mercredi 16 novembre 2016

IP #1 : La quotidienneté ambiante

Jankélévitch : « Le présent, c'est-à-dire la quotidienneté ambiante, nous assiège de toutes parts et ne cesse de nous convier à l'oubli des choses révolues ». La course folle des événements nous cherche, nous appelle, nous convoque et nous presse. Chaque jour, ils s'imposent à nous et nous extraient de notre tranquillité, notre solitude et notre silence. Le tohu-bohu du présent ne nous accorde pas un instant de répit. Il nous contraint sans relâche à nous poser incessamment la même question : « Que se passe-t-il ? », dans le même temps qu'il nous condamne à l'hébétude d'une non-réponse. Comprendre ce qui advient, voici donc la préoccupation de notre temps. Et c'est pour le goût de ce périlleux exercice que j'ai accepté la proposition du Prisme d'y tenir une chronique mensuelle, qui s'intitulera Impératif présent. Clin d’œil à l'essai d'Alain Finkielkraut paru en 2002, L'Imparfait du présent, mais aussi jeu de mots sur la conjugaison française dont on tire un sens sous-entendu : quels sont, en somme, les impératifs du présent ?

Ils sont, bien entendu, multiples et nous convient à deux rendez-vous. Le premier consiste, dans la foudroyante rapidité de l'actualité, à ne pas rater le coche. Le second nous invite à prendre le recul nécessaire pour ne pas nous y noyer. Le premier voudrait que nous suivions, à une cadence sans cesse intensifiée, l'enchaînement des informations. Le deuxième désire nous préserver de ce tourbillon pour pourvoir le comprendre.

Me voici donc plongé jusqu'au cou dans ce qu'on appelle « l'actualité ». Hillary Clinton n'a pas terrassé son adversaire vulgaire, qui va faire financer au Mexique un grand mur le long de la frontière sud, qui considère que John McCain n'est pas un vrai héros puisqu'il a été capturé et qui veut interdire l'entrée du territoire américain à la deuxième religion du monde.
L'accession à la Maison-Blanche de Donald Trump est un accident historique, mais cela ne fait pas de son adversaire une personnalité exemplaire. Au fond, confier les codes nucléaires à un homme persuadé qu'Obama est né au Kenya est-il vraiment plus dangereux que de nommer Secrétaire d’État une femme qui a livré des informations secrètes via une messagerie non sécurisée ? Si elle avait été élue, il aurait été de bon ton de rappeler que le soulagement presque généralisé qu'aurait représenté sa victoire ne nous autorise pas à oublier qu'elle incarne, en effet, une professionnelle de la politique, déconnectée du peuple là où son concurrent arrivait à faire passer l'obscénité pour du naturel.

La corruption du système politique aux États-Unis a joué un rôle prédominant dans l'apogée de Trump, et l'affairisme omniprésent du monde politique français est responsable, en partie, du dégoût ressenti par les Français pour leurs représentants. Le précédent outre-Atlantique laisse présager une victoire possible de Marine Le Pen, qui s'est montrée très heureuse de l'élection de son allié américain. On s'étonne d'ailleurs de voir la candidate la plus anti-américaniste de notre pays prendre soudain le capitaliste Trump comme modèle des « vrais gens » et du « vrai peuple ».
Les élections américaines sont à peine refermées. Et, déjà se profilent les présidentielles françaises. Le vote de la primaire à droite aura lieu très bientôt. Sept candidats, donc, six membres des Républicains, et Jean-Frédéric Poisson, du parti chrétien-démocrate se disputent la place pour se porter candidat à l'élection présidentielle de 2017.
Parmi eux, deux favoris. L'un, Alain Juppé, repris de justice, a été condamné à quatorze mois de sursis pour « prise illégale d'intérêts » et ne pourrait même pas passer un concours dans la fonction publique s'il le souhaitait. L'autre, Nicolas Sarkozy, est mis en examen dans deux affaires, l'une dite Bygmalion et l'autre, celle des « écoutes judiciaires » ; son nom reste mêlé à quatre autres affaires : Kadhafi, sondages de l’Élysée, Karachi, Tapie-Crédit lyonnais – (et faisons lui grâce de l'affaire Bettencourt où il a obtenu un non-lieu). L'un a payé pour ses fautes, certes. L'autre reste innocent tant qu'il n'est pas condamné. Mais il n'en demeure pas moins que la droite ne pourra jamais rétablir sa dignité tant qu'elle sera symbolisée par l'inénarrable duo Isabelle et Patrick Balkany, poursuivis dans six affaires judiciaires différentes pour blanchiments de fraudes fiscales, corruption, déclarations mensongères. Le tandem Sarkozy-Balkany représente un univers sclérosé et moribond.
La présidence « normale » à succédé à la présidence« bling-bling ». L'image présidentielle n'en est pas pour autant ressortie redressée : connaît-on plus déplorable que celle du chef de l’État en scooter dans les rues de Paris en route vers sa maîtresse ? La gauche a eu l'affaire Cahuzac, mais, bien qu'émaillé de quelques scandales (affaire du Sofitel, affaire Hollande-Gayet, affaire du Carlton de Lille, affaire Banon, affaire Jean Germain, affaire Morelle, affaire Thévenoud), leur bilan ne comptabilisera jamais l'affairisme de la droite.
Rappelons-nous, en 2007, du Sarkozy qui s'était engagé à ce que « les nominations soient irréprochables » et ne voulait pas être « l'homme d'un clan ». et qui aujourd'hui se trouve à la tête d'un clan qui incarne à lui seul la malhonnêteté par le nombre invraisemblable de retentissements judiciaires auquel il est lié de près ou de loin, et dont nous entendons parler aujourd'hui très régulièrement.
Récemment, et sans que cela ne fasse l'objet de remarque ou question particulière lors des débats de la primaire – je peinerais à trouver une seule démocratie où les choses se dérouleraient ainsi – , l'ancienne ministre de la Justice, Rachida Dati, a insulté son collègue de Beauvau Brice Hortefeux de « facho » et de « voyou » et l'a accusé d'avoir touché de l'argent liquide pour des entretiens privés avec le président. Sans que cela, semble-t-il ne pose un quelconque problème à qui que ce soit. Puis, la même ancienne Garde des Sceaux a demandé le retrait de NKM de l'élection primaire après les révélations du Monde, où l'on apprend, tout tranquillement, que le chef des renseignements, Squarcini, lui a demandé de « tuer Rachida », puis qu'ils ont commenté avec mépris sa vie privée et celle de sa fille.
Est-il tout-à-fait normal que Nathalie Kosciusko-Morizet puisse demeurer candidate à l'élection primaire après avoir été accusée d'avoir en tant que ministre comploté avec le chef des renseignements pour « tuer » politiquement sa collègue – sans même qu'elle soit sommée de s'expliquer ? Peut-on savoir dans quelles circonstances, et sous l'impulsion de qui, Christine Lagarde, qui va être bientôt traduite devant la justice dans le cadre de l'affaire Bernard Tapie-Crédit Lyonnais, est intervenue du temps où elle était ministre des Finances dans cette affaire que la justice caractérise sous le nom « d'escroquerie en bande organisée », et ce tout en demeurant aujourd'hui directrice du FMI, l'organisation monétaire la plus puissante de la planète ? Est-il normal qu'un ancien ambassadeur de France en Tunisie, Boris Boillon, surnommée affectueusement « Sarko Boy », soit appréhendé à la Gare du Nord en possession d'une valise de trois cents cinquante mille euros en liquide ? Est-il absolument crédible que Jean-François Copé puisse prétendre ravauder l'image présidentielle alors que circulent des photos de lui en bermuda dans la piscine de Ziad Takieddine, homme d'affaires tunisien qui a récemment révélé qu'il avait apporté plusieurs valises d'argent liquide à Claude Guéant ? Est-il normal que Michèle Alliot-Marie, esseulée plus que jamais, qui fait cavalier seul en dehors des primaires, puisse se porter candidate à la présidence de la république alors que son passage au Quai d'Orsay reste marqué par son soutien au régime de Ben Ali, soutien dont on se demande encore s'il n'était pas motivé par des vacances et voyages dont elle a reconnu avoir bénéficié, aux frais d'un milliardaire tunisien ?
Le clan Sarkozy s'est suicidé, il ne se relèvera jamais blanchi des casseroles qui le suivent. Ils sont poursuivis par leurs vieux démons. Reste à savoir si Alain Juppé, à son arrivée au pouvoir s'il est élu, saura faire le tri nécessaire et incarner comme semble le penser son allié François Bayrou, la « vérité » et « l'honnêteté » en politique...


