jeudi 17 novembre 2016

Entretien avec Madeleine de Jessey, porte-parole de Sens Commun

Nous la rencontrons au Gay-Lussac, à deux pas de l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm où elle prépare sa thèse de littérature. Elle s’appelle Madeleine de Jessey et est porte-parole de Sens Commun ainsi que secrétaire nationale Les Républicains en charge de l'Enseignement. Elle nous reçoit volontiers et avec le sourire. Elle se confie une heure durant sur son engagement politique à Sens Commun et aux Républicains, sur sa vision de la France, sur son expérience du monde politique et sur le combat politique qu’il reste à mener. Entretien fleuve avec une jeune étoile montante de la droite.




La Manif pour tous



Elie Collin : Peux-tu nous parler un peu de la Manif pour Tous, qui est si je comprends bien le déclencheur de ton engagement politique ? Avec le recul, de quoi peut-on dire que ce mouvement social était le nom ?


Madeleine de Jessey : C’est le mouvement social des personnes qui considèrent que le monde et l’humanité sont faits de limites, que ces limites participent d’un équilibre et d’un épanouissement global, et qu’on ne peut les franchir sans perturber tout un ordre aussi bien civil que naturel. Au fond, cette mobilisation qui a eu lieu pendant la Manif pour tous, c’était le combat des défenseurs des limites contre les adeptes d’un monde globalisé, d’une humanité sans aucune limite ; sans aucune limite dans ses différences sexuées, sans aucune limite dans ses désirs aussi de procréation, d’enfant. Je crois que la Manif pour tous est le nom d’une France disons conservatrice, qui estime que les limites sont importantes.


E. C. : Le mariage gay aurait donc été plutôt un prétexte ? Peut-on parler de la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ?


M. de J. : Oui, effectivement, les gens ont senti plus que jamais, à ce moment-là, que le pouvoir politique sacrifiait le bien commun pour contenter les intérêts d’une minorité, à des fins qui plus est électoralistes : il s’agissait au fond pour François Hollande de donner satisfaction à une communauté qui avait permis qu’il soit élu et de préparer ainsi son éventuelle réélection. Surtout, cette loi faisait primer une ambition court-termiste sur le souci du long terme. C’est justement cette perte du sens du bien commun et des générations à venir qui fait que les gens sont descendus dans la rue ; je pense aussi qu’ils sont descendus au nom d’une certaine vision de l’éducation : je connais beaucoup de personnes qui se sont engagées à Sens Commun à cause des propos de Vincent Peillon : le gouvernement entend s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités, comme si l’enfant est fait pour l’école (et, au fond, pour l’Etat), et non l’école pour l’enfant, pour faire grandir sa liberté. Je pense que ce sont toutes les raisons qui ont expliqué la mobilisation assez massive : un sentiment de dépossession, de perte de cette notion de ce qui nous est commun, et un sentiment d’instrumentalisation des enfants.


Agathe Aumonier : Après la Manif pour tous, le Nouvel Observateur titre « Génération réac », ce qui avait choqué. En même temps, cela souligne le fait que la Manif pour tous est un mouvement qui témoigne d’une grande cohésion au sein d’une tranche d’âge qui se reconnaît dans des valeurs. Toi qui t’es tenue au cœur de tout cela avec les Veilleurs, as-tu pu sentir ce réveil évoqué par la couverture de l’hebdomadaire ? Quelle semble être la postérité de ce mouvement ? Peut-on encore avoir foi en lui ?


