samedi 5 novembre 2016

L&P #1 : Quand le monde s'est fait nombre


La raison est-elle fille de la science ou la science est-elle née de la raison ? Cette question, posée par le siècle des Lumières, attend toujours une réponse. La logique voudrait que de l’avènement de la pensée rationnelle découle celui d’une pensée scientifique. Mais il semble, au contraire, que tout ce que nous devons aujourd’hui à la découverte d’une intelligence humaine, ou du moins d’une réflexion, nous le devons à la science. Si bien que la science s’est émancipée de la raison, comme un cerveau quitterait un corps afin de devenir un organe indépendant. Dès lors, le cerveau goûte à sa liberté. Il devient maître d’un corps inerte. La science joue avec une humanité docile qui fait l’objet d’expériences. A l’origine, l’homme se posait des questions auxquelles la science, mais pas seulement elle, a répondu. Les rôles se sont inversés : dorénavant, les scientifiques posent des questions auxquelles le monde doit répondre. Les nombres devaient décrire le monde, c’est le monde qui s’est fait nombre. 

Olivier Rey analyse cette mutation discrète en faisant remarquer intelligemment l’omniprésence de la statistique dans nos vies. En entendant parler de statistique, on ne peut s’empêcher de penser immédiatement au passage génial de Vialatte dans sa célèbre Chronique des Grands Micmacs justement à propos de la science : « La statistique est une science étonnante. Elle donne des certitudes chiffrées. Elle a prouvé que dans huit cas sur dix les boulangers sont des hommes qui fabriquent du pain. Ce qui confirme un pressentiment qu’on avait déjà de cette affaire, mais sans preuve scientifique et par pure intuition. Et voilà ce qu’il y a de beau avec la statistique : ce qu’on savait bêtement avant elle, on le sait ensuite scientifiquement. » Et Rey n’est pas loin de penser comme lui. 

Du nombre de suicides parmi les agriculteurs au taux moyen d’alcool relevé chez les conducteurs roulant tard le week-end, la statistique a une mission essentielle, nous dit Olivier Rey : « aider à recomposer une idée du tout ». Une première question jaillit : pourquoi vouloir recomposer une idée du tout ? Parce que dans la « société des individus » dans laquelle nous vivons, le tout tend à être remplacé par le tous. Autrement dit, la société a perdu le sens de la communauté. Elle n’est plus qu’une somme d’individus. Est-ce encore une société ? Voilà une question qui mériterait une réponse, mais qui n’est plus l’objet du livre. « Dans les grandes villes qui se multiplient, peuplées d’individus, les visages connus sont l’exception dans un océan de visages inconnus. » 

Mais l’auteur prend soin d’exposer les premières visions libérales de la société, qui se rapprochent de l’individualisme méthodologique en sociologie, défendues notamment par Sieyès au moment de la Révolution ou Rousseau lorsqu’il affirmait dans l’Émile : « Qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple. ». Si le monde s’est progressivement résumé à la question de la quantité dénombrable, et non plus de la qualité, c’est que la société elle-même s’est rationalisée. Elle rassemble une multitude d’individus similaires dont la motivation est toujours celle de l’utilité maximale et de l’intérêt. Comme l’individu n’est mû que par le chiffre, le monde devient mesurable. Il se fait nombre. Rey résume merveilleusement cette évolution à l’aide d’une formule : « Je était le singulier de nous, nous devint le pluriel de je ». Formule qu’il est pertinent de confronter à celle d’Einstein dans une lettre qu’il écrivait à Hermann Broch en 1945 : « En me vendant corps et âme à la science, j’ai fui le je et le nous pour le il du il y a. » Et Rey d’ajouter : « Les énoncés scientifiques se présentent à la troisième personne, comme sans auteur. C’est ce qui fait leur qualité objective. » L’homme moderne a un désir légitime d’objectivité. Et comme sa nouvelle religion est la science, son nouveau langage : ce sont les nombres. Alors les nombres, qui voulaient décrire nos comportements, finissent par gouverner nos vies. 

Que faut-il en conclure ? Quelle est la vision de la société qui devrait l’emporter : celle du sociologue ou celle du scientifique ? Celle de la qualité ou celle de la quantité ? De la communauté ou de l’individu ? De l’indénombrable ou du dénombrable? Finalement, y a-t-il vraiment débat ? Le vrai danger naît quand la science pense pouvoir tout expliquer. C’est là qu’elle fait du monde un nombre. Dans les termes de Renan : « Tout aspire à devenir scientifique. » Dès lors, de la vie sexuelle à la vie sociale : tout devient calcul. L’ « explosion statistique » n’en est que l’expression logique et tragique. Comme le dit Rey, « si l’on estime que le nombre prend trop de place, c’est moins à lui qu’il faut s’en prendre qu’à la situation qui lui fait aujourd’hui la part si belle. » On ne doit pas critiquer la statistique, mais plutôt nos modes de vie consuméristes et intéressés, notre caractère calculateur, tellement centré sur le profit qu’il en devient malsain. C’est le nombre qui l’exige. C’est même son prix : chiffrer le monde, c’est lui ôter son mystère. C’est se priver des surprises qu’il nous réserve. Chiffrer le monde, c’est le tuer. Mais il faut lire Olivier Rey pour le comprendre. 


Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre, 328p., 19,50€, Stock

Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire