieil adage, se loge dans les détails. Il est donc primordial de ne pas les sous-estimer. Et il y a un hasard qu'il faut noter, une étrange concordance des dates : quelques semaines tout juste avant l'élection d'un ancien présentateur de télé-réalité à la Maison-Blanche, le lauréat du prix Nobel de littérature était… une rock star, Bob Dylan, l'archétype du chanteur de gauche pacifiste.
A première vue, bien sûr, on distingue à grand peine le lien entre Trump et Dylan. Je le trouve dans la justification embarrassée d'Antoine Compagnon, professeur de littérature au Collège de France : « Au fond, cela me fait assez plaisir qu'ils donnent le prix Nobel à Bob Dylan alors qu'on ne fait que parler de Trump. Dylan est assez bon contrepoids à ce que peut représenter Donald Trump dans le monde. » En réponse à la trumpisation, la droitisation des esprits, il fallait donc réagir ! Et qui paie le prix de cette petite rébellion soudaine ? Les écrivains de ce monde, souvent pressentis depuis longtemps, qui plongent peu à peu dans l'oubli, et qui sont chaque année écartés, comme Milan Kundera, Salman Rushdie ou Don DeLillo. Si, vraiment, il fallait couronner un américain puisque les Etats-Unis n'avaient pas étaient récompensés depuis Toni Morrison en 1993, pourquoi donc ne pas s'être tourné vers Philip Roth, Joyce Carol Oates, ou les psychoses nihilistes de Bret Easton Ellis ? Ou même pourquoi pas, Patti Smith, qui laisse de nombreux romans et recueils poétiques, dont le style, le style littéraire qui imprègnent ses nombreux livres, est marqué par le mouvement punk et la génération beat, qui sont, je l'admets volontiers, partie prenante de l'histoire artistique américaine ? En effet, je ne peux m'empêcher de voir dans le couronnement d'un auteur qui n'a jamais rien publié, un énième coup porté à la civilisation du livre. Des chansons chantées sur un album, il faut le reconnaître, ce n'est pas la même chose, qu'une œuvre poétique aboutie, puissante, travaillée – et parue en livres.

D'autant plus que Bob Dylan n'a pas été récompensé pour la trace marquante qu'il laisse dans l'histoire de la littérature, ni pour sa participation aux productions poétiques de l'humanité, ni même pour avoir su mettre son talent au service de son engagement politique contre la guerre au Vietnam ou la ségrégation. Le prix lui a été attribué pour, je cite, « avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine ». Ainsi les jurés suédois, en nobélisant leurs années de jeunesse délurée, font de la musique populaire un genre littéraire à part entière. Ils institutionnalisent la subversion, ils « académisent » la contestation. En somme, ils érigent au rang de haute culture ce qui jadis se revendiquait de la contre-culture.Voyez donc les mots, à peine croyables, de la poétesse Gabrielle Calvocoressi : « La composition de chansons sera désormais considérée comme un genre littéraire. Un enfant pourra maintenant amener à l’école une chanson de hip-hop, ou d’un autre style musical, et en débattre comme d’une autre forme de littérature. »

C'est cela, en définitive, que je ne pardonne pas aux jurés du Nobel : la dissolution de ce qui est proprement littéraire dans la grande marée de la mode du jour. Et je me désole de voir ainsi une poétesse reconnue applaudir à l'expropriation des chefs-d’œuvre de l'enceinte scolaire au profit du rock, du pop et du folk, voire même du hard-core ou du gangsta rap.