M. de J. : Oui, il y a eu un réveil très clair des consciences politiques ; les gens se sont dit « nous avons fait de l’entre-soi bien au chaud dans nos salons, dans nos communautés, nos paroisses…» ; au fond nous avons renoncé à « aller aux périphéries » (pardonnez-moi l’analyse chrétienne), à sortir de l’enclos pour apporter ce qu’on avait reçu dans des sphères plus mélangées, notamment la sphère politique. Beaucoup de manifestants se sont dit : « plutôt que de subir nous allons agir concrètement en réinvestissant le terrain de la politique, le terrain associatif, le terrain des médias. » Il y a eu un véritable déclic et on peut observer que notre génération, ma génération, est beaucoup plus engagée que celle de ses aînés. Quelles est la pérennité de cet électrochoc ? On voit qu’aux Veilleurs, tous n’ont pas fait le choix de l’engagement politique, mais tous sont extrêmement mobilisés et soucieux de se former. La Manif pour Tous, les Veilleurs, ont permis l’émergence de réseaux qui ont ensuite donné lieu à des initiatives variées : journaux (le journal Limite en est un très bel exemple), des associations de financement (le réseau Ascagne qui finance des projets contribuant au bien commun), groupes de réflexion… Bref, ces mouvements ont eu une réelle fécondité. Et Sens Commun en est peut-être la seule initiative politique qui ait directement émergé des mouvements de 2013. Je pense que ces manifestations ont eu une fécondité qu’on ne mesure pas encore pleinement. 



Sens Commun



Elie : Cela va faire trois ans que tu t’es lancée dans l’aventure de Sens Commun… Quel était l’objectif et quel est le bilan ?


M. de J. : L’idée c’était d’éviter que les gens rentrent chez eux comme s’il ne s’était rien passé. C’est le père Humbrecht qui dit très justement que « les chrétiens sont des intermittents du réveil », c'est-à-dire qu’après ce réveil, une fois qu’il est trop tard, une fois qu’ils ont perdu l’enjeu de la mobilisation, ils s’en retournent chez eux et se rendorment. C’est comme cela qu’on prépare indéfiniment les défaites de demain. 

L’idée était de dire : « ce n’est pas parce que l’on a perdu une bataille qu’on a forcément perdu la guerre ». L’idée était de transformer en lame de fond la mobilisation qui avait eu lieu pendant la Manif pour tous et surtout de participer aussi à la refondation de la droite, alors qu’elle traversait une crise profonde, et qu’elle l’est toujours un petit peu (beaucoup !) : crise financière à l’UMP, guerre des chefs, … Nous arrivions dans ce contexte-là, et parce que les moments de crise sont aussi des moment de discernement, suivant l’étymologie grecque du terme, nous étions décidés à participer à la refondation du mouvement, à l’élaboration de son programme. Nous nous voulions pas lancer un énième lobby, mais devenir vraiment un sas à l’engagement politique en accompagnant les gens qui depuis la Manif pour tous, avaient le désir de s’engager en politique et ne voulaient pas le faire seul, parce que quand on le fait seul, on érode un peu ses convictions avec le temps, et l’on peine à se rendre audible et visible.

Trois ans plus tard quel est le bilan ? Près de 200 élus (municipaux départementaux et régionaux), et j’espère bientôt des élus aux législatives ; nous sommes reconnus comme une force politique à part entière et assez courtisée – on a pu le voir avant qu’on ne prenne position pour Fillon ; nous sommes reconnus pour le sérieux de nos positions, pour notre intégrité aussi, et l’idée de Sens Commun était d’allier les convictions à l’exemplarité. Cela ne veut pas dire que certains parmi ne vont pas parfois se tromper, mais en tout cas nous nous efforçons d’être très exigeants avec nous-mêmes dans notre manière de faire de la politique. Plus concrètement, nos élus changent la donne localement : certains ont par exemple mis en place une préparation au mariage civil, ouvert une école Espérance Banlieue, mis en place des réseaux de parents qui s’aident entre eux à mieux assumer leur devoir de parents, beaucoup d’élus œuvrent aussi dans le domaine de l’écologie par des mesures luttant contre le gaspillage, pour le développement durable et le respect de la biodiversité… Bref, au niveau local, on peut faire changer les choses. C’est à mon avis les élections les plus importantes. A mon humble niveau, j’écris régulièrement des tribunes, afin de contribuer humblement au débat et à encourager certains hommes politiques de droite à assumer leurs positions, des positions qu’ils avaient longtemps eu tendance à mettre sous le boisseau, à cause de la pression assez culpabilisante et bien-pensante de la presse, qui du coup ne donne pas du tout droit de cité à certaines opinions. Beaucoup de grands élus nous remercient de jouer auprès d’eux le rôle d’ « aiguillons des convictions et du courage », et de les soutenir quand ils prennent des engagements courageux. Les électeurs ont raison d’être vigilants : mais il faut faire attention à ne pas être sans cesse dans la critique avec nos élus, mais aussi à les encourager et les féliciter quand ils prennent de bonnes initiatives. Certains n’attendaient que nous pour aller au bout de leurs convictions. Autrement, ils se sentaient un peu seuls, et brimés par le pouvoir culpabilisant des médias.



