vendredi 11 novembre 2016

VP #1 : De quoi Trump est-il le nom ?

Il l’a fait. Donald Trump a battu très largement Hillary Clinton lors des élections présidentielles américains. Lui contre qui tous les médias s’étaient battus. Lui que la classe dominante avait tant moqué, vilipendé, ridiculisé. Lui que l’establishement politique méprisait profondément, jusqu’au sein du Parti Républicain, tenté par le progressisme. Lui que Wall Street craignait parce qu’il osait remettre en cause le dogme libre-échangiste et la mondialisation. Envers et contre tous, il l’a fait.



Alors, oui, c’est un personnage vulgaire, imbus de lui-même et narcissique. Il n’empêche qu’on ne juge pas un homme politique sur sa personnalité. On le juge sur ce qu’il fait. Plutôt que de réduire son programme grâce auquel une majorité d’Américains l’a porté au pouvoir à une série de petites phrases et d’annonces-chocs, jugeons-le sur sa vision d’ensemble. Trump est sans doute le candidat du peuple. Il a été porté au pouvoir par un ensemble dont il est difficile de percevoir la cohésion, mais qui partage quelques traits caractéristiques.

Au niveau économique, cet électorat s’est senti lésé par le libéralisme mondialisé, qui, depuis la chute de l’URSS, se présentait comme le seul modèle économique possible. La doxa, la pensée dominante - dont les plus beaux hérauts français s’appellent Attali ou Minc - postulait que la mondialisation ne pouvait être qu’”heureuse”, le libre-échange “bénéfique” et l’ouverture des frontières “positive”. Malheureusement, cette vision utopique s’est brisée sur la réalité : la mondialisation détruisait des pans entiers des secteurs industriels à coup de délocalisations ; le libre-échange favorisait l’émergence de firmes surpuissantes, qui verrouillaient leur secteur et bloquaient toute concurrence ; l’ouverture des frontières faisait exploser un commerce maritime terriblement négatif pour l’environnement et favorisait les importations toujours moins chères mais toujours plus lointaines, chimiques et polluantes. Alors, les classes moyennes et populaires se sont senties à juste titre asphyxiées. L’appauvrissement les guettait, le sentiment de déclin les hantait, chez eux la peur croissait - une peur justifiée et compréhensible, mais que la petite minorité à qui profitait ce nouveau modèle économique ignorait, voire méprisait.

A cette lente mort économique, ajoutez la mise en place de la seconde face du libéralisme : le libéralisme culturel, ou sociétal, en un mot, le multiculturalisme. Le sociologue Mathieu Bock-Côté, auteur du remarquable Le multiculturalisme comme religion politique définit la nouvelle idéologie dominante en ces termes : “[c’est] une idéologie fondée sur l'inversion du devoir d'intégration. Traditionnellement, c'était la vocation de l'immigré de prendre le pli de la société d'accueil et d'apprendre à dire nous avec elle. Désormais, c'est la société d'accueil qui doit se transformer pour accommoder la diversité. La culture nationale perd son statut: elle n'est plus qu'un communautarisme parmi d'autres. Elle devra toutefois avoir la grandeur morale de se dissoudre pour expier ses péchés passés contre la diversité.” La diversité est ainsi le nouvel avatar de l’égalité radicale, moteur des démocraties libérales. La lutte-contre-toutes-les-discriminations et la promotion de la diversité par l’État lui-même sont le nouveau cheval de bataille de cette gauche, aujourd’hui incarnée par le think tank progressiste Terra Nova. A défaut du peuple et de sa “common decency”, incompatible avec le libertarisme soixante-huitard en matière de moeurs, la gauche post-marxiste a fait de l’exclu le nouveau sujet révolutionnaire. Bien que ce soit une confusion conceptuelle majeure que de réduire une personne à son sexe, son origine ethnique, son orientation sexuelle, la sociologie diversitaire, celle qui débute avec Foucault et Bourdieu et se prolonge aujourd’hui avec Fassin et Iacub (et dont je traite dans Misère de la sociologie), ne s’embarrasse pas de telle considération. Après tout, le Bien justifie toujours les moyens.
Mais partout, c’est l’échec et Bock-Côté peut continuer : “Le multiculturalisme est partout en crise, parce qu'on constate qu'une société exagérément hétérogène, qui ne possède plus de culture commune ancrée dans l'histoire et qui par ailleurs, renonce à produire du commun, est condamnée à entrer en crise ou à se déliter. Lorsqu'on légitime les revendications ethnoreligieuses les plus insensées au nom du droit à la différence, on crée les conditions d'une déliaison sociale majeure.” Tel est bien le danger du libéralisme culturel : le délitement du lien social, premier pas vers l’atomisation généralisée et l’avènement d’une société liquide, selon l’expression du sociologue Zygmunt Bauman.