Une ex-vedette de télé-réalité dirige le pays le plus puissant du monde.
Une rock star a reçu le prix Nobel de littérature.
Et bientôt on aura du 50Cent à l'agrégation de lettres modernes.
Notre époque n'est pas celle des années trente. Elle ne ressemble à aucune autre.
Chaque jour, pour peu qu'on ouvre les yeux, elle offre son lot de surprises.
Je ne m'en remets pas. Et je ne m'en lasse pas.

vendredi 11 novembre 2016

Trump ou les limbes de l'Amérique


  Jamais sans doute les pro-Trump, même en rêve, n'avaient imaginé la soirée électorale de ce mardi soir. Les résultats tombent, l'écart est immédiat entre Hillary Clinton et Donald Trump, et il ne se réduira jamais vraiment. C'est là le sadisme d'un soir du système électoral américain : la défaite est longue et douloureuse, Times Square devient étrangement silencieux, presque mort. Et pour cause, la victoire de Trump, et non la défaite d'Hillary Clinton, éternelle perdante, signe la mort d'une certaine Amérique et semble tourner une page dans l'idéologie nationale des Etats-Unis. Néanmoins, il est trop tôt pour affirmer que le mandat effectif de Donald Trump laissera une trace de l'histoire, inscrite au vitriol ou non. Mais la simple élection de celui-ci dévoile à l'Occident progressiste, et trop optimiste, une sombre réalité à la fois d'ordre politique et sociologique.
  Tous ceux qui redoutaient sans y croire une victoire de Donald Trump sont sous le choc, et ils sont en leur droit. Mais manier l'émotion et hurler au désespoir, c'est venir sur le terrain de Trump pour convaincre les convaincus et renforcer les partisans du républicain. Michelle Obama, l'une des plus éclatantes personnalités chez les démocrates, a eu le mot juste : "When they go low we go high". Pourtant, Clinton n'a jamais su s'imposer avec cette devise, se contentant d'être charriée irrésistiblement dans les terrains boueux de Trump. C'est lui qui a structuré, depuis la primaire républicaine jusqu'au mardi noir, l'élection présidentielle et c'est lui qui l'emporte parce que le vote prudent, le sursaut de rationalité attendu par Clinton, n'a pas eu lieu : bien au contraire.

VP #1 : De quoi Trump est-il le nom ?

Il l’a fait. Donald Trump a battu très largement Hillary Clinton lors des élections présidentielles américains. Lui contre qui tous les médias s’étaient battus. Lui que la classe dominante avait tant moqué, vilipendé, ridiculisé. Lui que l’establishement politique méprisait profondément, jusqu’au sein du Parti Républicain, tenté par le progressisme. Lui que Wall Street craignait parce qu’il osait remettre en cause le dogme libre-échangiste et la mondialisation. Envers et contre tous, il l’a fait.


samedi 5 novembre 2016

L&P #1 : Quand le monde s'est fait nombre


La raison est-elle fille de la science ou la science est-elle née de la raison ? Cette question, posée par le siècle des Lumières, attend toujours une réponse. La logique voudrait que de l’avènement de la pensée rationnelle découle celui d’une pensée scientifique. Mais il semble, au contraire, que tout ce que nous devons aujourd’hui à la découverte d’une intelligence humaine, ou du moins d’une réflexion, nous le devons à la science. Si bien que la science s’est émancipée de la raison, comme un cerveau quitterait un corps afin de devenir un organe indépendant. Dès lors, le cerveau goûte à sa liberté. Il devient maître d’un corps inerte. La science joue avec une humanité docile qui fait l’objet d’expériences. A l’origine, l’homme se posait des questions auxquelles la science, mais pas seulement elle, a répondu. Les rôles se sont inversés : dorénavant, les scientifiques posent des questions auxquelles le monde doit répondre. Les nombres devaient décrire le monde, c’est le monde qui s’est fait nombre. 

Olivier Rey analyse cette mutation discrète en faisant remarquer intelligemment l’omniprésence de la statistique dans nos vies. En entendant parler de statistique, on ne peut s’empêcher de penser immédiatement au passage génial de Vialatte dans sa célèbre Chronique des Grands Micmacs justement à propos de la science : « La statistique est une science étonnante. Elle donne des certitudes chiffrées. Elle a prouvé que dans huit cas sur dix les boulangers sont des hommes qui fabriquent du pain. Ce qui confirme un pressentiment qu’on avait déjà de cette affaire, mais sans preuve scientifique et par pure intuition. Et voilà ce qu’il y a de beau avec la statistique : ce qu’on savait bêtement avant elle, on le sait ensuite scientifiquement. » Et Rey n’est pas loin de penser comme lui. 