Médias


A. C. : Justement concernant les médias, qui sont pour la plupart sous l’emprise de la gauche, le dernier numéro de Causeur représente un micro de France Inter face au vide avec pour titre « France Inter aux Français ». Dans une conférence sur la culture après les attentats l’année dernière, tu avais exprimé l’importance cruciale pour les jeunes d’envisager les métiers du journalisme et de la culture…

M. de J. : Oui en effet, c’est essentiel ! En fait, la sphère politique n’est que le dernier échelon d’un système qui reposent en grande partie, à son fondement, sur les médias et le monde universitaire et intellectuel. On essaye avec Sens Commun – mais il y a d’autres alternatives politiques tout à fait respectables qui s’y attachent aussi – de reconquérir la sphère politique, mais notre action est sans cesse caricaturée et dévoyée par les médias qui vont nous traiter de réacs, de catholiques intégristes et qui, du même coup, limitent l’influence de notre action et de nos discours… On peine à atteindre le grand public à cause de cet écran, de ce miroir déformant des médias. Donc tant que l’on n’aura pas à l’intérieur du monde médiatique, du monde intellectuel et culturel, des têtes bien faites, qui ne soient pas du tout formatées, qui soient libres dans leur manière de penser et ne refusent pas certains sujets a priori parce qu’ils jugent qu’ils ne sont pas politiquement corrects, tant qu’on n’aura pas ces intelligences-là, l’action politique sera très limitée, tout comme son efficacité et sa portée.


E.C. : Comment est-ce que tu expliques cette hégémonie culturelle de la gauche ?


M. de J. : Tout simplement parce qu’en fait la droite et les familles de droite ont plutôt tendance à orienter leurs enfants vers des professions « friquées » en gros – je ne sais pas quelle a été la réaction de vos parents, mais généralement il y a beaucoup de profils littéraires notamment chez les garçons qui sont découragés par ce que leurs parents leurs disent « Mais non, fais plutôt une école de commerce » ou « Mais non, fais plutôt une école d’ingé »… « tu auras un meilleur salaire, il y a des débouchés » etc… Même lorsqu’on passe par la voie littéraire pour intégrer ensuite une école de commerce, il faut avoir à cœur de continuer à servir « le sens contre le sens », et pour cela il faut vraiment que la mentalité de certains parents change, que les familles de droite cessent avec le réflexe bourgeois qui consiste à ériger le confort matériel comme fondement du bonheur suprême de l’humanité.

E. C.: Ce que dit très bien Grosjean dans son nouveau livre Catholiques, engageons-nous.

A.C. : Que penser d’un journal comme La Croix, journal catho assez marqué au centre. Ne peut-on pas dire qu’une telle presse est propice à l’« endormissement des cathos », qui coupe des réalités, tient un milieu un peu « au chaud » ?

M. de J. : La Croix est un journal forcément un peu orienté politiquement, le peu que j’ai pu en lire montrait que c’était une presse en fait assez bien informée, ce n’est pas le niveau zéro de l’information.

A.C. : Si on le compare à la ligne adoptée par Le Figaro par exemple ?

