mercredi 2 novembre 2016

La dérive sécuritaire

« Les français ont peur », « Nous sommes en guerre », ou encore le fameux, « l’insécurité grandissante ». Autant de slogans et autres phrases toutes faites, et dénuées de sens, mais répétées à tort et à travers par les divers présentateurs de JT, ou pseudo-experts antiterroristes, au lendemain de chaque vague d’attentat depuis janvier 2015, jusqu’à celui de Nice ou de Saint-Etienne-du-Rouvray l’été dernier. En deux ans, nous avons assisté à un changement radical de la manière de percevoir le monde qui nous entoure, devenu soudainement plus dangereux, et que nous voudrions à tout prix rendre plus « sûr » à renforts de lois liberticides, qui, malgré un gouvernement de gauche, se sont succédé pendant cette même période. Cette obsession vis-à-vis de la sécurité, ce refrain lancinant de la peur omniprésente, censée nous terroriser et gouverner chacun de nos faits et gestes semble finalement avoir eu raison de nous. C’est à croire que le danger est maintenant partout, et que le risque de mourir dans un attentat est si élevé qu’il serait préférable de rester terré chez soi, « à l’abri des balles ».

Mais pourquoi donc cette peur ? Certains pourraient s’interroger sur la légitimité de cette question, la réponse semblant tellement évidente. Les médias nous répétant en effet à longueur de journée, par le biais de slogans tout faits que l’insécurité augmente, comme je l’ai dit dans mon introduction, nous avons presque considéré cette peur comme naturelle, comme le produit du bons sens. Cela semble même tellement évident que l’on se demanderait qui pourrait bien avoir l’insolence d’affirmer qu’il n’y a pas de raison de s’affoler.

Et pourtant, il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux chiffres dont nous disposons sur l’insécurité pour nous apercevoir que cette idée reçue est infondée. Sur les principaux délits recensés, à savoir les vols violents/sans violence, contre des personnes, les vols dans les véhicules, les cambriolages, ou les coups et violences, on constate une baisse légère du nombre de délits constatés, et dans de rares cas, une augmentation, comme nous pouvons le voir sur le tableau ci-dessous, recensant ces actes sur l’année 2015.



Mais, passons cette histoire de délits, pour nous intéresser maintenant plus sérieusement aux attentats, qui sont en réalité la principale cause de ce changement de paradigme dénoncé plus haut. Ce sont eux qui ont le plus marqué les esprits, et qui ont la plus grande répercussion dans le changement de nos modes de vie.

Il est vrai que nombreuses ont été les personnes profondément touchées et atteintes après chacun des attentats survenus ces deux dernières années, la violence et l’horreur des actes perpétrés ne pouvant laisser indifférents. Cependant, cela a entraîné la société dans un piège bien plus grave encore, celui de la dérive sécuritaire. A force d’insister sur l’atrocité des actes, nous avons fini par oublier que ces attentats étaient avant tout des actes qui se devaient symboliques.

En effet, nous avons fini par croire qu’une réelle menace pesait sur notre propre personne, à cause de l’influence jouée par les médias, mais aussi à cause de notre crédulité. C’est ainsi que de nombreuses personnes sont restées cloîtrées chez elles, de peur de n’affronter pourtant que l’illusion d’un danger au dehors, des articles arguant qu’il était possible pour un salarié de refuser de travailler, ayant même été publiés (c’est dire à quel point il est dangereux de sortir de chez soi). Et c’est aussi pour cette même raison, que peu de protestations ont émergé lors de la présentation de lois comme la loi renseignement, ou encore lorsque l’état d’urgence a été prolongé deux fois puis encore une nouvelle fois après l’attentat de Nice (nous y sommes plongés depuis bientôt un an).

L’état d’urgence semble pourtant à première vue avoir porté ses fruits durant les premières semaines, voire même les deux premiers mois, permettant ainsi de récolter 75 armes de guerre, d’effectuer 3500 perquisitions, de prononcer 400 assignations à résidence, et 69 condamnation, (même si 28 uniquement relèvent du terrorisme et parmi eux 23 étaient pour apologie du terrorisme, restent 5 procédures ouvertes pour menace réelle, ce qui pourrait sembler décevant au vu des moyens employés). Les résultats se sont ensuite faits plus rares, si ce n’est quasiment inexistant après les deux premiers mois. Cela n’a pourtant pas empêché les députés de voter sa prolongation le 16 février à 86% des voix, les députés écologistes et du front de gauche étant les seuls à voter contre massivement.