Du nombre de suicides parmi les agriculteurs au taux moyen d’alcool relevé chez les conducteurs roulant tard le week-end, la statistique a une mission essentielle, nous dit Olivier Rey : « aider à recomposer une idée du tout ». Une première question jaillit : pourquoi vouloir recomposer une idée du tout ? Parce que dans la « société des individus » dans laquelle nous vivons, le tout tend à être remplacé par le tous. Autrement dit, la société a perdu le sens de la communauté. Elle n’est plus qu’une somme d’individus. Est-ce encore une société ? Voilà une question qui mériterait une réponse, mais qui n’est plus l’objet du livre. « Dans les grandes villes qui se multiplient, peuplées d’individus, les visages connus sont l’exception dans un océan de visages inconnus. » 

Mais l’auteur prend soin d’exposer les premières visions libérales de la société, qui se rapprochent de l’individualisme méthodologique en sociologie, défendues notamment par Sieyès au moment de la Révolution ou Rousseau lorsqu’il affirmait dans l’Émile : « Qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple. ». Si le monde s’est progressivement résumé à la question de la quantité dénombrable, et non plus de la qualité, c’est que la société elle-même s’est rationalisée. Elle rassemble une multitude d’individus similaires dont la motivation est toujours celle de l’utilité maximale et de l’intérêt. Comme l’individu n’est mû que par le chiffre, le monde devient mesurable. Il se fait nombre. Rey résume merveilleusement cette évolution à l’aide d’une formule : « Je était le singulier de nous, nous devint le pluriel de je ». Formule qu’il est pertinent de confronter à celle d’Einstein dans une lettre qu’il écrivait à Hermann Broch en 1945 : « En me vendant corps et âme à la science, j’ai fui le je et le nous pour le il du il y a. » Et Rey d’ajouter : « Les énoncés scientifiques se présentent à la troisième personne, comme sans auteur. C’est ce qui fait leur qualité objective. » L’homme moderne a un désir légitime d’objectivité. Et comme sa nouvelle religion est la science, son nouveau langage : ce sont les nombres. Alors les nombres, qui voulaient décrire nos comportements, finissent par gouverner nos vies. 

Que faut-il en conclure ? Quelle est la vision de la société qui devrait l’emporter : celle du sociologue ou celle du scientifique ? Celle de la qualité ou celle de la quantité ? De la communauté ou de l’individu ? De l’indénombrable ou du dénombrable? Finalement, y a-t-il vraiment débat ? Le vrai danger naît quand la science pense pouvoir tout expliquer. C’est là qu’elle fait du monde un nombre. Dans les termes de Renan : « Tout aspire à devenir scientifique. » Dès lors, de la vie sexuelle à la vie sociale : tout devient calcul. L’ « explosion statistique » n’en est que l’expression logique et tragique. Comme le dit Rey, « si l’on estime que le nombre prend trop de place, c’est moins à lui qu’il faut s’en prendre qu’à la situation qui lui fait aujourd’hui la part si belle. » On ne doit pas critiquer la statistique, mais plutôt nos modes de vie consuméristes et intéressés, notre caractère calculateur, tellement centré sur le profit qu’il en devient malsain. C’est le nombre qui l’exige. C’est même son prix : chiffrer le monde, c’est lui ôter son mystère. C’est se priver des surprises qu’il nous réserve. Chiffrer le monde, c’est le tuer. Mais il faut lire Olivier Rey pour le comprendre. 


Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre, 328p., 19,50€, Stock

Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

mercredi 2 novembre 2016

La dérive sécuritaire

« Les français ont peur », « Nous sommes en guerre », ou encore le fameux, « l’insécurité grandissante ». Autant de slogans et autres phrases toutes faites, et dénuées de sens, mais répétées à tort et à travers par les divers présentateurs de JT, ou pseudo-experts antiterroristes, au lendemain de chaque vague d’attentat depuis janvier 2015, jusqu’à celui de Nice ou de Saint-Etienne-du-Rouvray l’été dernier. En deux ans, nous avons assisté à un changement radical de la manière de percevoir le monde qui nous entoure, devenu soudainement plus dangereux, et que nous voudrions à tout prix rendre plus « sûr » à renforts de lois liberticides, qui, malgré un gouvernement de gauche, se sont succédé pendant cette même période. Cette obsession vis-à-vis de la sécurité, ce refrain lancinant de la peur omniprésente, censée nous terroriser et gouverner chacun de nos faits et gestes semble finalement avoir eu raison de nous. C’est à croire que le danger est maintenant partout, et que le risque de mourir dans un attentat est si élevé qu’il serait préférable de rester terré chez soi, « à l’abri des balles ».

Mais pourquoi donc cette peur ? Certains pourraient s’interroger sur la légitimité de cette question, la réponse semblant tellement évidente. Les médias nous répétant en effet à longueur de journée, par le biais de slogans tout faits que l’insécurité augmente, comme je l’ai dit dans mon introduction, nous avons presque considéré cette peur comme naturelle, comme le produit du bons sens. Cela semble même tellement évident que l’on se demanderait qui pourrait bien avoir l’insolence d’affirmer qu’il n’y a pas de raison de s’affoler.

Et pourtant, il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux chiffres dont nous disposons sur l’insécurité pour nous apercevoir que cette idée reçue est infondée. Sur les principaux délits recensés, à savoir les vols violents/sans violence, contre des personnes, les vols dans les véhicules, les cambriolages, ou les coups et violences, on constate une baisse légère du nombre de délits constatés, et dans de rares cas, une augmentation, comme nous pouvons le voir sur le tableau ci-dessous, recensant ces actes sur l’année 2015.



Mais, passons cette histoire de délits, pour nous intéresser maintenant plus sérieusement aux attentats, qui sont en réalité la principale cause de ce changement de paradigme dénoncé plus haut. Ce sont eux qui ont le plus marqué les esprits, et qui ont la plus grande répercussion dans le changement de nos modes de vie.

Il est vrai que nombreuses ont été les personnes profondément touchées et atteintes après chacun des attentats survenus ces deux dernières années, la violence et l’horreur des actes perpétrés ne pouvant laisser indifférents. Cependant, cela a entraîné la société dans un piège bien plus grave encore, celui de la dérive sécuritaire. A force d’insister sur l’atrocité des actes, nous avons fini par oublier que ces attentats étaient avant tout des actes qui se devaient symboliques.

En effet, nous avons fini par croire qu’une réelle menace pesait sur notre propre personne, à cause de l’influence jouée par les médias, mais aussi à cause de notre crédulité. C’est ainsi que de nombreuses personnes sont restées cloîtrées chez elles, de peur de n’affronter pourtant que l’illusion d’un danger au dehors, des articles arguant qu’il était possible pour un salarié de refuser de travailler, ayant même été publiés (c’est dire à quel point il est dangereux de sortir de chez soi). Et c’est aussi pour cette même raison, que peu de protestations ont émergé lors de la présentation de lois comme la loi renseignement, ou encore lorsque l’état d’urgence a été prolongé deux fois puis encore une nouvelle fois après l’attentat de Nice (nous y sommes plongés depuis bientôt un an).

L’état d’urgence semble pourtant à première vue avoir porté ses fruits durant les premières semaines, voire même les deux premiers mois, permettant ainsi de récolter 75 armes de guerre, d’effectuer 3500 perquisitions, de prononcer 400 assignations à résidence, et 69 condamnation, (même si 28 uniquement relèvent du terrorisme et parmi eux 23 étaient pour apologie du terrorisme, restent 5 procédures ouvertes pour menace réelle, ce qui pourrait sembler décevant au vu des moyens employés). Les résultats se sont ensuite faits plus rares, si ce n’est quasiment inexistant après les deux premiers mois. Cela n’a pourtant pas empêché les députés de voter sa prolongation le 16 février à 86% des voix, les députés écologistes et du front de gauche étant les seuls à voter contre massivement.