M. de J. : Le Figaro, notamment depuis 2013, a réussi à faire émerger, notamment grâce à Alexis Brezet, Guillaume Roquette et Vincent Trémolet des profils plus libres et plus droitiers, et l’exemple du Figaro Vox le montre bien, de même que les tribunes publiées à la fin du journal, ou les chroniques très souvent pertinentes de Natacha Polony, d’Eric Zemmour… Sans nier cette émergence, il reste encore un bastion de journalistes ancrés à gauche. J’en parlais avec une connaissance journaliste l’autre jour, qui me racontait qu’elle avait voulu faire un sujet sur les migrants et sur le fait que des migrants chrétiens étaient souvent persécutés dans certains camps ; sa direction n’a pas voulu, elle a dû se battre pour obtenir leur feu vert. 
C’est l’empire du vide, mené par la férule aseptisante du politiquement correct - « Attention il ne faut pas heurter les lecteurs » : on refuse donc a priori des sujets qui sont pourtant réels. In fine, on refuse de voir le réel et de le décrire tel qu’il est, et ce qui est gravissime, car le journalisme qui n’informe plus sur le réel trahit sa vocation. Donc oui, les médias sont vraiment un terrain à reconquérir.



La primaire de la droite





E. C. : Quand on observe aujourd'hui les primaires : il paraît étrange de faire cohabiter un Juppé et un Poisson, qui sont quand même assez différents. Pour toi, qu’est-ce que la droite ? Est-ce autre chose qu’une étiquette politique, un mot abstrait ? Y a-t-il une essence de la droite ? Quelle doit-être l’essence de la droite ?


M. de J. : Oui, il y a une vraie essence de la droite ; le problème, c’est que la droite a toujours admis en son sein plusieurs courants. René Rémond en parle très bien dans Les droites en France : droite bonapartiste, droite orléaniste, droite légitimiste… Je dirai que ce qui qualifie la droite, c’est la responsabilité individuelle plutôt que la mainmise de l’Etat, la culture de l’autorité aussi mais qu’on peut retrouver aussi parfois à gauche, et notamment dans la bouche d’un Valls. En fait, le véritable clivage aujourd'hui, et c’est pour ça que les clivages partisans sont en train de s’effriter, c’est la question du libéralisme, de l’ultra-libéralisme et de son rejet, et la question aussi des limites et des frontières. C’est un peu les progressistes contre les conservateurs. 


A.C. : Et pourquoi Sens Commun a-t-il décidé de soutenir Fillon plutôt que Poisson, hormis tout calcul politique ?


M. de J. : Oui mais en fait le calcul politique est hyper important ! Et le problème des catholiques est qu’ils la jouent blanche colombe mais qu’ils oublient qu’il faut aussi être rusé comme un serpent. En politique, s’il est vital d’avoir des valeurs, il l’est encore plus de chercher à les appliquer en programme de gouvernement, à les mettre en œuvre en propositions concrètes et directement réalisables. Autrement nos idéaux resteront dans le huis-clos de nos conscience et du débat d’idées, mais ne seront jamais déclinés dans le réel.