Ce vote est criant de vérité : tout cela est moins fait dans l’optique de lutter efficacement contre le terrorisme, que pour rassurer la population, terrorisée par les images et le discours véhiculés non seulement par les principaux médias (chaînes d’information en continue plus particulièrement), mais aussi par une part de plus en plus conséquente de la droite, reprenant les poncifs de l’extrême droite en rivalisant d’ingéniosité avec cette dernière pour sembler la plus opportuniste et ainsi pour mettre en avant un nombre de plus en plus important de lois liberticides. La déchéance de nationalité, en ayant recueilli l’adhésion d’une partie du PS, est un des exemples les plus frappants.

Samuel Gontier résume brillamment cette exploitation de la peur par les médias dans son livre Ma vie au poste, où il fait part de son expérience de bloggeur de Télérama contraint à regarder tous les soirs la télé pendant huit ans. Il y explique notamment que l’évocation de la peur par les médias permet de rassembler un public plus important, et donc de faire de meilleures part d’audience, pour les chaînes d’information notamment :« la pulsion [celle de la peur] la plus primaire qui soit constitue un plus petit dénominateur commun susceptible de rassembler, et de tétaniser, l’audience la plus large » puis il poursuit :« son invocation [de la peur] œuvre à la dépolitisation des enjeux…mais avec des répercussions politiques majeures :l’adoption de lois toujours plus restrictives de nos libertés présentées comme des évidences, le produit du bon sens ».(p.150)

Ce sentiment d’insécurité qui nous est transmis nous entraîne donc dans une logique de plus en plus sécuritaire. Les mesures devant normalement faire figure d’exception, comme le plan Vigipirate, en vigueur depuis plus de vingt ans (depuis les attentats de 1995) et à son niveau maximal depuis les attentats de janvier 2015, ou encore la prolongation de cet état d’urgence, qui comme son nom l’indique, ne doit être appliqué que pour une courte période, sont ainsi amenées à s’inscrire de plus en plus dans la durée. Cette prolongation perpétuelle de mesures censées être appliquées ponctuellement pourrait également avoir un autre effet, plus grave encore. Le risque est que nous finissions par nous en accommoder en les considérant ainsi comme la nouvelle norme.

A force de croiser régulièrement dans la rue des militaires armés, de répéter chaque année les différents exercices dans les écoles type alerte confinement, mis en place l’année dernière par l’éducation nationale, de montrer à chaque fois le contenu de son sac avant de rentrer dans un centre commercial, il est possible que la majorité de la population finisse (si ça ne l’est pas déjà), par considérer l’utilité de ce genre de mesures comme importante, au regard de l’effort fourni. Cette majorité, aveuglée par les images de violence et d’horreur véhiculées par les médias, qui trouveront toujours des faits divers sordides à exploiter pour faire de l’audience, pensera ainsi que ces petits sacrifices du quotidien sont nécessaires (voire même insuffisants) par rapport à « l’effroyable danger » qui les menace. Ce déplacement de la ligne de la normalité ne doit pas être pris à la légère. Nous devrions plutôt nous indigner de voir des politiques demander avec insistance la promulgation de lois sécuritaires, comme s’il était impossible de lutter contre le terrorisme avec la législation dont nous disposons déjà. La demande d’internement des individus dont le comportement est simplement jugé « suspect », par la droite, devrait susciter l’indignation publique, la notion même de « suspect », laissant libre cours à d’importantes dérives, comme l’a justement rappelé Manuel Valls dans sa réponse à une proposition de Laurent Wauquiez lors d’un débat à l’assemblée nationale.

D’autres illustrations de cette dérive sécuritaire, cette fois en dehors du cadre de la loi, sont à dénombrer, comme la remise en cause de la mise en place de fan zones pendant l’euro 2016, celle des manifestations contre la loi travail, ou en marge de la COP 21, l’annulation de la braderie de Lille pour raisons de sécurité…..Il est temps que nous prenions enfin conscience de la gravité du changement qui est en train de s’opérer ; ses répercussions pouvant être bien plus graves que le mal que nous voulons combattre.

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