mercredi 28 décembre 2016

L&P #2 : Sire, surtout ne faites rien !


« A chacun de nous de se remettre à penser librement ». Comment peut-on mieux conclure un livre ? Sire, surtout ne faites rien !, c’est l’appel vibrant d’un libéral à retrouver le goût de la liberté. Mais de quelle liberté parlons-nous ?


L’auteur se fait d’abord fervent défenseur d’une liberté politique. Tout au long de ses chroniques, il enrage  contre les « ennemis de la société ouverte », ceux qu’il nomme les « oints du Seigneur », les « hommes de Davos », les Tartuffe et autres politiciens la plupart du temps socialistes qui, au nom d’un intérêt général qu’ils définissent, servent leurs propres intérêts. L’auteur transmet son mépris à l’égard de cette « classe jacassière » et s’engage dans une critique habile du paysage politique français. Si, en tant que libéral convaincu, Gave s’attache à renier un par un ceux qui nous gouvernent, c’est pour mieux faire appel à la première des libertés : la liberté individuelle.


L’économiste reprend alors la plume. Et son addiction à la liberté devient quelque peu étouffante. Chaque chronique dresse le même constat : ce qui manque à notre pays, c’est la liberté. Et chaque chronique se conclut de la même façon : ce qu’il faut à notre pays, c’est plus de liberté. Les libéraux ont en commun qu’ils émettent un diagnostic toujours réaliste et plein de bon sens pour lequel ils proposent cependant le même remède à chaque fois : moins d’Etat. Si Mussolini avait donné à son parti, en guise de devise, le slogan suivant : « tout pour l’Etat, tout par l’Etat, rien en dehors de l’Etat », ce livre défend l’extrême inverse : « tout pour le marché, tout par le marché, rien en dehors du marché ». Peut-être un néo-fascisme qui s’ignore. Cette fixation des libéraux pour tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à l’Etat gâche une analyse pourtant lucide de l’économie : de son état, de ses penseurs et de son histoire. L’auteur se livre à une brillante réflexion sur le marxisme, la moralité du capitalisme, la légitimité de la démocratie et nous introduit dans la pensée d’auteurs lumineux tels que Jacques Ellul, Alfred Sauvy, Schumpeter etc… Son expertise géopolitique lui a même permis de prédire en 2001, dans un livre intitulé Des lions menés par les ânes, le Brexit qui aura lieu quinze ans plus tard.


On ne peut néanmoins s’en tenir là. Cet ouvrage n’est pas seulement celui d’un libéral révolté. Il est celui d’un homme qui souffre. « Mon âme aujourd’hui souffre car plus personne ne lui montre le chemin de la grandeur. (…) Notre peuple n’a plus personne à admirer », écrit l’auteur dans sa dernière chronique. Cette fois, c’est le philosophe qui parle. Parce que le libéralisme est avant tout l’objet d’une philosophie révolutionnaire mais inachevée, il repose fondamentalement sur l’homme. Un homme courageux et plein d’espoir. Et notre auteur de conclure avec intelligence : « Je crois qu’une société humaine ne fonctionne que s’il est possible d’admirer ceux qui ont du génie autour de nous. ». 

« Sire, Sire, surtout ne faites rien » : c’est ce qui fut répondu à Louis XIV qui proposait ses services à des armateurs de Saint-Malo dans leur concurrence avec les Anglais. En refusant son aide, l’élève s’est libéré du maître et le libéralisme est né. A tour de rôle, chaque époque a eu son maître. Voilà pourquoi, comme un ouvrier qui enfonce inlassablement son clou dans le vide, les libéraux n’ont aujourd’hui plus personne contre qui lutter. On ne peut plus dire au Sire « surtout ne faites plus rien » parce qu’il n’y a plus de Sire. Il n’y a plus personne à admirer. Le clou a disparu, le marteau frappe en vain. Les libéraux luttent contre leur cauchemar. L’Etat est mort, vive l’Etat !


Charles Gave, Sire, surtout ne faites rien ! Vous nous avez assez aidés, 248 p., 20,00€, Jean-Cyrille Godefroy.

Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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