Ce vote est criant de vérité : tout cela est moins fait dans l’optique de lutter efficacement contre le terrorisme, que pour rassurer la population, terrorisée par les images et le discours véhiculés non seulement par les principaux médias (chaînes d’information en continue plus particulièrement), mais aussi par une part de plus en plus conséquente de la droite, reprenant les poncifs de l’extrême droite en rivalisant d’ingéniosité avec cette dernière pour sembler la plus opportuniste et ainsi pour mettre en avant un nombre de plus en plus important de lois liberticides. La déchéance de nationalité, en ayant recueilli l’adhésion d’une partie du PS, est un des exemples les plus frappants.

Samuel Gontier résume brillamment cette exploitation de la peur par les médias dans son livre Ma vie au poste, où il fait part de son expérience de bloggeur de Télérama contraint à regarder tous les soirs la télé pendant huit ans. Il y explique notamment que l’évocation de la peur par les médias permet de rassembler un public plus important, et donc de faire de meilleures part d’audience, pour les chaînes d’information notamment :« la pulsion [celle de la peur] la plus primaire qui soit constitue un plus petit dénominateur commun susceptible de rassembler, et de tétaniser, l’audience la plus large » puis il poursuit :« son invocation [de la peur] œuvre à la dépolitisation des enjeux…mais avec des répercussions politiques majeures :l’adoption de lois toujours plus restrictives de nos libertés présentées comme des évidences, le produit du bon sens ».(p.150)

Ce sentiment d’insécurité qui nous est transmis nous entraîne donc dans une logique de plus en plus sécuritaire. Les mesures devant normalement faire figure d’exception, comme le plan Vigipirate, en vigueur depuis plus de vingt ans (depuis les attentats de 1995) et à son niveau maximal depuis les attentats de janvier 2015, ou encore la prolongation de cet état d’urgence, qui comme son nom l’indique, ne doit être appliqué que pour une courte période, sont ainsi amenées à s’inscrire de plus en plus dans la durée. Cette prolongation perpétuelle de mesures censées être appliquées ponctuellement pourrait également avoir un autre effet, plus grave encore. Le risque est que nous finissions par nous en accommoder en les considérant ainsi comme la nouvelle norme.

A force de croiser régulièrement dans la rue des militaires armés, de répéter chaque année les différents exercices dans les écoles type alerte confinement, mis en place l’année dernière par l’éducation nationale, de montrer à chaque fois le contenu de son sac avant de rentrer dans un centre commercial, il est possible que la majorité de la population finisse (si ça ne l’est pas déjà), par considérer l’utilité de ce genre de mesures comme importante, au regard de l’effort fourni. Cette majorité, aveuglée par les images de violence et d’horreur véhiculées par les médias, qui trouveront toujours des faits divers sordides à exploiter pour faire de l’audience, pensera ainsi que ces petits sacrifices du quotidien sont nécessaires (voire même insuffisants) par rapport à « l’effroyable danger » qui les menace. Ce déplacement de la ligne de la normalité ne doit pas être pris à la légère. Nous devrions plutôt nous indigner de voir des politiques demander avec insistance la promulgation de lois sécuritaires, comme s’il était impossible de lutter contre le terrorisme avec la législation dont nous disposons déjà. La demande d’internement des individus dont le comportement est simplement jugé « suspect », par la droite, devrait susciter l’indignation publique, la notion même de « suspect », laissant libre cours à d’importantes dérives, comme l’a justement rappelé Manuel Valls dans sa réponse à une proposition de Laurent Wauquiez lors d’un débat à l’assemblée nationale.

D’autres illustrations de cette dérive sécuritaire, cette fois en dehors du cadre de la loi, sont à dénombrer, comme la remise en cause de la mise en place de fan zones pendant l’euro 2016, celle des manifestations contre la loi travail, ou en marge de la COP 21, l’annulation de la braderie de Lille pour raisons de sécurité…..Il est temps que nous prenions enfin conscience de la gravité du changement qui est en train de s’opérer ; ses répercussions pouvant être bien plus graves que le mal que nous voulons combattre.