Il ne faut jamais dissocier le détail de l'important, le dérisoire du crucial. Le diable, dit par ailleurs un vieil adage, se loge dans les détails. Il est donc primordial de ne pas les sous-estimer. Et il y a un hasard qu'il faut noter, une étrange concordance des dates : quelques semaines tout juste avant l'élection d'un ancien présentateur de télé-réalité à la Maison-Blanche, le lauréat du prix Nobel de littérature était… une rock star, Bob Dylan, l'archétype du chanteur de gauche pacifiste.
A première vue, bien sûr, on distingue à grand peine le lien entre Trump et Dylan. Je le trouve dans la justification embarrassée d'Antoine Compagnon, professeur de littérature au Collège de France : « Au fond, cela me fait assez plaisir qu'ils donnent le prix Nobel à Bob Dylan alors qu'on ne fait que parler de Trump. Dylan est assez bon contrepoids à ce que peut représenter Donald Trump dans le monde. » En réponse à la trumpisation, la droitisation des esprits, il fallait donc réagir ! Et qui paie le prix de cette petite rébellion soudaine ? Les écrivains de ce monde, souvent pressentis depuis longtemps, qui plongent peu à peu dans l'oubli, et qui sont chaque année écartés, comme Milan Kundera, Salman Rushdie ou Don DeLillo. Si, vraiment, il fallait couronner un américain puisque les Etats-Unis n'avaient pas étaient récompensés depuis Toni Morrison en 1993, pourquoi donc ne pas s'être tourné vers Philip Roth, Joyce Carol Oates, ou les psychoses nihilistes de Bret Easton Ellis ? Ou même pourquoi pas, Patti Smith, qui laisse de nombreux romans et recueils poétiques, dont le style, le style littéraire qui imprègnent ses nombreux livres, est marqué par le mouvement punk et la génération beat, qui sont, je l'admets volontiers, partie prenante de l'histoire artistique américaine ? En effet, je ne peux m'empêcher de voir dans le couronnement d'un auteur qui n'a jamais rien publié, un énième coup porté à la civilisation du livre. Des chansons chantées sur un album, il faut le reconnaître, ce n'est pas la même chose, qu'une œuvre poétique aboutie, puissante, travaillée – et parue en livres.

D'autant plus que Bob Dylan n'a pas été récompensé pour la trace marquante qu'il laisse dans l'histoire de la littérature, ni pour sa participation aux productions poétiques de l'humanité, ni même pour avoir su mettre son talent au service de son engagement politique contre la guerre au Vietnam ou la ségrégation. Le prix lui a été attribué pour, je cite, « avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine ». Ainsi les jurés suédois, en nobélisant leurs années de jeunesse délurée, font de la musique populaire un genre littéraire à part entière. Ils institutionnalisent la subversion, ils « académisent » la contestation. En somme, ils érigent au rang de haute culture ce qui jadis se revendiquait de la contre-culture.Voyez donc les mots, à peine croyables, de la poétesse Gabrielle Calvocoressi : « La composition de chansons sera désormais considérée comme un genre littéraire. Un enfant pourra maintenant amener à l’école une chanson de hip-hop, ou d’un autre style musical, et en débattre comme d’une autre forme de littérature. »

C'est cela, en définitive, que je ne pardonne pas aux jurés du Nobel : la dissolution de ce qui est proprement littéraire dans la grande marée de la mode du jour. Et je me désole de voir ainsi une poétesse reconnue applaudir à l'expropriation des chefs-d’œuvre de l'enceinte scolaire au profit du rock, du pop et du folk, voire même du hard-core ou du gangsta rap.

Une ex-vedette de télé-réalité dirige le pays le plus puissant du monde.
Une rock star a reçu le prix Nobel de littérature.
Et bientôt on aura du 50Cent à l'agrégation de lettres modernes.
Notre époque n'est pas celle des années trente. Elle ne ressemble à aucune autre.
Chaque jour, pour peu qu'on ouvre les yeux, elle offre son lot de surprises.
Je ne m'en remets pas. Et je ne m'en lasse pas.

1 commentaire:

  1. quelle merveille!!tellement juste!!j’adhère!!!!!!bonne continuation!

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