E. C. : Oui mais Fillon aura du mal à être au second tour…


M. de J. : C’est justement là où je ne suis pas d’accord. On a voulu faire notre choix parmi des candidats qui avaient des chances d’accéder au second tour, parce qu’à force de viser la politique idéale, la politique idéale se transforme en politique idéelle qui n’a aucune chance d’aboutir dans un programme de gouvernement. Il ne restait donc plus qu’un nombre limité de personnes, quatre, et on a porté notre choix sur François Fillon, pourquoi ? Parce que son programme présentait d’énormes convergences avec le nôtre. C’est sûr que sur le terrain sociétal on aimerait qu’il aille plus loin ; la loi Taubira est mauvaise dans son intégralité, voilà pourquoi nous pensons qu’elle ne peut pas rester en place, pour le bien de la société tout entière. Mais nous savons que cette loi est l’aboutissement de plus de 50 ans de défaite culturelle, et que nous ne pourrons la détricoter qu’à condition de mener une longue reconquête culturelle ; nous savons aussi que la priorité des priorités consiste à défendre le droit de l’enfant contre le droit à l’enfant : François Fillon propose précisément de réécrire la loi sur le volet de l’adoption. Nous nous sommes par ailleurs retrouvés sur ses propositions souverainistes en matière de politique européenne, sur sa lucidité en matière de lutte contre le terrorisme. Sa vision économique nous inquiétait au départ parce qu’on a souvent l’a priori d’un Fillon ultra-libéral. En allant le voir, je lui avais dit : « Vous avez cette réputation-là, est-ce que ce n’est pas une trahison du gaullisme social dont vous êtes issu ? » et il m’a répondu : « Mais attendez, ce n’est pas du tout un système, ce n’est pas une doctrine chez moi, je suis juste pragmatique et je sais qu’il faut libérer un minimum l’économie si on veut créer de l’emploi et du travail pour les générations futures. Comment les jeunes peuvent-ils être fiers d’être Français si la France ne leur donne aucune perspective d’emploi ? » Donc vous voyez que le libéralisme n’est pas chez lui une fin en soi mais plutôt un moyen pour redonner à l’homme l’autonomie que confère le fait de travailler. Nous étions par ailleurs totalement en phase sur le sujet de l’école : recentrer les moyens sur le primaire et la transmission des fondamentaux, revoir la formation des enseignants pour qu’elle soit plus pratique et moins idéologisée ou théorique, mettre fin à l’hyperconcentration paralysante de l’Education nationale pour libérer les initiatives, notamment privées, faire aimer la France aux élèves... De tous les candidats je pense que c’est celui qui a la vision la meilleure, la plus réaliste. En matière de politique étrangère aussi, son approche est très réaliste et pragmatique, telle que le devrait être toute politique étrangère qui se respecte ; il propose une clarification assez courageuse et lucide de nos rapports avec l’Arabie Saoudite, s’avère très lucide sur le totalitarisme islamique… Ce sont tous ces éléments qui ont fait qu’on voyait beaucoup de convergences et que ce qui nous rassemblait nous paraissait plus fort que ce qui nous séparait : nous avons donc rejoint ses équipes. 

Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’il n’a pas de chance d’accéder au second tour. Ses chances sont de plus en plus grandes, mais je pense qu’un Nicolas Sarkozy a encore largement le temps de s’effondrer, notamment à cause des affaires judiciaires qui peuvent ressortir d’un jour à l’autre et je pense qu’Alain Juppé est largement surestimé par les sondages. 


A.C. : Juppé est étonnamment plébiscité, notamment par les jeunes ; Il a fait de son grand âge un pseudo avantage, mais il paraît n’avoir aucune hauteur de vue sur les sujets importants de notre société…


M. de J. : Oui, c’est vrai qu’il communique beaucoup là-dessus ; peu de hauteur de vue en effet, et surtout un réel manque de lucidité vis-à-vis de l’islam. L’imam de Bordeaux, Tarek Oubrou, dont Alain Juppé est très proche, paraît en surface très bien, on a l’impression d’un islam plutôt modéré, mais sa formation initiale pose problème, puisqu’il est issu des Frères musulmans. C’est le problème du double langage, et honnêtement, il est dans une grande complaisance face à l’islam radical, ce qui est vraiment problématique.


E. C. : Et imaginons que Fillon ne passe pas au second tour, que choisir entre la peste et le choléra ?


M. de J. : Pour ma part, aucun des deux et je n’irai pas voter si tel est le scénario du second tour. Mais nous n’avons pas encore défini de feuille de route pour le second tour, du moins on ne veut pas encore la faire pour l’instant. D’autant que nous sommes confiants dans la capacité de François Fillon d’accéder au second tour !


A. C. : Pas mal de gens seraient certainement prêts, notamment parmi les cathos, à voter pour Fillon, mais a-t-il assez de charisme ?