Ce cocktail de double rejet du libéralisme dans son volet économique et culturel a abouti à l’émergence dans le monde entier de ce que le nouveau système post-1991 a appelé “populisme”. Montée du FN en France, Brexit et maintenant triomphe de Donald Trump, autant de symptomes d’une fin de la “Fin de l’Histoire”, d’un triomphe du Progès, annoncé par les libéraux, laquelle se réduisait à une triple expansion : celle du capitalisme mondialisé, de la démocratie libérale et de la religion des Droits de l’Homme. Non, comme le disait triomphalement Eugénie Bastié devant Jacques Attali sur un plateau télé : le vieux monde est de retour.



Reste à savoir ce qu’on entend par “vieux monde”. Est-ce le repli sur soi, la fermeture aussi bien économique que culturel ? Est-ce le retour des années 1930 et les “bruits de bottes” - une option que certains envisagent à l’instar de ce journaliste de Slate, le site d’Attali, qui écrit très sérieusement : “Hier c'était à Nuremberg ou à Berlin que des millions d'Allemands glorifiaient l'avènement d'un Fürher qui annonçait leur chute, aujourd'hui, de l'autre côté de l'Atlantique, un peuple animé de la même folie suicidaire, se choisit le plus insignifiant, le plus médiocre, le plus inconséquent des tyrans pour les conduire à l'échafaud.” ? N’en déplaise à ce cher journaliste dont on mettra cette envolée lyrique sur le coup de la fatigue, non, le “vieux monde” vanté par Bastié, ce n’est pas ça.

Le “vieux monde”, c’est avant tout un monde qui accepte la finitude de la condition humaine. Non, clament-ils, l’homme n’est pas tout-puissant. C’est une caractéristique absurde de l’homme moderne que de croire qu’il est supérieur à ceux qui l’ont précédé, tout comme son incroyable suffisance qui se manifeste le mieux dans cette croyance dans le Progrès. La jeune essayiste Laetitia Strauch-Bonart, auteur de Vous avez dit conservateur ? me confiait dans une interview pour Le Prisme : “Ce que le conservateur regarde avec ironie, c’est le Progrès avec une majuscule, cette idée que l’histoire va dans un sens – et un sens déterminé à l’avance. Cette direction est soit donnée par une technique dénuée de tout contrepoids moral, soit par une conception de la société où celle-ci doit toujours s’émanciper davantage – c’est le progressisme.” En termes politiques, ce “vieux monde” ne peut être qu’une alliance entre le peuple et la nation - la gauche ayant abandonné le premier, quand la droite dédaignait la seconde pour rentrer bien docilement dans le camp du Bien. Le 9-Novembre restera comme la date de la fin d’un monde - une analyse opérée conjointement par Marine Le Pen et Jérôme Fenoglio, éditorialiste du Monde (!). Le peuple a pris une revanche considérable sur les élites.

Retrouver l'alliance fondamentale entre le peuple et la nation pour rendre la voix au peuple, tel doit être l'objectif d'une refondation politique - refondation dont je préciserai les modalités dans des articles ultérieurs. Concluons par le mot d'un père lucide et avisé à sa fille ce fameux mercredi matin : “Bonne journée dans ce nouveau monde qui s'ouvre à nous. Je crois en effet qu'il offre des opportunités, loin du prêt à penser que des élites auto-proclamées s'efforcent de nous inculquer au quotidien”.

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