M. de J. : C’est là où je ne comprends justement pas cet argument avancé par certains, du manque de charisme de François Fillon. Les chrétiens ont généralement horreur du côté ostentatoire d’un Nicolas Sarkozy, du côté bling-bling qui a quand même énormément dégradé la fonction présidentielle en basculant dans une politique spectacle, sans aucune action concrète ni vision réelle, donc on s’éparpille, on se disperse, on fait des coups d’éclat. A la différence de Nicolas Sarkozy, François Fillon sait prendre beaucoup de distance vis-à-vis des journalistes, il évite tout copinage avec eux et surtout il est dans un rejet absolu de la politique spectacle. C’est pour cela qu’il ce côté un peu froid, mais quand on y pense De Gaulle ne devait pas être particulièrement chaleureux non plus... Il faut qu’on arrête d’attendre du chef d’état qu’il soit un super communicant qui brosse les gens dans le sens du poil… C’est d’ailleurs là-dessus que j’insistais au grand meeting d’hiver de Fillon : cela fait des années qu’on a des communicants au pouvoir, maintenant on a besoin d’un chef d’état, d’un vrai, de quelqu'un qui soit sobre, qui ne fasse pas dans l’esbroufe, qui fasse tout simplement le job. 
J’avais énormément d’appréhensions avant de le rencontrer l’année dernière : on avait une conversation très intéressante mais je me demandais s’il avait réellement envie d’y aller. Je l’ai revu depuis et je comprends beaucoup mieux son fonctionnement ; il est persuadé qu’il va gagner, il en veut, il est absolument déterminé mais il ne va pas faire de grands coups d’éclat dans la presse…mais l’observe aussi que, de ce fait, il n’est jamais réellement piégé. On l’a vu par exemple lors du débat de la semaine dernière, lorsqu’il était invité par Léa Salamé : il ne s’est pas laissé mener en bateau par les journalistes. Quand il ne voulait pas répondre à des questions déplacées, il ne répondait pas, sans pour autant jamais tomber dans la langue de bois et il reste tellement calme que les journalistes sont complètement désarçonnés. Léa Salamé peut être assez agressive et quand l’interlocuteur est Nicolas Sarkozy par exemple, ça monte très haut. Comme Fillon s’énerve rarement, la technique Salamé ne marche plus du tout : François Fillon désamorce les tentions et les polémiques, alors même qu’il a des positions souvent assez radicales, et qui, dans la bouche d’un autre, provoqueraient aussitôt la polémique. Je ne sais pas si vous l’avez vue mais à la fin de cette émission, il y a eu une courte intervention de l’humoriste Charline, et Fillon, à qui Léa Salamé a demandé son avis a dit qu’il aimait beaucoup Charline et irait volontiers la voir en spectacle mais a remis en question la légitimité d’une telle intervention à la fin d’une émission politique qui parle de sujets relativement graves, qui inquiètent les français. Voilà la hauteur de vue que l’on attend d’un président de la République. Fillon a la carrure d’un chef d’Etat.



Union des droites ?



E. C. : Récemment a émergé une initiative concernant l’union des droites, qui veut rassembler de Mariton à Marion Maréchal-Le Pen ; est-ce que ce ne serait pas justement un moyen de faire triompher les idées de la droite conservatrice ?


M. de J. : Je pense que c’est une aspiration qui est tout à fait légitime, en revanche je trouve très étonnant qu’ils y aient inclus Mariton, qui est pour le coup ultra-libéral avec une vision très fédéraliste en terme de politique européenne. On a du coup l’impression que le dénominateur commun de ces personnes, c’est la Manif pour Tous, et pour moi c’est symptomatique de ces catholiques qui pensent que les visions sociétales suffisent à définir un programme politique. J’ai débattu l’année dernière avec Marion Maréchal-Le Pen l’année dernière dans Famille Chrétienne, je suis tout à fait prête à parler, pour autant je trouve contestable le fait de regrouper ces gens, sur un visuel, sans en avoir préalablement parlé avec eux avant. 
Je m’interroge aussi sur l’opportunité de lancer cette initiative pendant les primaires parce que l’on est en campagne, ce qui implique nécessairement des logiques de partis. Même pour une vision à long terme, il aurait été plus opportun de lancer ce collectif après les primaires ou même après la présidentielle, cela aurait eu un plus vaste écho parce que pour l’heure les jeux partisans sont faits. Et quand bien même on peut souligner les convergences d’une Marion Maréchal avec tel ou tel point d’une autre tendance de la droite, il ne faut pas oublier qu’elle est au Front National et que son objectif est de faire gagner Marine Le Pen, et il est irréaliste de croire qu’il y aura le moindre pont entre eux et des élus chez Les Républicains au moins jusqu’aux présidentielles. 
Je trouve l’aspiration tout à fait légitime et bonne, mais le timing n’est pas le bon et les moyens employés ne sont pas les bons non plus. Je pense que ce sont des discussions qui doivent se faire d’une manière relativement cachée et secrète dans un premier temps, plutôt que de commencer par une com qui force un peu les gens à se rassembler. Pour aboutir à quelque chose de concret en politique, il faut être très rusé et ne pas faire les choses de manière ostentatoire et tonitruante. Ce qu’on fait à Sens Commun c’est justement la politique des petits pas, on passe par des réseaux par derrière, et c’est comme cela que l’on arrive à gagner du terrain.



La culture



A. C. : Sur le plan culturel, pour vous, nous récoltons aujourd'hui « ce que nous n’avons pas su semer », si je me réfère à votre conférence donnée l’année dernière « Quelle réponse culturelle après les attentats ? ». Pouvez-vous approfondir cette idée ? Vous aviez parlé de ce nihilisme qui règne aujourd'hui et dont certains hommes politiques comme Poisson se rendent parfaitement compte, comment nous jeunes pouvons-nous agir, sur qui s’appuyer, sur qui compter, que faire alors que de plus en plus de murs se dressent au sein même du peuple français ?


M. de J. : Ce n’est même plus du nihilisme, c’est du néant pur. Nous vivons dans un pays qui est au bord de l’implosion, et il y a en effet un risque de guerre civile et je pense que le devoir qu’on a est d’éviter à tout prix que cela se produise. Il faut tenir une ligne de crête : décrire le réel tel qu’il est sans langue de bois ni faux-semblant mais aussi le décrire de manière juste c'est-à-dire sans excès, en refusant tout langage incendiaire et un peu racoleur. Il faut parler juste et sans excès, et c’est seulement comme ça qu’on pourra mener demain les politiques efficaces qui rassembleront les français plutôt que de les dresser les uns contre les autres.

Que pouvez-vous faire ? Vous êtes à un âge incroyable, dans une filière riche [l'hypokhâgne] ; imprégnez-vous de tout ce que vous allez lire, cela vous servira dans les années à venir. Lisez tant que vous pouvez, formez-vous, car la formation est le seul véritable marchepied de l’action. Lisez Bellamy, lisez Polony, lisez Finkielkraut, lisez les excellentes tribunes du Figaro Vox… On a la chance de faire aujourd’hui face à un débat culturel principalement agité par des personnalités plutôt conservatrices et surtout de très grande qualité. C’est le moment de vous imprégner de tout cela et c’est quand vous l’aurez fait que vous pourrez aller au « front ». On ne peut réussir en politique que si on a la tête bien faite et les idées claires, d’autant qu’à partir du moment où l’on rentre dans la vie active, on a beaucoup moins de temps pour se former. 

Essayez en toute chose de trouver le juste milieu ; ne cédez pas à la fougue qui va avec votre jeunesse. Dire ses quatre vérités à tout le monde n’est pas la bonne stratégie à adopter même si l’on est révolté. Si l’on veut construire une société qui tienne demain, il ne faut pas commencer à tout saccager et à tout détruire. Soit on est au service de la civilisation et auquel cas il faut le faire de manière civilisée, soit on adopte les mêmes attitudes que les autres et là on va desservir la civilisation. In medius stat virtus - c’est dans le juste milieu que se trouve la vertu. Ce juste-milieu n’est pas la fadeur : il désigne la voix de la justice et de la sagesse. 



S’engager en politique



A. C. : Quelles sont tes impressions après avoir mis le pied à l’étrier ? Trouves-tu le milieu de la politique dur ou est-ce que au contraire cela te donne envie d’aller plus loin ?


M. de J. : C’est dur lorsqu’on n’aime pas ça. Ce n’est pas du tout un milieu qui m’attire, le monde politique très souvent me dégoûte, parce que je le trouve souvent mesquin, médiocre. Quand on aime ça c’est d’autant plus facile parce que c’est exaltant mais du coup c’est d’autant plus dangereux parce qu’on est facilement séduit par les sirènes de la vie politique. Un moyen de garder un bon équilibre est d’avoir construit sa vie en dehors de la politique, d’avoir travaillé, d’avoir fini ses études, et de ne pas faire tout de suite de la politique son métier. Vous serez d’autant plus libres dans votre engagement politique que vous aurez fondé votre vie ailleurs que dans la politique. Fillon veut justement un gouvernement dans lequel la moitié des gens viennent de la société civile, parce qu’il veut des gens qui soient compétents, libres et qui aient une autorité naturelle sur le sujet qui leur sera confié. 

Afficher l'image d'origineQu’est ce qui aide à tenir ? Pour moi et comme pour beaucoup de gens à Sens Commun, c’est d’abord ma foi, c’est la prière ; cela donne un objectif et un petit coup de cravache quand il faut ; mais c’est aussi la collégialité. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne jamais s’engager seul, de vous entourer de personnes qui peuvent vous empêcher de prendre la grosse tête, qui peuvent vous aider quand ça ne va pas, et surtout qui peuvent vous aider à discerner entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. La force de Sens Commun, c’est d’être une initiative collective. On n’a pas été la chapelle de tel ou tel homme politique parce qu’on voulait quelque chose de complètement neuf et surtout d’assez collégial.


E. C. : Est-ce-que tu as des modèles politiques, historiques, spirituels ?


M. de J. : Je suis une grande admiratrice du général de Gaulle, même si je reconnais par ailleurs certaines de ses faiblesses et de ses erreurs, mais je le trouve remarquable en tant qu’incarnation du chef de l’Etat, j’admire la conception de la grandeur de la France qu’il avait. La Résistance m’inspire aussi beaucoup, notamment les figures de Sophie Schöll et de son frère Hans. Jean-Paul II a été une grande source d’inspiration aussi. J’aime la Jeanne d’Arc de L’Alouette d’Anouilh ; j’aime aussi la figure d’Albert Camus, qu’on a beaucoup lu aux Veilleurs, cet athée qui se soucia sans cesse du bien commun, de l’humanité, de la justice, du devoir particulier de sa génération : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » Est-ce-que ce n’est pas ça, notre rôle à nous aussi ?


A. C. : Enfin, que tires-tu de ton quotidien de professeur de lettres ? Est-ce une aide pour la politique ?


M. de J. : Je pense que ça t’aide à avoir un regard très détaché et distancé. Il y a pleins de moments où je me dis qu’on pourrait écrire une pièce de théâtre absolument géniale sur tel vice, tel défaut politique. Cela vous aide à voir les beautés ou les mesquineries derrière telle ou telle situation. Cela vous aide dans l’écriture de tribunes, mais surtout la culture c’est de l’oxygène en politique, dans notre réflexion politique quotidienne. Ça m’aide à accomplir ce que je n’ai pas l’impression d’accomplir en politique, en tout cas pas directement : le fait de transmettre ce que j’ai reçu de meilleur à la génération suivante. Devant une classe, je sais que je peux directement toucher le cœur de trente jeunes et éveiller chez eux une capacité d’émerveillement et d’amour de la culture. Ces « moments de grâce » sont beaucoup plus rares en politique. 

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